Dans sa septième Homélie sur Luc, Origène lit la Visitation comme une rencontre où agit déjà le Christ porté par Marie. Jean tressaille, Élisabeth reçoit l’Esprit Saint et reconnaît la mère de son Seigneur. L’homélie associe ainsi la présence de Jésus, le déplacement de Marie et la joie prophétique.
Pour suivre cette lecture, nous nous appuyons sur la version latine de Jérôme, publiée dans l’édition de Max Rauer. Les fragments grecs réunis dans cette édition appartiennent à une transmission qu’il faut distinguer du texte latin continu. Les formulations françaises proposées ici sont des paraphrases identifiées, sauf indication contraire ; elles ne prétendent pas reproduire mot pour mot la traduction de Sources chrétiennes.
Sommaire
Le récit de Luc et la question d’Origène
Luc 1,39–45 rapporte le départ de Marie vers une ville de Juda, sa salutation à Élisabeth, le tressaillement de l’enfant et la bénédiction prononcée par sa parente. Le récit n’indique pas le nom de cette ville. Il appelle Élisabeth une parente de Marie ; il ne précise pas le degré de leur parenté.1
Origène cherche à comprendre ce qui se passe dans cette rencontre. Sa lecture ne se limite pas à l’hospitalité familiale : il relie le tressaillement de Jean à la présence du Sauveur. Le déplacement de Marie devient ainsi le lieu visible d’une action du Christ encore invisible aux regards.
Cette démarche doit être reconnue comme une exégèse théologique. Le récit évangélique atteste une rencontre, une joie et une parole inspirée ; Origène en propose une intelligence spirituelle. Distinguer ces niveaux évite de présenter chaque précision du prédicateur comme un détail explicitement écrit par Luc.
Le Christ à l’origine de la sanctification
Au début de l’homélie, Origène attribue à Jésus l’initiative de sanctifier Jean. Il explique que la salutation de Marie est inspirée par le Fils qu’elle porte et que le tressaillement inaugure la manifestation prophétique du précurseur. Le centre de cette lecture est donc christologique : le Sauveur est celui qui agit.2
Marie n’est pas effacée pour autant. Elle se lève, se déplace et parle. Mais sa salutation ne constitue pas une puissance séparée de son fils. Dans l’ordre du récit et de l’interprétation, son action est inséparable de la présence du Christ qu’elle apporte.
Cela permet de préciser le vocabulaire de « médiation ». On peut désigner ainsi, dans une lecture catholique, le fait que Marie porte Jésus et que sa parole accompagne la rencontre. En revanche, l’homélie ne fournit pas à elle seule une définition générale de la distribution de toutes les grâces. Une telle doctrine ne doit pas être introduite dans le passage comme si elle y était déjà formulée.

Jean, Élisabeth et le don de l’Esprit
Origène donne un ordre à la sanctification : Jean reçoit d’abord l’Esprit, puis Élisabeth en est remplie. Il relie la grâce accordée à la mère à celle de l’enfant. Cette explication appartient à son commentaire ; Luc 1,41 rapporte le tressaillement et l’effusion de l’Esprit sans décrire un mécanisme de transmission.3
L’ancienne version de cet article transformait parfois cette interprétation en une chaîne presque automatique de circulation de la grâce. Il faut revenir à la sobriété du texte. L’Esprit est le don de Dieu ; les personnes rencontrées dans cette scène ne deviennent pas les éléments d’un dispositif dont on pourrait mesurer les étapes.
Lire la scène comme communion est légitime si l’on entend par là une rencontre de personnes rejointes par le même salut. Le mot ne doit pas faire disparaître leurs places distinctes : Jésus est le Seigneur, Marie sa mère, Jean le précurseur et Élisabeth celle qui accueille et confesse.
La bénédiction de Marie et la défense de sa virginité
Au cours de l’homélie, Origène répond à une objection : certains prétendent que Jésus aurait renié Marie parce qu’elle se serait unie à Joseph après sa naissance. Il oppose à cette lecture la bénédiction prononcée par Élisabeth sous l’action de l’Esprit ; il ajoute que les fils attribués à Joseph ne sont pas nés de Marie.4
Ce développement est attesté dans l’Homélie VII et n’est pas une insertion de la doctrine moderne dans un silence du texte. Il témoigne d’une défense ancienne de la virginité de Marie après la naissance du Sauveur. Il ne faut toutefois pas lui attribuer indistinctement tous les arguments développés plus tard sur les « frères » de Jésus.
Dans le Commentaire sur Matthieu, X, 17, Origène évoque une tradition selon laquelle ces frères seraient les enfants de Joseph issus d’une union antérieure. C’est cette solution qu’il rapporte ; on ne doit pas la remplacer par l’explication des cousins en prétendant qu’il aurait formulé cette dernière au même endroit.5
L’objection évoquée par Origène — Jésus aurait-il renié sa mère ? — appelle aussi l’examen des paroles mêmes de Jésus. Notre article « Qui est ma mère ? » Jésus désavoue-t-il la Vierge Marie ? étudie Matthieu 12,46-50, Marc 3,20-35 et Luc 8,19-21, en distinguant la priorité accordée à l’écoute de la Parole d’une éventuelle accusation personnelle contre Marie.
La foi d’Élisabeth et l’appel aux catéchumènes
La question d’Élisabeth — pourquoi la mère de son Seigneur vient-elle jusqu’à elle ? — reçoit chez Origène une lecture d’humilité. Elle ne cherche pas un renseignement sur l’itinéraire de Marie ; elle s’émerveille d’un don qu’elle ne s’attribue pas. La béatitude de celle qui a cru ouvre ensuite l’homélie à tous les croyants.6
La fin du sermon s’adresse expressément aux catéchumènes. Origène les exhorte à ne pas se laisser arrêter par la crainte et à suivre Jésus. Cette destination pastorale est importante : la Visitation n’est pas étudiée comme un tableau isolé, mais comme une parole qui appelle les auditeurs à la foi.
L’application contemporaine peut prolonger cette invitation : accueillir la présence du Christ, écouter la parole de Dieu et entrer dans la communauté chrétienne. Il s’agit d’un prolongement spirituel de l’homélie, distinct d’une description historique de ce que vivaient tous ses premiers auditeurs.
Le Magnificat : un prolongement annoncé
L’Homélie VII s’achève en annonçant une étude ultérieure du Magnificat. Origène évoque les premiers mots du cantique, mais réserve leur explication à une prochaine rencontre. Il serait donc inexact d’attribuer à cette homélie une analyse développée de chacun de ses versets.7
La distinction n’appauvrit pas la Visitation. Elle permet au contraire de suivre la progression réelle du prédicateur : rencontre, sanctification, bénédiction, foi, puis annonce du cantique. Une lecture de Luc 1,46–55 reste possible, mais elle doit porter son propre titre et ses propres références.
Conclusion : une rencontre centrée sur le Sauveur
Chez Origène, la Visitation révèle l’action du Christ avant même sa naissance. La présence de Marie, la joie de Jean et la parole d’Élisabeth sont réunies autour de lui. L’homélie défend aussi Marie contre l’idée d’un rejet par Jésus et témoigne de sa virginité après l’enfantement.
Sa portée spirituelle tient à cette unité : celui que Marie porte vient sanctifier, et la foi accueille sa venue. Pour prolonger le parcours, on peut lire l’étude de l’Homélie VI sur l’Annonciation, en gardant à chacune son objet propre.
Notes et références
- Luc 1,36 et 1,39–45 ; traduction liturgique officielle. Texte AELF. Les éléments de récit sont résumés, sans citation littérale longue. ↩
- Origène, Homélies sur Luc, VII, début de la version latine de Jérôme, éd. Max Rauer, Origenes Werke, IX, Leipzig, J. C. Hinrichs, 1930. Édition numérisée ; transcription TEI universitaire. Paraphrase française. ↩
- Même homélie, passage Non est itaque dubium…, sur Jean et Élisabeth. L’ordre de sanctification est l’interprétation d’Origène. ↩
- Même homélie, passage Debemus in hoc loco…, réfutation de l’objection contre Marie et précision sur les fils de Joseph. ↩
- Origène, Commentaire sur Matthieu, X, 17. Traduction anglaise ancienne. Origène rapporte les traditions du Livre de Jacques ou de l’Évangile de Pierre ; leur mention n’en fait pas des textes canoniques. ↩
- Origène, Homélies sur Luc, VII, passage sur Et unde mihi hoc…, puis exhortation Obsecro vos, O catechumeni…, édition Rauer citée en note 2. ↩
- Même homélie, conclusion Quae quam habeant interpretationem… : annonce d’une explication ultérieure du Magnificat. Pour le texte biblique, Lc 1,46–55. ↩


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