Les « frères de Jésus », le mot « premier-né » et l’expression « jusqu’à » permettent-ils d’affirmer que Marie a eu d’autres enfants ? Dans son Contre Helvidius, Jérôme répond négativement. Il examine ces passages dans leurs usages bibliques, puis défend la virginité de Marie après la naissance de Jésus. Son traité est un témoin majeur de cette conviction dans l’Église latine ; il faut cependant distinguer ses arguments, les données évangéliques et les enseignements doctrinaux formulés plus tard.1
Cette étude conserve une perspective catholique, tout en soumettant l’argumentation à un contrôle précis. Les paroles d’Helvidius nous parviennent ici à travers la réponse de son adversaire : elles ne constituent donc pas une présentation indépendante de sa pensée. De même, défendre une tradition ancienne ne dispense pas de vérifier ce qu’un Père de l’Église a effectivement écrit. Nous suivrons les objections, la méthode de Jérôme et la portée de sa conclusion.
Sommaire
- 1. Une controverse sur Marie et sur la vie consacrée
- 2. « Avant qu’ils se réunissent » : ce que la phrase affirme
- 3. « Jusqu’à » : une limite du récit, pas une preuve automatique
- 4. « Premier-né » : un statut qui n’exige pas un second enfant
- 5. Les « frères de Jésus » : vocabulaire et reconstruction familiale
- 6. Les anciens auteurs : un appel à la tradition à lire avec mesure
- 7. Virginité et mariage : une hiérarchie ascétique dans son contexte
- 8. Ce que cette lecture permet de conclure
- Notes et références
1. Une controverse sur Marie et sur la vie consacrée
Jérôme commence par expliquer qu’il a été sollicité pour répondre à un écrit d’Helvidius. Il justifie son intervention par le trouble causé chez des chrétiens. Le caractère polémique apparaît dès l’ouverture : l’auteur déprécie son contradicteur avec une vigueur que le lecteur contemporain doit identifier comme un procédé de controverse, et non comme une preuve. La vérité d’un argument ne dépend pas du portrait peu flatteur dressé de celui qui le conteste.
Le débat comporte deux questions liées mais distinctes. La première concerne Marie : son union avec Joseph a-t-elle comporté des relations conjugales après la naissance de Jésus ? La seconde concerne la valeur de la virginité consacrée par rapport au mariage. Helvidius invoque notamment les patriarches mariés ; Jérôme répond par une lecture de l’Écriture orientée vers la consécration au Seigneur. Réduire l’ouvrage à une discussion de vocabulaire ferait donc perdre son enjeu ascétique.2
Le traité n’est pas une enquête neutre sur la famille de Jésus. C’est une défense argumentée de la foi professée par Jérôme et de la forme de vie qu’il souhaite promouvoir. Cette observation n’annule pas sa valeur historique : elle permet de savoir exactement de quoi il témoigne. Il atteste une conviction mariale et une manière de l’expliquer à l’aide des Écritures.
Il faut aussi éviter de présenter le concile d’Éphèse comme l’aboutissement direct de cette controverse. La déclaration de Marie comme Theotokos, Mère de Dieu, concerne l’identité du Christ. La virginité après sa naissance est une autre affirmation. Dans l’enseignement catholique actuel, ces vérités sont liées au mystère de l’Incarnation, mais elles ne doivent pas être confondues.3

2. « Avant qu’ils se réunissent » : ce que la phrase affirme
Helvidius s’appuie d’abord sur Matthieu 1,18 : Marie est enceinte avant que Joseph et elle se réunissent. Dans sa lecture, l’expression annoncerait nécessairement une réunion ultérieure au sens conjugal. Jérôme refuse cette nécessité. Il montre qu’une phrase situant un événement avant un autre ne garantit pas toujours que le second se produira : un obstacle ou une décision peut en empêcher l’accomplissement.4
Le point grammatical est limité mais réel. Matthieu énonce la situation dans laquelle la grossesse est découverte ; il n’écrit pas dans cette phrase l’histoire entière du couple. On peut parler de ce qui précède un événement attendu sans affirmer que cet événement aura effectivement lieu.
Il importe de conserver la différence entre deux conclusions. Jérôme établit que la formule ne contraint pas à admettre une union charnelle ultérieure. Il ne tire pas de ce seul mot une démonstration complète de la virginité perpétuelle. Dans le traité, la discussion se poursuit par d’autres textes et par une compréhension religieuse de la naissance de Jésus.
Matthieu appelle également Joseph l’époux de Marie. Le récit présente donc un lien matrimonial véritable, tout en attribuant la conception de Jésus à l’Esprit Saint. La lecture catholique tient ensemble ces données ; elle ne doit pas effacer le mariage pour défendre la conception virginale.5
3. « Jusqu’à » : une limite du récit, pas une preuve automatique
Matthieu 1,25 indique que Joseph ne connaît pas Marie jusqu’à l’enfantement. Le verbe « connaître » relève ici du langage biblique de l’union conjugale. La discussion porte sur le sens de la limite temporelle : faut-il nécessairement comprendre que la situation s’inverse ensuite ?
Jérôme répond par comparaison avec d’autres emplois scripturaires. Il invoque notamment la présence du Christ auprès des disciples jusqu’à la fin du monde et le règne du Christ jusqu’à la soumission de ses ennemis. Ces expressions ne signifient pas que le Christ abandonne ensuite les siens ou cesse simplement d’être roi. L’usage de « jusqu’à » dépend de ce que la phrase entend affirmer.6
Cette réponse ne signifie pas que l’expression soit toujours dépourvue d’implication pour la suite. Dans la langue courante comme dans la Bible, certains contextes suggèrent effectivement un changement. Le raisonnement de Jérôme vise une prétendue nécessité universelle : on ne peut transformer toutes les occurrences d’un même mot en une règle automatique.
Appliqué à Matthieu, son argument permet de dire que l’évangéliste affirme clairement l’absence d’union avant la naissance de Jésus. Pour déterminer la suite, le seul adverbe ne suffit pas. La confession de la virginité perpétuelle s’appuie alors, chez Jérôme, sur l’ensemble de sa lecture des textes et sur la conviction qu’il défend.
Le passage de 2 Samuel 6,23 sur l’absence d’enfant de Mikal jusqu’à sa mort fournit au lecteur un autre exemple biblique utile. Il ne doit toutefois pas être placé entre guillemets comme une citation de Jérôme sans identification dans le traité. Comparer un texte biblique et attribuer son emploi à un auteur sont deux opérations différentes.7
4. « Premier-né » : un statut qui n’exige pas un second enfant
Luc 2,7 appelle Jésus le premier-né de Marie. Helvidius considère que ce titre suppose des enfants suivants. Jérôme répond en rappelant l’usage légal du mot : le premier-né est celui qui ouvre le sein maternel et relève, à ce titre, des dispositions de la Loi. Son statut existe dès sa naissance, sans attendre qu’un frère ou une sœur naisse ensuite.8
Luc inscrit lui-même la présentation de Jésus dans ce contexte en rappelant la consécration au Seigneur de tout garçon premier-né. L’argument ne dépend donc pas d’un changement arbitraire de sens. Il examine le titre dans l’univers scripturaire où l’évangéliste l’emploie.
Un fils unique peut être premier-né, tandis que tous les premiers-nés ne sont pas fils uniques. Cette distinction empêche de convertir le mot en relevé du nombre des enfants. Elle ne prouve pas, à elle seule, que Marie n’en a eu qu’un ; elle établit que le titre donné à Jésus n’oblige pas à lui en attribuer plusieurs.
La précision documentaire compte ici. Les références du traité varient selon les présentations, mais la discussion se trouve aux §§ 11–12 dans la division numérotée consultée. La mention ancienne d’un « § 42 » ne correspond pas à cette division et ne peut être conservée comme si elle avait été vérifiée.
5. Les « frères de Jésus » : vocabulaire et reconstruction familiale
Les Évangiles mentionnent des frères et des sœurs de Jésus ; Matthieu 13,55 nomme Jacques, Joseph, Simon et Jude. Le fait textuel doit être reconnu. Le désaccord porte sur la parenté exacte désignée par ces termes et sur l’identité de leur mère.
Jérôme rassemble plusieurs usages bibliques du mot « frère » : parenté proche, appartenance à un même peuple et lien religieux. Il rappelle qu’Abraham et Lot peuvent être désignés comme frères, alors que le récit de la Genèse présente Lot comme son neveu. Le vocabulaire biblique possède donc des emplois plus larges que la seule fraternité issue de la même mère.9
Cette observation rend possible une lecture des frères de Jésus comme parents. Elle ne permet pas de traduire partout adelphos par « cousin ». Le contexte reste décisif ; une possibilité lexicale ne devient pas une règle générale. C’est pourquoi Jérôme complète l’étude du mot par une comparaison des femmes présentes dans les récits de la Passion.
Il rapproche la Marie appelée mère de Jacques et de Joseph de la Marie associée à Clopas en Jean 19,25. Il propose ainsi une reconstruction selon laquelle les frères mentionnés sont les enfants d’une autre Marie. Cette reconstruction appartient à son argumentation ; il faut la distinguer de la formulation explicite de chaque évangéliste.10
Une autre explication ancienne fait des frères de Jésus des fils de Joseph issus d’une union précédente. Origène en rapporte l’existence dans son Commentaire sur Matthieu. Jérôme, lui, défend aussi la virginité de Joseph. Ces positions ne doivent pas être fondues en une généalogie unique que tous les auteurs anciens auraient professée.11
Le résultat est donc précis : la mention des frères n’équivaut pas textuellement à la phrase « autres enfants de Marie ». L’interprétation catholique juge cette distinction compatible avec la virginité perpétuelle. Un débat loyal doit ensuite examiner la force des identifications proposées, plutôt que prétendre que le lexique résout toute la généalogie.
La mention des « frères de Jésus » intervient également lorsque sa mère et ses proches cherchent à lui parler. L’étude « Qui est ma mère ? » Jésus désavoue-t-il la Vierge Marie ? examine ces scènes chez Matthieu, Marc et Luc. Elle pose une question complémentaire, distincte de la discussion généalogique menée par Jérôme : les paroles du Christ impliquent-elles un désaveu de sa mère ?
6. Les anciens auteurs : un appel à la tradition à lire avec mesure
Jérôme invoque Tertullien et Victorin dans sa réponse, puis mentionne Ignace, Polycarpe, Irénée et Justin parmi les auteurs anciens auxquels il pourrait faire appel. Cette invocation témoigne de sa volonté d’inscrire son argumentation dans une tradition reçue. Elle n’autorise pas le lecteur à attribuer indistinctement à chacun de ces auteurs tous les éléments de sa propre démonstration.12
Ignace parle de la virginité de Marie et de son enfantement dans sa lettre aux Éphésiens, 19,1. Irénée développe le parallèle entre Ève et Marie, notamment en Contre les hérésies, III,22,4. Ces passages ont une importance réelle pour l’histoire de la foi en l’Incarnation et pour la typologie mariale. Leur objet doit cependant être conservé : la présence de ces thèmes ne constitue pas automatiquement un exposé complet de la virginité après la naissance.13
De même, une citation sur Marie obéissante ne doit pas être déplacée d’un livre d’Irénée à un autre. Les textes peuvent être rapprochés, mais un rapprochement éditorial ne devient pas une référence exacte. La rigueur des notes protège ici la portée historique de la tradition au lieu de l’affaiblir.
Jérôme ne demande pas seulement au lecteur d’accumuler des noms prestigieux. Il développe des raisons tirées de passages déterminés. La tradition qu’il invoque et l’exégèse qu’il propose sont deux composantes de sa réponse, dont il faut rendre compte sans les remplacer par une formule générale sur l’accord unanime de toute l’Antiquité.
7. Virginité et mariage : une hiérarchie ascétique dans son contexte
Dans la dernière partie, Jérôme défend la virginité consacrée. Il s’appuie sur 1 Corinthiens 7 et sur la disponibilité pour les affaires du Seigneur. Son argument ne consiste pas seulement à affirmer une absence de relations sexuelles : il cherche une liberté de l’esprit, une vie de prière et une orientation entière vers Dieu.14
Il affirme expressément ne pas condamner le mariage et rappelle que la virginité en est elle-même le fruit. Il reconnaît aussi la présence de femmes saintes parmi les épouses et les veuves. Ces affirmations empêchent de lui attribuer un rejet pur et simple de l’institution matrimoniale.
Il serait pourtant infidèle de transformer toute sa page en éloge équilibré des vocations selon le vocabulaire pastoral contemporain. Le traité comporte des descriptions sévères des charges conjugales et domestiques, ainsi qu’une préférence ascétique très affirmée. Lire un auteur ancien avec respect ne demande pas de dissimuler son ton ou de moderniser son argumentation.
Paul, dans le passage invoqué, présente son conseil en précisant qu’il ne veut pas tendre de piège au lecteur. Cette précision aide à comprendre la différence entre conseil et obligation. La dignité du mariage et l’appel à une consécration particulière ne doivent pas être traités comme si le bien de l’un exigeait le mépris de l’autre.15
Dans une lecture catholique actuelle, l’intérêt du traité se trouve donc à la fois dans sa défense mariale et dans son exigence spirituelle. Le lecteur peut reconnaître la valeur de la disponibilité pour Dieu, tout en distinguant cette valeur des procédés de controverse et des représentations sociales propres au texte.
8. Ce que cette lecture permet de conclure
Le Contre Helvidius est un témoignage explicite de Jérôme en faveur de la virginité de Marie après la naissance de Jésus. Sa réponse montre pourquoi « avant », « jusqu’à », « premier-né » et « frères » ne doivent pas être convertis en preuves automatiques d’une maternité ultérieure.
Il convient toutefois de mesurer la portée de chaque étape. Montrer qu’un mot n’impose pas une conclusion ne suffit pas toujours à établir la conclusion contraire. Jérôme articule ses analyses avec une lecture plus large de l’Écriture et avec une conviction ecclésiale. Présenter honnêtement cette articulation rend son raisonnement plus intelligible.
La foi catholique confesse Marie toujours vierge. Le texte de Jérôme permet d’en comprendre une défense ancienne, sans qu’il soit nécessaire de lui prêter des citations, des références ou des décisions conciliaires qu’il ne contient pas. L’apologétique gagne en force lorsqu’elle accueille les mots exacts des sources et les limites de ses propres arguments.
Pour prolonger la lecture : l’étude d’Ambroise sur la porte close et celle d’Origène répondant à Celse permettent de distinguer les différents objets des controverses mariales anciennes.
Étude révisée le 12 octobre 2026. Les illustrations sont des créations contemporaines inspirées des manuscrits médiévaux.
Notes et références
- Jérôme, Contre Helvidius (De perpetua virginitate beatae Mariae adversus Helvidium), §§ 1–2 et 21. Texte primaire consulté dans la traduction anglaise W. H. Fremantle, G. Lewis et W. G. Martley, Nicene and Post-Nicene Fathers, seconde série, vol. VI, 1893, texte intégral. Les développements français de l’article sont des paraphrases, non des citations littérales de cette traduction. ↩︎
- Jérôme, Contre Helvidius, §§ 20–24, texte primaire. Le portrait d’Helvidius et ses thèses sont ici examinés dans la réponse de Jérôme. ↩︎
- Catéchisme de l’Église catholique, §§ 495 et 499–500, texte officiel français. Les paragraphes distinguent maternité divine et virginité perpétuelle. ↩︎
- Jérôme, Contre Helvidius, §§ 3–4, texte ; Mt 1,18, AELF. ↩︎
- Mt 1,18–25, AELF. Le récit appelle Joseph époux et rapporte la conception à l’Esprit Saint. ↩︎
- Jérôme, Contre Helvidius, §§ 5–8, texte ; Mt 28,20 et 1 Co 15,25, Matthieu et 1 Corinthiens. ↩︎
- 2 S 6,23, AELF. Cet exemple est ajouté comme comparaison biblique et n’est pas présenté comme une citation authentifiée de Jérôme. ↩︎
- Jérôme, Contre Helvidius, §§ 11–12 dans la division consultée, texte ; Lc 2,7.22–24, AELF ; Ex 13,2, AELF. ↩︎
- Jérôme, Contre Helvidius, §§ 16–17, texte ; Gn 11,27 et 13,8, Genèse 11 et Genèse 13. ↩︎
- Jérôme, Contre Helvidius, §§ 13–17, texte, à comparer à Mt 27,56 et Jn 19,25, Matthieu et Jean. L’identification familiale est une reconstruction de Jérôme. ↩︎
- Origène, Commentaire sur Matthieu, X,17, texte primaire, traduction John Patrick ; Jérôme, Contre Helvidius, § 21. Les deux explications de la parenté ne sont pas identiques. ↩︎
- Jérôme, Contre Helvidius, §§ 18–19, texte. La mention des anciens écrivains est attestée ; elle ne remplace pas l’examen de leurs œuvres. ↩︎
- Ignace d’Antioche, Lettre aux Éphésiens, 19,1 ; Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III,22,4. Pour ce dernier : texte primaire du chapitre 22. Le parallèle Ève–Marie doit être référencé à ce passage, et non indistinctement aux livres IV ou V. ↩︎
- Jérôme, Contre Helvidius, §§ 21–24, texte primaire. La préférence ascétique et les réserves sur les charges domestiques sont bien présentes dans le traité. ↩︎
- 1 Co 7,25–35, spécialement 7,35, AELF. Le passage distingue le conseil donné et une contrainte imposée. ↩︎


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