Dans le deuxième livre du De virginibus, Ambroise présente Marie comme une figure de virginité dont les vertus engagent toute l’existence : foi, humilité, attention à la Parole et service d’autrui. Son portrait ne se réduit pas à une absence de relations conjugales. Il sert à former le cœur et la conduite de celles auxquelles l’évêque adresse son enseignement.1
Cette lecture suit le texte d’Ambroise, puis les récits de Thècle et d’une vierge d’Antioche qu’il donne en prolongement. Elle distingue les données évangéliques, le portrait spirituel construit par le prédicateur et les épisodes hagiographiques. Une telle distinction permet de recevoir la richesse du traité sans prendre chacun de ses détails pour un renseignement biographique indépendant.
Sommaire
- 1. Un enseignement qui commence par des figures concrètes
- 2. Marie : une virginité du corps et de l’âme
- 3. De l’Annonciation à la Visitation : croire et rendre service
- 4. La joie des vierges : une composition biblique
- 5. Thècle : le langage d’un récit de martyre
- 6. La vierge d’Antioche : la fidélité ne se mesure pas à la violence subie
- 7. Recevoir l’exigence spirituelle sans transformer le portrait en biographie
- Notes et références
1. Un enseignement qui commence par des figures concrètes
Ambroise explique au début du livre II qu’il veut instruire par des exemples. Une conduite déjà pratiquée lui paraît plus persuasive qu’une injonction abstraite : le lecteur voit une manière de vivre au lieu de recevoir seulement une règle. La formule « par des exemples plutôt que par des préceptes » exprime cette méthode.2
L’évêque adopte aussi un ton de modestie. Il indique avoir répondu à la demande de vierges qui souhaitaient entendre sa parole. Il ne renonce pas pour autant à enseigner : sa réserve personnelle fait partie d’une manière de gagner les cœurs et de rendre son exhortation recevable.
Le traité s’inscrit dans une relation pastorale. Son lecteur n’est pas simplement invité à admirer des personnages lointains ; il doit examiner ce qui, dans sa propre conduite, appelle une correction. Les portraits deviennent ainsi des instruments de formation morale.
L’ouvrage s’adresse à Marcelline, sœur d’Ambroise, et aux vierges auxquelles son enseignement est destiné. Il faut le distinguer du De institutione virginis, dont l’ouverture concerne Ambrosia. Confondre ces œuvres déplacerait leur contexte et leurs références.3
2. Marie : une virginité du corps et de l’âme
Ambroise invite d’abord à considérer la vie de Marie comme une image dans laquelle se réfléchit la vertu. Il décrit sa retenue, son discernement, son humilité, sa prière et sa bienveillance. Le portrait associe donc la virginité à une manière d’habiter le monde et de se conduire avec les autres.4
La conscience devant Dieu
L’auteur souligne que Marie prend Dieu pour juge de sa conscience. Cette orientation unifie les vertus énumérées : il ne s’agit pas de rechercher une apparence honorable, mais d’accorder la conduite au bien. La retenue des paroles et l’attention aux plus vulnérables appartiennent au même portrait.
Ambroise évoque notamment le pauvre, l’infirme et le nécessiteux. Sa description de Marie ne se comprend donc pas comme un repli indifférent aux autres. La chasteté dont il parle doit demeurer compatible avec la miséricorde et le service.
Le portrait et les données évangéliques
Le texte contient aussi des précisions sur la nourriture, le sommeil, les sorties ou les lectures de Marie. Ce qui est historiquement attesté par le document est qu’Ambroise la décrit ainsi. Les Évangiles ne donnent pas le détail de toutes ces habitudes. Le portrait est une construction spirituelle et morale du prédicateur ; il ne doit pas être présenté comme une biographie dont chaque renseignement aurait été vérifié indépendamment.
La virginité de l’âme signifie ici une rectitude de pensée et d’intention. Ambroise ne sépare pas le corps de la personne intérieure, mais il refuse de réduire la consécration à une condition corporelle dépourvue de vertu. Cette articulation deviendra particulièrement importante dans le récit de la vierge menacée de violence.
3. De l’Annonciation à la Visitation : croire et rendre service
Ambroise relit plusieurs scènes de Luc. Marie accueille l’annonce, répond et se met au service du dessein divin. Le prédicateur voit dans sa retenue et dans sa réponse une disponibilité religieuse : le silence n’est pas une absence de foi, et la parole donnée n’est pas une agitation extérieure.
La Visitation lui permet ensuite d’expliciter la charité. Il insiste sur le déplacement vers Élisabeth et sur le temps passé auprès d’elle. Dans sa lecture, Marie ne cherche pas à réparer une foi manquante ; elle va rendre service après avoir cru à l’annonce. Cette conclusion appartient à l’interprétation d’Ambroise et doit être nommée comme telle.5
Luc atteste le voyage, la rencontre et le séjour d’environ trois mois. Le récit évangélique et l’explication donnée par l’évêque peuvent donc être rapprochés sans devenir identiques. L’un rapporte des faits dans la narration ; l’autre précise la signification spirituelle qu’il leur reconnaît.
Ce passage évite une compréhension trop étroite de la vie consacrée. Dans le portrait ambrosien, le recueillement ne fait pas disparaître l’attention à un proche. La fidélité à Dieu s’exprime aussi par une présence concrète auprès d’une autre personne.
Lorsque Marie garde les événements dans son cœur, Ambroise souligne encore son désir d’apprendre. La maternité du Seigneur ne supprime pas l’écoute de ses commandements. Le texte réunit ainsi la foi reçue, la méditation et l’engagement de la conduite.6

4. La joie des vierges : une composition biblique
Aux paragraphes 15–18, Ambroise élargit son exhortation vers la rencontre du Seigneur et la joie promise. Il imagine Marie accueillant les vierges et les conduisant à la louange. Son langage prend la forme d’un cortège où plusieurs images bibliques se rejoignent.7
Le tambourin rappelle la Miriam de l’Exode, qui accompagne le chant après le passage de la mer. L’auteur transpose cette image à la délivrance du monde et à la joie de la vie consacrée. Il faut donc reconnaître une composition typologique et poétique, plutôt qu’un récit évangélique racontant une scène déjà observée.
Cette distinction protège aussi la portée mariale du passage. Ambroise exprime une communion dans la louange et l’accueil auprès du Seigneur. Il ne présente pas Marie comme une source de salut indépendante du Christ.
Le portrait devient une règle de vie : ce que le prédicateur a loué doit se traduire dans la conduite des destinataires. L’image des récompenses ne dispense pas de cette exigence. Le chemin passe par la foi et la charité que le texte vient de décrire.
5. Thècle : le langage d’un récit de martyre
Ambroise donne ensuite Thècle en exemple. Il raconte qu’elle refuse les liens matrimoniaux auxquels on veut l’assujettir et que les bêtes auxquelles elle est livrée respectent son corps. Le récit renverse le rapport attendu entre la violence humaine et la férocité animale : l’animal manifeste la retenue que les hommes ont perdue.8
Le fait documentaire est la présence de cette narration dans le traité. Son emploi pastoral montre comment Ambroise présente la constance dans la consécration. Il ne fournit pas, par sa seule reprise, une vérification indépendante de tous les épisodes du récit hagiographique.
Le lecteur doit éviter d’en tirer une promesse selon laquelle toute personne consacrée serait physiquement protégée de toute agression. L’histoire sert à former un regard sur la fidélité et sur la violence ; elle n’énonce pas une garantie universelle d’invulnérabilité.
Le rapprochement avec Marie conserve une progression précise. Le premier portrait concernait la conduite quotidienne ; celui de Thècle met en scène la constance dans l’épreuve. Ambroise cherche ainsi à faire apparaître la même orientation religieuse dans des situations très différentes.
6. La vierge d’Antioche : la fidélité ne se mesure pas à la violence subie
Le texte raconte ensuite le cas d’une vierge d’Antioche sommée de sacrifier aux dieux ou d’être conduite dans un lieu de prostitution. Dans le corps du récit consulté, elle n’est pas nommée ; l’intitulé éditorial la présente comme sainte Théodora. Cette identification traditionnelle doit être distinguée des mots d’Ambroise.9
Son dilemme fait apparaître une distinction essentielle. Le refus de renier le Christ prime sur la préservation d’une apparence sociale. Ambroise lui fait dire : « Mieux vaut avoir l’âme vierge que le corps. » L’intégrité morale dépend de la fidélité du cœur ; elle ne peut être simplement détruite par l’acte de violence imposé par un persécuteur.10
Il faut lire cette affirmation avec sérieux. La personne menacée ne choisit pas l’agression dont on veut la rendre victime. Le passage ne permet donc pas de qualifier moralement une victime à partir de ce qu’un agresseur lui a imposé. La distinction entre ce qui est voulu et ce qui est subi est ici décisive.
Le récit se poursuit par l’intervention d’un soldat chrétien et par une rivalité de générosité devant le martyre. Chacun refuse de laisser à l’autre seul la fidélité qui coûte la vie. L’intérêt du passage réside dans cette solidarité, et non dans une célébration abstraite de la souffrance.11
Comme pour Thècle, cette histoire doit être reçue selon son statut documentaire : Ambroise la rapporte et l’emploie dans une exhortation. Le contenu historique de chaque épisode demanderait une enquête particulière dans les traditions du martyre.
7. Recevoir l’exigence spirituelle sans transformer le portrait en biographie
Le De virginibus relie la consécration du corps à la foi, à la conscience devant Dieu et au service d’autrui. Marie est placée au commencement du parcours parce que son portrait réunit ces vertus. Les récits de martyre éprouvent ensuite leur cohérence dans des circonstances extrêmes.
Cette lecture garde la vigueur du texte tout en distinguant les niveaux de source : les épisodes évangéliques, la description spirituelle d’Ambroise et les traditions hagiographiques reprises dans son exhortation. Elle ne fait pas de chaque détail une information biographique assurée.
L’intérêt actuel du traité demeure très concret. Une vie religieuse ne peut être évaluée à partir d’un seul signe extérieur. Dans le portrait d’Ambroise, la foi devient visible par la droiture, la retenue et la sollicitude. Marie y apparaît comme celle dont le recueillement s’accorde avec le service.
Pour poursuivre : Marie dans le De institutione virginis précise la défense de la virginité perpétuelle ; Grégoire de Nysse développe sa signification ascétique.
Étude révisée le 12 octobre 2026. Les illustrations sont des créations contemporaines inspirées des manuscrits médiévaux.
Notes et références
- Ambroise, De virginibus, livre II, §§ 6–15. Texte primaire en français, Biblia Clerus. Les paragraphes suivent la numérotation affichée dans le texte ; « 2006 » signifie ici livre II, § 6. ↩︎
- Ambroise, De virginibus, II,2–5, texte. La courte citation provient du § 2. ↩︎
- Ambroise, De virginibus, adresse et livre III, rappel de Marcelline ; à distinguer de De institutione virginis, §§ 1–4, envoi à Eusèbe sur Ambrosia : ouverture de ce second traité. Les deux œuvres ne sont pas interchangeables. Pour l’adresse à Marcelline dans le De virginibus, voir le livre I et le livre III dans la traduction anglaise d’H. de Romestin, E. de Romestin et H. T. F. Duckworth, 1896. ↩︎
- Ambroise, De virginibus, II,6–10, texte primaire. Le portrait de ses habitudes est attribué à Ambroise, et non présenté comme une donnée directement racontée par les Évangiles. ↩︎
- Ambroise, De virginibus, II,11–12, texte ; Lc 1,39–56, AELF. La finalité de service est la lecture explicitement proposée par Ambroise. ↩︎
- Ambroise, De virginibus, II,13–14, texte ; Lc 2,19 et 2,41–51, AELF. ↩︎
- Ambroise, De virginibus, II,15–18, texte ; Ex 15,20–21, AELF. La scène du cortège appartient au langage typologique et exhortatif du traité. ↩︎
- Ambroise, De virginibus, II,19–21, récit de Thècle. L’article atteste sa présence dans le traité sans prétendre vérifier ici tous les faits du récit. ↩︎
- Ambroise, De virginibus, II,22–25, texte. Le nom de Théodora figure dans l’intitulé éditorial de la version consultée ; la narration commence par une vierge d’Antioche non nommée. ↩︎
- Ambroise, De virginibus, II,24–25, texte français. La citation brève du § 24 est littérale. La distinction entre intégrité de l’âme et violence imposée est examinée à partir de ce passage. ↩︎
- Ambroise, De virginibus, livre II, suite du récit après le § 25, texte et continuation. Le récit du soldat et du martyre est étudié comme narration pastorale. ↩︎


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