Lorsqu’on entreprend une étude attentive des textes bibliques relatifs à la Vierge Marie, en les confrontant à la Tradition reçue et aux apports récents de l’exégèse, on constate rapidement que les résultats dépassent les attentes initiales. L’examen des sources réserve plus d’une surprise.
Ce blog a d’abord été conçu comme une réponse argumentée aux objections adressées à l’enseignement de l’Église concernant la Vierge Marie. Toutefois, à mesure que l’enquête progresse, un constat s’impose : l’Écriture elle-même offre une densité théologique que l’on ne soupçonne pas toujours au premier abord.
Posons donc des bases claires. Avant toute interprétation, avant tout développement doctrinal, que révèle une lecture attentive des Évangiles eux-mêmes ?
On constate que Marie tient, dans le récit évangélique, une place à la fois réelle et mesurée : elle n’est jamais mise au premier plan de manière spectaculaire, mais sa présence structure des moments décisifs. Discrète dans l’expression, essentielle dans la trame.
Au Commencement
Dès l’ouverture du Nouveau Testament, Marie apparaît comme la première figure féminine du récit. Ce simple fait littéraire la place au seuil de l’histoire évangélique et crée un écho structurel avec la première femme de la Genèse 1. Retenons ceci : elle se tient à l’origine.
Sa place, dans l’ensemble des Évangiles, est à la fois réelle et mesurée. Elle n’occupe jamais le devant de la scène de manière spectaculaire ; pourtant, sa présence coïncide systématiquement avec des moments décisifs. Elle n’est pas au centre discursif, mais aux articulations du récit, au coeur de l’Histoire.
Dans l’Évangile selon Luc, tout commence avec elle (Lc 1, 26-38). L’annonce angélique précise que l’Esprit Saint « viendra sur elle » et que la puissance du Très-Haut « la couvrira de son ombre » (Lc 1, 35). Le texte affirme une action singulière de l’Esprit.
Immédiatement après, elle se met en route vers la montagne de Juda (Lc 1, 39). Avant toute prédication apostolique, il y a ce déplacement. À son arrivée, Jean le Baptiste tressaille dans le sein de sa mère et Élisabeth est remplie d’Esprit Saint (Lc 1, 41). Le récit établit un lien factuel entre la venue de Marie et cet événement. 2
Les chapitres suivants prolongent cette dynamique. Bethléem pour la naissance (Lc 2, 1-7), Jérusalem pour la présentation selon la Loi (Lc 2, 22-24), puis le Temple encore, lors de l’épisode des douze ans (Lc 2,41-52). Luc souligne à deux reprises qu’elle « gardait toutes ces choses dans son cœur » (Lc 2, 19. 51), détail sobre mais structurant : elle est témoin intérieur des commencements (cf. Lc 1, 1-2).
Après le silence des années cachées, l’Évangile selon Jean la situe à l’ouverture du ministère public, lors des noces de Cana (Jn 2, 1-12). Le texte précise que ce premier signe inaugure la manifestation de la gloire du Christ et suscite la foi des disciples (Jn 2, 11). Plus tard, le même évangéliste la place au pied de la Croix (Jn 19, 25-27), au moment culminant de la Passion.
Enfin, Luc la mentionne encore au seuil de l’Église visible, persévérant dans la prière avec les apôtres avant la Pentecôte (Ac 1, 14).
La convergence est nette. De l’Annonciation à la Pentecôte, de Cana au Golgotha, Marie est présente aux points d’ouverture et d’achèvement. Son rôle demeure discret, rarement verbal, mais historiquement situé aux moments fondateurs : Incarnation, enfance messianique, début des signes, Passion, naissance de la communauté apostolique.
Discrète dans l’expression, constante dans la trame. C’est cette cohérence narrative qui appelle à l’analyse théologique.
Mais venons en au récit de Cana, pour le moment.

Saint Jean et la nouvelle création
Premier jour — Jn 1, 19-28
Le témoignage du Précurseur
L’évangéliste introduit solennellement le témoignage de Jean-Baptiste. Des prêtres et des lévites sont envoyés de Jérusalem pour l’interroger :
« Qui es-tu ? » (Jn 1, 19)
Jean confesse clairement qu’il n’est ni le Christ, ni Élie revenu, ni le Prophète. Il se définit par les paroles d’Isaïe :
« Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Aplanissez le chemin du Seigneur » (Is 40, 3).
Il affirme baptiser dans l’eau, mais annonce la présence imminente de Celui qui est plus grand que lui :
« Au milieu de vous se tient quelqu’un que vous ne connaissez pas » (Jn 1, 26).
Ce premier jour est celui de la révélation négative : Jean prépare les cœurs en orientant tout vers un Autre.
Deuxième jour — Jn 1, 29-34
La révélation de l’Agneau de Dieu
Le lendemain, Jean voit Jésus venir vers lui et proclame :
« Voici l’Agneau de Dieu, voici celui qui ôte le péché du monde » (Jn 1, 29).
Cette parole est capitale. Jésus est présenté comme :
- L’Agneau pascal (Ex 12),
- Le Serviteur souffrant « mené comme un agneau à la boucherie » (Is 53, 7),
- Le véritable sacrifice qui enlève le péché.
Jean rend témoignage à la manifestation trinitaire : l’Esprit descend comme une colombe et demeure sur Jésus. Il affirme alors :
« Et moi j’ai vu, et j’ai rendu témoignage que celui-ci est le Fils de Dieu » (Jn 1, 34).
Ce deuxième jour est celui de la manifestation explicite du Messie et du Fils de Dieu.
Troisième jour — Jn 1, 35-40
Les premiers disciples
Le lendemain encore, Jean se tient avec deux de ses disciples. En voyant Jésus passer, il répète :
« Voici l’Agneau de Dieu » (Jn 1, 36).
Les deux disciples suivent Jésus. À la question du Seigneur :
« Que cherchez-vous ? »
ils répondent :
« Rabbi, où demeures-tu ? »
Jésus leur dit :
« Venez et voyez » (Jn 1, 39).
Ils restèrent auprès de lui ce jour-là, vers la dixième heure (environ quatre heures de l’après-midi).
Ce troisième jour marque le passage du témoignage entendu à l’expérience vécue : ils demeurent avec Lui. La foi devient relation personnelle.
Quatrième jour — Jn 1, 41-42
La mission commence : Simon devient Pierre
André, l’un des deux disciples, trouve d’abord son frère Simon et lui annonce :
« Nous avons trouvé le Messie » (Jn 1, 41).
Il le conduit à Jésus. Le Seigneur, posant son regard sur lui, lui dit :
« Tu es Simon, fils de Jean ; tu t’appelleras Képhas » — ce qui signifie Pierre (Jn 1, 42).
Ce changement de nom indique une mission et une identité nouvelle. Jésus prépare déjà celui qui deviendra le fondement visible de son Église.
Ce quatrième jour révèle que la rencontre avec le Christ conduit immédiatement à la mission et à la transformation intérieure.
NB. Ce quatrième jour et le premier des trois jours qui sont évoqués dès le début du récit de Cana (Jn 2, 1). Nous y reviendrons.
Cinquième jour — Jn 1, 43-51
L’appel et la promesse
Le lendemain, Jésus décide de partir pour la Galilée. Il trouve Philippe et lui dit simplement :
« Suis-moi » (Jn 1, 43).
Philippe annonce à son tour la découverte à Nathanaël. D’abord hésitant, celui-ci rencontre Jésus et professe une foi éclatante :
« Rabbi, vous êtes le Fils de Dieu, vous êtes le roi d’Israël » (Jn 1, 49).
Jésus élève alors la perspective :
« Amen, amen, je vous le dis : vous verrez le ciel ouvert, et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme » (Jn 1, 51).
Cette parole évoque l’échelle de Jacob (Gn 28, 12). Jésus se révèle comme le médiateur entre le ciel et la terre, le pont vivant entre Dieu et l’humanité.
Ces cinq jours forment comme une nouvelle semaine inaugurale, rappelant la création dans la Genèse.
On y voit une progression :
- Préparation (témoignage de Jean)
- Révélation du Christ
- Rencontre personnelle
- Transformation et mission
- Profession de foi et promesse céleste
Saint Jean nous montre que la foi naît du témoignage, s’approfondit dans la rencontre, et conduit à la mission, jusqu’à la contemplation du ciel ouvert en Jésus-Christ.
Sixième jour — Jn 2, 1-11
Homme et femme il les créa — Les noces de Cana
Après la succession des cinq jours inauguraux (Jn 1), l’évangéliste écrit :
« Et le troisième jour, il se fit des noces à Cana de Galilée » (Jn 2, 1).
Ce « troisième jour » (nous y revenons) complète symboliquement une semaine inaugurale. Nous sommes au sixième jour, celui où, dans la Genèse, Dieu créa l’homme et la femme (Gn 1, 27) :
« Homme et femme il les créa. »
Saint Jean nous montre ainsi que Jésus inaugure la nouvelle création précisément dans le cadre d’un mariage.
Le Prologue de saint Jean (Jn 1, 1-18) nous place « au commencement », et Cana s’inscrit déjà dans la dynamique de la nouvelle création. Or, entre la Genèse et Cana, il y a un drame : la tentation de la divinisation autonome et la réponse divine par la kénose.
La Chute
L’Évangile johannique est traditionnellement associé à l’aigle du Tétramorphe, symbole déjà attesté chez les Pères à partir de la vision d’Ézéchiel (Ez 1) et de l’Apocalypse (Ap 4, 7). Là où Matthieu est figuré par l’homme, Marc par le lion et Luc par le taureau, Jean reçoit l’aigle : l’animal capable de fixer le soleil et de planer à des hauteurs inaccessibles.
Cette symbolique correspond à la structure même du Prologue (Jn 1, 1-18). Le texte s’élève d’abord vers l’éternité : « Au commencement était le Verbe ». Aucun enracinement immédiat dans l’histoire d’Israël, aucune généalogie, mais une affirmation ontologique. Le regard se situe au niveau de l’être même de Dieu.
Puis, dans un mouvement saisissant, le vol plonge : « Et le Verbe s’est fait chair » (Jn 1, 14). La hauteur théologique débouche sur la réalité la plus concrète. Ce que la tradition appellera plus tard la kénose — terme explicitement formulé en Ph 2, 7 — trouve ici son expression narrative.
L’aigle ne demeure pas immobile dans la clarté céleste ; son élan le conduit vers le sol. L’élévation contemplative du Prologue débouche sur l’affirmation concrète de l’Incarnation, puis le récit s’ancre dans l’histoire : d’abord les eaux du Jourdain, ensuite la scène de Cana. Le mouvement est continu — de la hauteur théologique à la manifestation progressive du Verbe dans les événements.
Le drame originel : vouloir « être comme des dieux »
Dans le livre de la Genèse, le serpent dit à la femme :
« Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. » (Gn 3, 4-5)
Le péché originel consiste en ceci :
l’homme veut s’élever par lui-même jusqu’à Dieu, saisir l’égalité avec Dieu comme une conquête.
Il ne reçoit plus son être comme un don, il veut l’arracher.
C’est un mouvement d’orgueil ascendant.
La réponse divine : la Kénose du Christ (Ph 2, 6-11)
Saint Paul, dans l’hymne aux Philippiens, expose le mystère inverse :
« Ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur… » (Ph 2, 6-7)
Là où Adam veut s’élever,
le Christ, lui, descend.
Là où l’homme cherche à devenir Dieu par usurpation,
Dieu devient homme par amour.
La kénose (du grec kenosis, “anéantissement”) n’est pas une perte de divinité — le Verbe ne cesse pas d’être Dieu — mais un abaissement volontaire dans la condition humaine.
« Il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix » (Ph 2, 8)
L’orgueil d’Adam est réparé par l’obéissance du Nouvel Adam.
Et c’est précisément pourquoi :
« Dieu l’a exalté… » (Ph 2, 9)
L’exaltation passe par l’abaissement.
La gloire passe par la Croix.
L’obéissance apprise dans la chair (He 5, 6-10)
L’auteur de la Lettre aux Hébreux approfondit ce mystère :
« Bien qu’il fût le Fils, il apprit par ses souffrances l’obéissance. » (He 5, 8)
Cela ne signifie pas que le Fils ignorait l’obéissance en tant que Dieu.
Mais dans son humanité assumée, il a vécu concrètement l’obéissance, jusqu’au bout.
Il a offert :
« avec un grand cri et dans les larmes » (He 5, 7)
C’est déjà annoncé à Cana lorsque Jésus parle de « son heure ».
Cette heure sera Gethsémani, puis le Golgotha.
Ainsi :
« Conduit à sa perfection, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause du salut éternel » (He 5, 9)
Là où Adam désobéit,
le Christ obéit.
Là où Adam entraîne la mort,
le Christ devient « cause du salut éternel ».
______
Cana est un village modeste, situé à quelques kilomètres à l’ouest du lac de Tibériade. L’évangile précise plus loin que Nathanaël en était originaire (Jn 21, 2). Compte tenu de l’itinéraire mentionné depuis Bethabara (Jn 1, 28), il est vraisemblable que Jésus y soit arrivé précipitamment, presque à l’improviste. Sa mère, quant à elle, s’y trouvait déjà.
Il convient de rappeler, pour situer l’épisode dans son cadre culturel, que les noces juives s’étendaient ordinairement sur sept jours (cf. Jg 14, 12 ; Tb 11, 21).
Pourquoi « le troisième jour » (Jn 2, 1) ?
La mention est brève, presque énigmatique. L’évangéliste vient pourtant d’enchaîner plusieurs journées successives (Jn 1, 19-51). Pourquoi, au seuil des noces de Cana, introduire soudain un « troisième jour » ? La difficulté est réelle : si l’on compte les jours depuis l’interrogatoire de Jean le Baptiste, on aboutit à une succession de journées qui semble conduire à un sixième jour. Comment alors comprendre ce « troisième » ?
Le problème chronologique
Le premier chapitre de l’Évangile selon Évangile selon Jean est rythmé par une série d’indications temporelles : « le lendemain » (Jn 1, 29), puis encore « le lendemain » (1, 35), puis « le lendemain » (1, 43). Cette structuration suggère une séquence ordonnée. Si l’on prolonge le calcul, les noces apparaissent comme situées au terme d’un cycle qui évoque symboliquement le sixième jour de la création, celui où « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, il les créa homme et femme » (Gn 1, 27).
La difficulté naît donc de la coexistence de deux logiques : une progression quasi hebdomadaire, et cette irruption du « troisième jour ». Une lecture strictement littérale ne suffit pas à dissiper la tension.
Les deux triduums
D. Debuisson a relevé l’existence de deux triduums structurants dans le quatrième Évangile : le premier culminant aux noces de Cana (Jn 2, 1), le second en Jn 12, 1-32, à l’approche de la Passion. Il s’agit d’un constat d’analyse littéraire : le texte organise certains épisodes en blocs de trois jours.
Fait textuel : le premier triduum commence avec l’appel des disciples (Jn 1, 41-51) et conduit aux noces.
Fait textuel : le second triduum encadre les événements qui précèdent la glorification du Christ.
Interprétation possible : l’évangéliste construit une correspondance entre la manifestation inaugurale de Jésus (Cana) et sa manifestation suprême (la Croix). Cette mise en parallèle repose sur la structure du texte, mais relève déjà d’une lecture théologique.
Le premier jour : la pierre et la fondation
Dans le premier des trois jours évoqués à la fin du chapitre (Jn 1, 41-42), Simon reçoit de Jésus un nom nouveau : Képhas, c’est-à-dire Pierre :
« Jésus posa son regard sur lui et dit : Tu es Simon, fils de Jean ; tu t’appelleras Képhas — ce qui veut dire : Pierre » (Jn 1, 42).
L’Évangile selon Jean atteste donc clairement le changement de nom. L’interprétation ecclésiologique de ce nom apparaît plus explicitement dans l’Évangile selon Matthieu, lorsque le Christ déclare :
« Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle » (Mt 16, 18).
Le rapprochement entre ces deux passages relève ainsi d’une lecture intertextuelle des Évangiles, où la mission confiée à Pierre apparaît progressivement.
Le premier chapitre de l’Évangile selon saint Jean s’achève avec le cinquième jour et une parole solennelle du Christ :
« Amen, amen, je vous le dis : vous verrez le ciel ouvert, et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme » (Jn 1, 51).
Cette parole renvoie très clairement au songe de Jacob rapporté dans la Genèse :
« Il eut un songe : voici qu’une échelle était dressée sur la terre et que son sommet atteignait le ciel ; et les anges de Dieu y montaient et descendaient » (Gn 28, 12).
À la suite de cette vision, Jacob dresse une pierre en mémorial et déclare :
« Certainement le Seigneur est en ce lieu, et moi je ne le savais pas ! » (Gn 28, 16)
Puis il donne à cet endroit le nom de Béthel :
« Il appela ce lieu Béthel ; auparavant la ville s’appelait Luz » (Gn 28, 19).
Le nom Béthel signifie « Maison de Dieu ».
Dans la tradition chrétienne, ce passage a souvent été lu de manière typologique. La rencontre entre le ciel et la terre annoncée par l’échelle de Jacob trouve son accomplissement dans le mystère de l’Incarnation, lorsque le Verbe de Dieu vient habiter parmi les hommes :
« Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous » (Jn 1, 14).
Sous cet angle, plusieurs Pères de l’Église ont vu dans Marie une figure de cette « maison de Dieu », puisqu’elle a porté en son sein le Fils de Dieu fait homme. L’Écriture elle-même souligne que Dieu vient demeurer en elle par l’action de l’Esprit Saint :
« L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre » (Lc 1, 35).
Pour aller plus loin :
Ainsi, en Marie, la rencontre entre le ciel et la terre devient réalité.
Cependant, le Nouveau Testament révèle également une autre dimension de la demeure de Dieu. L’Église elle-même est présentée comme la maison spirituelle où Dieu habite parmi les hommes :
« Vous êtes la maison de Dieu » (1 Co 3, 9).
Et encore :
« Vous avez été édifiés sur le fondement des apôtres et des prophètes, Jésus-Christ lui-même étant la pierre angulaire » (Ep 2, 20).
Dans cette construction spirituelle, les croyants sont eux-mêmes appelés à devenir des pierres vivantes :
« Approchez-vous de lui, pierre vivante… et vous-mêmes, comme des pierres vivantes, édifiez-vous pour former une maison spirituelle » (1 P 2, 4-5).
Ainsi, la symbolique biblique de la pierre et de la maison de Dieu se déploie à plusieurs niveaux dans la révélation :
Marie apparaît comme la demeure vivante où le Verbe prend chair ; l’Église devient la maison spirituelle où Dieu habite par son Esprit ; et les croyants eux-mêmes sont appelés à entrer dans cette construction.
L’Écriture suggère également un lien profond entre Marie et l’Église. Celle qui accueille la Parole de Dieu dans la foi devient modèle de tous les croyants. Comme le dit Élisabeth tout juste remplie d’Esprit Saint :
« Bienheureuse celle qui a cru à l’accomplissement de ce qui lui a été dit de la part du Seigneur » (Lc 1, 45).
Et Jésus lui-même déclare :
« Bienheureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent » (Lc 11, 28).
Ainsi, Marie apparaît comme la première de ceux qui vivent pleinement cette béatitude.
Dès lors, la parole finale du chapitre prend toute sa profondeur : le véritable lieu de la rencontre entre Dieu et l’humanité n’est plus un sanctuaire de pierre, mais la personne même du Christ, médiateur entre le ciel et la terre :
« Il y a un seul Dieu, et aussi un seul médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme » (1 Tm 2, 5).
En lui, le ciel est ouvert et la communion entre Dieu et l’humanité est définitivement rétablie.
Lecture de saint Thomas d’Aquin
Dans son Commentaire sur Jean (n° 336), Thomas d’Aquin explique simplement que le « troisième jour » se compte à partir des événements immédiatement précédents, c’est-à-dire depuis la vocation des disciples. Il s’agit donc, au sens littéral, d’une indication chronologique cohérente.
Au plan mystique (n° 343), il interprète les noces comme des noces spirituelles :
– le Christ est l’Époux (cf. Jn 3, 29) ;
– les disciples sont les amis de l’Époux (cf. 2 Co 11, 2) ;
– la Mère de Jésus intervient comme médiatrice de l’union par la grâce (Sir 24, 18 est cité typologiquement).
Distinction nécessaire :
– Le sens littéral chez Thomas est sobre et chronologique.
– Le sens mystique relève d’une lecture théologique traditionnelle.
Sens possible du « troisième jour »
Dans l’Écriture, l’expression « troisième jour » possède une forte densité symbolique :
– théophanie au Sinaï (Ex 19, 16),
– délivrance (Os 6, 2),
– résurrection (formule kérygmatique en 1 Co 15, 4).
Le texte de Jean ne dit pas explicitement que Cana anticipe la Résurrection. Cependant, l’usage johannique du symbolisme et la présence de « signes » autorisent l’hypothèse d’une lecture pascale en filigrane. Cela demeure une interprétation théologique, non une donnée explicite.
Conclusion
Le « troisième jour » ne contredit pas la succession des jours précédents : au sens littéral, il se comprend comme le troisième jour après l’appel des disciples.
Mais le choix de cette formule, dans un Évangile hautement symbolique, dépasse probablement la simple chronologie. Entre création (sixième jour), fondation (Pierre), échelle céleste (Jacob) et noces messianiques, le texte tisse une architecture théologique dense.
Jean ne donne pas seulement une date. Il signale une manifestation. Le troisième jour, dans l’Écriture, n’est jamais banal. C’est le jour où quelque chose commence vraiment.

- Marie Eve nouvelle ↩︎
- La Visitation : Foi, sanctification et communion dans l’oeuvre de Jésus-Christ – Origène, Homélies sur saint Luc VII ↩︎
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