La totalité des articles :
- Les sources patristiques de l’Immaculée Conception : Analyse de Brian Reynolds (Première Partie)
- Marie immaculée ? L’analyse de Brian Reynolds sur la pensée patristique orientale (Deuxième partie)
- L’Immaculée Conception chez les Pères de l’Église : Ambiguïtés et développement d’une doctrine par Brian Reynolds (Troisième partie)
- Immaculée Conception au Moyen Âge : St Anselme, St Eadmer et St Bernard par Brian Reynolds (quatrième partie)
- L’Immaculée Conception au moyen âge selon Brian Reynolds : débats entre Bonaventure, Thomas d’Aquin et Duns Scot » (Cinquième partie)
Introduction
Le thème de l’Immaculée Conception, compris au sens occidental comme une préservation totale de Marie du péché originel, n’était pas formulé de façon explicite dans l’Antiquité chrétienne. Néanmoins, comme le souligne Brian Reynolds dans le passage qui s’étend des pages 335 à 340 1, de nombreux Pères orientaux ont exprimé une vénération très élevée pour Marie, employant parfois des termes qui suggèrent une pureté exceptionnelle, voire l’absence de tout péché. Parallèlement, on trouve aussi dans les sources patristiques des interprétations négatives de certains épisodes évangéliques, ce qui crée une tension dans la compréhension de la sainteté de la Vierge. Réfutation Maxime Georgel Par la foi
Pour illustrer cette ambivalence, Reynolds met d’abord en évidence le commentaire d’Origène 2, où, tout en louant Marie, l’auteur suggère qu’elle aurait pu douter au pied de la Croix : « Il est extrêmement probable qu’une simple femme, ignorante du mystère, ait été trompée par de telles pensées » 3. De même, Romain le Mélode (VIe siècle) emploie le titre « Immaculée » pour Marie, mais il affirme qu’« elle commencera aussitôt à douter » lors de la Passion (Hymne pour l’Hypapante, 36, p. 336). Dans la Vie de Marie attribuée à Maxime le Confesseur, on retrouve aussi cette idée d’un « doute » brièvement survenu et aussitôt dissipé 4.
Cependant, en dépit de ces lectures parfois sévères, Reynolds montre qu’une ligne parallèle, souvent chez les mêmes auteurs, insiste sur la sainteté et la pureté de Marie. Origène lui-même la présente comme « un modèle d’humilité » et bénéficiaire des sept dons de l’Esprit 5 ; Jacques de Saroug la décrit « exempte de tout péché » 6, même si sa théologie ne s’inscrit pas dans la perspective augustinienne du péché originel. Séverus d’Antioche, tout en soulignant certaines faiblesses humaines de Marie, la qualifie de « pure de toute souillure et immaculée » 7. Plus tard, des auteurs comme Germain de Constantinople et Jean Damascène emploient encore des expressions plus exaltées, suggérant que « la conception de Marie a été marquée par une bénédiction unique de Dieu » 8.
L’étude de Brian Reynolds met donc en lumière deux orientations : une exagération de la sainteté de la Vierge qui pourrait préfigurer l’idée de l’Immaculée Conception et, simultanément, la persistance chez certains Pères du rappel de son humanité sujette au doute. Cette double dynamique témoigne du fait que la pensée orientale ne développait pas le concept de péché originel de la même manière que l’Occident. C’est dans ce contexte que Reynolds analyse comment la vénération sans précédent pour Marie s’est progressivement rapprochée de ce que la théologie latine nommera plus tard l’« Immaculée Conception », sans toutefois y adhérer avec les mêmes catégories conceptuelles.

I. Contexte général : un regard contrasté sur Marie
Pour Brian Reynolds, il existe dès les premiers siècles chrétiens une vision contrastée de Marie : d’un côté, elle est honorée avec une ferveur exceptionnelle ; de l’autre, certains Pères soulignent des moments de faiblesse ou de doute. Cette coexistence de louanges extrêmes et de remarques négatives se reflète dans les commentaires exégétiques et les homélies, et constitue, selon Reynolds, le contexte dans lequel s’élabore progressivement la réflexion sur sa « pureté », qui, beaucoup plus tard, sera formalisée en Occident dans la doctrine de l’Immaculée Conception.
1. L’exemple d’Origène : la foi de Marie mise à l’épreuve
- Origène, Homélie VI de St Luc : Analyse de la Virginité de Marie
- La Visitation : Foi, sanctification et communion dans l’oeuvre de Jésus-Christ – Origène, Homélies sur saint Luc VII
- Origène, la virginité perpétuelle de Marie et les réponses aux accusations dans Contre Celse
- Marie, figure de l’Église et mystère du Salut : Une lecture des Homélies sur saint Luc d’Origène à la lumière des travaux de H. Crouzel
Brian Reynolds cite abondamment l’Homélie sur St Luc d’Origène 9 pour illustrer comment un même Père de l’Église peut, au fil de ses écrits, tantôt exalter la Vierge, tantôt insister sur son possible manque de compréhension. Origène va jusqu’à écrire que Marie, lors de la Crucifixion, est devenue « une femme simple » 10 et qu’« il ne faut pas douter qu’elle ait laissé entrer dans son esprit des pensées de ce genre : “J’ai donné naissance à celui qui est moqué sur le bois… Peut-être s’est-il trompé ?” » 11.
Cette interprétation jette une lumière dure sur la foi de Marie : Origène suppose qu’elle a pu être déstabilisée par la souffrance de son Fils. Pour Reynolds, le fait qu’Origène puisse, par ailleurs, faire de Marie un modèle d’humilité ou louer presque sans réserve ses vertus, montre la difficulté de concilier plusieurs tendances théologiques :
- La volonté de souligner le caractère pleinement humain de Marie (qui, confrontée à la souffrance, pourrait connaître la confusion).
- L’exaltation de sa sainteté, au point qu’Origène la présente ailleurs comme dotée des sept dons de l’Esprit 12
Cette dualité signale, selon Reynolds, une absence d’« intégration conceptuelle » autour de la personne de Marie à ce stade : elle est simultanément reconnue comme Mère de Dieu (Theotokos), mais reste parfois décrite sous le prisme d’une interprétation « misogyne » ou simplement « catéchétique », visant à enseigner les fidèles sur la fragilité de la foi.
2. D’autres auteurs orientaux et l’idée de « doute » de Marie
Origène n’est pas seul à envisager un moment de trouble chez Marie. Reynolds évoque :
Romain le Mélode (VIe siècle) : il qualifie Marie d’« Immaculée », mais affirme aussitôt qu’« elle commencera à douter » en voyant son Fils cloué à la Croix 13.
La Vie de Marie, attribuée à Maxime le Confesseur († 662) : elle mentionne un doute bref, immédiatement dissipé par une grâce divine 14.
Photius († c. 897), archevêque de Constantinople, se sent encore obligé, six siècles après Origène, de réfuter la lecture qui associe l’« épée » (Luc 2, 35) au doute de Marie, preuve que cette tradition persistait 15.
Reynolds met donc en avant un motif commun dans la littérature grecque et syrienne : Marie, confrontée à l’épreuve ultime de la Croix ou à la révélation progressive de la mission de Jésus, aurait pu faillir en esprit, ne serait-ce que brièvement. Pour les Pères, cela sert souvent de mise en garde spirituelle envers les croyants : même la Mère du Seigneur, pourtant comblée de grâce, n’aurait pas été complètement infaillible dans son cheminement de foi, si l’on reste strictement à la lettre de ces passages.
II. Éléments marquant une tendance à l’exaltation de la sainteté de Marie
Alors que certains Pères soulignent des moments de doute ou de faiblesse chez Marie, un autre courant se fait jour parallèlement, allant jusqu’à suggérer que la Vierge serait exempte de tout péché. Selon Brian Reynolds, cette tension est caractéristique du développement de la théologie mariale orientale : la reconnaissance d’une humanité réelle de Marie coexiste avec une exaltation presque illimitée de sa sainteté.
1. Un éloge de la pureté de Marie, de plus en plus prononcé
Dès le IIIe siècle, certains Pères orientaux (dont Origène lui-même) insistent sur des aspects très positifs de la Vierge :
Origène, en plus de son commentaire controversé sur le doute de Marie, « la voit comme un modèle d’humilité » et considère qu’elle a reçu « les sept dons de l’Esprit ».
Jean Chrysostome, même s’il critique sa supposée recherche de gloire à Cana, l’érige aussi en exemple de soumission à la volonté divine. 16
Brian Reynolds souligne que ces louanges n’existent pas de manière isolée : elles s’inscrivent dans l’admiration générale que l’Église primitive témoigne envers la Mère de Jésus, vue comme la première disciple. Progressivement, dans la tradition orientale, le vocabulaire employé pour parler de Marie se rapproche de plus en plus de celui d’une sainteté « intacte », même s’il n’est pas encore question de l’exclure formellement du péché originel au sens latin.
2. Les Pères du VIe siècle : Jacques de Saroug et Séverus d’Antioche
Reynolds met en lumière deux auteurs majeurs du VIe siècle qui vont plus loin dans l’exaltation de la pureté mariale :
Jacques de Saroug († 521) : Il décrit Marie comme étant « exempte de tout péché, même dans son enfance » 17. Pour lui, « elle était la seule humble, pure, belle et immaculée ». Toutefois, Reynolds note que cette pureté n’est pas rattachée à la doctrine augustinienne du péché originel. Jacques de Saroug évoque aussi la descente du Saint-Esprit pour la purifier, ce qui laisse entendre qu’il la considère comme préservée de la faute, mais sans user d’un cadre conceptuel occidental 18
Séverus d’Antioche († 538) : Il déclare : « Elle appartenait à cette terre, dans sa nature, elle faisait partie de la race humaine, et elle était de la même essence que nous, bien qu’elle fût pure de toute souillure et immaculée » 19. Séverus n’hésite pas à montrer Marie « sujette aux faiblesses humaines » (notamment lors de l’épisode de Cana), tout en maintenant qu’elle reste exempte de toute tache morale. Selon Reynolds, l’expression « pure de toute souillure » chez Séverus s’approche de l’idée d’une préservation complète du péché, sans toutefois établir nettement à quel moment et comment cette préservation s’est produite.
Ainsi, chez ces deux auteurs-clés du VIe siècle, apparaît clairement l’idée d’une Marie « immaculée » à divers degrés, tout en conservant un schéma théologique différent de celui qui s’imposera ultérieurement dans l’Église latine.
3. André de Crète, Germain de Constantinople et Jean Damascène
En progressant dans la période patristique, les références à une sainteté sans faille de Marie se font plus explicites :
André de Crète († 740) : Dans sa Première Homélie pour la Dormition de la Sainte Mère de Dieu (45), il décrit Marie comme « incorruptible » et « immaculée », assimilant son esprit à un souffle divin (Jean 3, 8). Il emploie même, à propos de son corps, le langage de l’« étrangeté à la dissolution », suggérant une sainteté qui touche son être tout entier.
Germain de Constantinople († c. 740) : Reynolds relève que Germain parle d’une « semence absolument pure » pour décrire la conception de Marie dans le sein d’Anne 20. Cela suggère que Marie aurait bénéficié d’une bénédiction unique de Dieu, au point que sa propre conception ne soit pas sujette à la concupiscence telle que la concevait Augustin. Cette vision fait clairement écho à une forme d’« exception » par rapport aux conséquences habituelles de la chute originelle, même si Germain ne théorise pas ce phénomène comme le feront plus tard les théologiens latins.
Jean Damascène († 749) : Connu pour ses homélies mariales particulièrement exubérantes, Jean Damascène emploie des formules très fortes pour souligner la pureté essentielle de Marie. Pour Reynolds, il est évident que Jean Damascène considère la Vierge comme « l’exemple parfait de l’humanité déjà divinisée ». Toutefois, sa théologie repose moins sur l’idée juridique d’un péché transmis, et davantage sur la notion de théosis (divinisation) où Marie occupe une place unique.
III. Synthèse et conclusion : la perspective de Brian Reynolds
Dans l’analyse de Brian Reynolds, la tradition orientale présente à la fois un discours très élevé sur la sainteté de Marie et, en même temps, une insistance sur son humanité réelle, susceptible de connaître le doute ou la confusion. Cette apparente contradiction révèle que les Pères grecs et syriens n’opèrent pas la même conceptualisation du péché originel que les Latins : ils ne se situent pas dans le cadre augustinien selon lequel le péché est transmis comme une « tache » héritée depuis Adam et Ève, et dont il faudrait être « préservé » dès la conception.
1. Une exaltation mariale qui ne s’oppose pas à la reconnaissance d’une humanité « vulnérable »
Reynolds note que l’exaltation de la pureté de Marie n’empêche pas, dans le même corpus patristique, la mise en évidence de ses faiblesses apparentes. Les Pères orientaux, soucieux d’enseigner le peuple chrétien, vont parfois utiliser l’exemple de Marie pour illustrer que même la Mère du Seigneur a dû cheminer dans la foi. Ainsi, Origène ou Romain le Mélode peuvent dépeindre une Marie “doutant”, mais cela n’annule pas leurs propos où elle est qualifiée d’“immaculée”.
Cette coexistence de thèmes illustre, selon Reynolds, la fluidité de la théologie mariale antique : il ne s’agit pas d’une contradiction absolue, mais d’une manière d’accentuer différents aspects spirituels et pastoraux. Les exégètes soulignent la sainteté extraordinaire de Marie tout en insistant sur son rôle dans l’économie du salut, sans toutefois ériger un dogme au sens strict.
2. Pas de formulation explicite du dogme de l’Immaculée Conception
Pour Reynolds, même si le langage des Pères orientaux (Jacques de Saroug, Séverus d’Antioche, André de Crète, Germain de Constantinople, Jean Damascène) se rapproche parfois de la notion d’une préservation totale du péché (cf. « semence absolument pure », « exempte de toute souillure », « immaculée »), il est inadapté de parler d’une doctrine parfaitement calquée sur celle que l’Église catholique latine proclamera en 1854.
Les notions de théosis (divinisation) et de grâce prévenante sont centrales en Orient, ce qui n’implique pas nécessairement la même approche “juridique” ou “héréditaire” du péché originel. L’emploi de termes tels qu’« immaculée » ou « pure » répond à une louange hyperbolique et mystique de Marie, plutôt qu’à un exposé systématique sur son statut par rapport au péché d’Adam.
3. Une étape vers la reconnaissance de la sainteté “intégrale” de Marie
Enfin, Reynolds conclut que cette littérature patristique, malgré les nuances et les ambivalences, fournit la base d’une théologie mariale de plus en plus exaltée, dont l’Occident héritera en partie. Les références à une Marie « immaculée » dès sa conception, la mention d’une « pureté absolue » et l’idée qu’elle est libérée de toute souillure 21 préparent la voie à une compréhension future plus proche de l’Immaculée Conception.
Néanmoins, tant que le péché originel n’est pas défini en Orient selon le cadre augustinien, il serait anachronique d’affirmer que ces Pères endossaient pleinement la doctrine au sens occidental. Reynolds suggère donc d’interpréter leurs propos comme une étape significative vers la reconnaissance d’une Marie parfaitement sainte, plutôt que comme une formulation aboutie du dogme ultérieur 22.
Conclusion
Brian Reynolds montre ainsi que, dans les textes patristiques qu’il étudie, on perçoit un véritable “mouvement” : d’une part, l’affirmation de la pureté et de l’exemption de faute chez Marie, d’autre part, l’attachement à mettre en avant son humanité. Cette tension, loin de constituer une incohérence, reflète le fait que la doctrine mariale n’était pas encore clairement définie et restait soumise à différents horizons théologiques (pastoral, exégétique, mystique). De là émerge une vision de Marie de plus en plus “immaculée”, annonçant la théologie latine, tout en conservant un mode de pensée oriental qui ne se fonde pas sur la notion augustinienne de péché originel.
- Brian Reynolds Gateway to Heaven: Marian Doctrine and Devotion, Image and Typology in the Patristic and Medieval Periods: Volume I: Doctrine and Devotion ↩︎
- Origène In Lucam XVII ↩︎
- Brian Reynolds Gateway to Heaven: Marian Doctrine and Devotion, Image and Typology in the Patristic and Medieval Periods: Volume I: Doctrine and Devotion p. 335 ↩︎
- Ibid ↩︎
- Ibid (p. 337) ↩︎
- Ibid ↩︎
- Ibid p. 338 ↩︎
- Ibid p. 339 ↩︎
- Origène In Lucam XVII ↩︎
- Brian Reynolds Gateway to Heaven: Marian Doctrine and Devotion, Image and Typology in the Patristic and Medieval Periods: Volume I: Doctrine and Devotion p. 335 ↩︎
- Origène In Lucam XVII ↩︎
- Brian Reynolds Gateway to Heaven: Marian Doctrine and Devotion, Image and Typology in the Patristic and Medieval Periods: Volume I: Doctrine and Devotion p. 337 ↩︎
- Hymne pour l’Hypapante, 36 ↩︎
- Brian Reynolds Gateway to Heaven: Marian Doctrine and Devotion, Image and Typology in the Patristic and Medieval Periods: Volume I: Doctrine and Devotion p. 335 ↩︎
- Epistula 260, 9, PG 32, 965C-968A ↩︎
- Brian Reynolds Gateway to Heaven: Marian Doctrine and Devotion, Image and Typology in the Patristic and Medieval Periods: Volume I: Doctrine and Devotion p. 336 ↩︎
- Ibid p. 337 ↩︎
- TMPM, II, 224 ↩︎
- Brian Reynolds Gateway to Heaven: Marian Doctrine and Devotion, Image and Typology in the Patristic and Medieval Periods: Volume I: Doctrine and Devotion p. 338 ↩︎
- Homélie sur la Naissance de Marie, 2, TMPM, I, 499 ↩︎
- Brian Reynolds Gateway to Heaven: Marian Doctrine and Devotion, Image and Typology in the Patristic and Medieval Periods: Volume I: Doctrine and Devotion p. 336-338 ↩︎
- Ibid p. 340 ↩︎
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