- Une tentative de réfutation de cet article a été formulée, et une réponse y a été apporté ici.
Préambule
Cet article présente une analyse critique d’une citation extraite du Diatessaron de saint Ephrem, mise en lumière par M. Maxime Georgel sur le site Par la Foi. L’objectif de cet article, en s’appuyant sur une étude, très vaste et mise en contexte du livre de Marie-Emile Boismard, Le Diatessaron de Tatien à Julien, l’objectif n’est pas simplement de corriger une éventuelle erreur ou interprétation inexacte, mais d’ouvrir une réflexion plus large sur un enjeu fondamental : l’intégrité dans l’utilisation des sources.
De telles questions relèvent d’une autre considération que la simple critique pointilleuse, mais elles touchent à une question centrale dans la nature du dialogue intellectuel : que signifie réellement citer un auteur ? Quelle est notre responsabilité ? Mais le plus important est de savoir quel préjudice un usage abusif et opportuniste des textes cause à la recherche collective de la vérité ?
Dans cette optique, cet article fait un double effort : rétablir les faits avec la plus grande rigueur, leur donner le respect qui leur est dû et inviter à réfléchir sur l’éthique du transfert du savoir. Il insiste sur la place de la vigilance à l’égard des interprétations et sur l’honneur de l’honnêteté intellectuelle dans toute démarche exégétique. En général, il faut être fidèle aux sources et à l’esprit d’un dialogue authentique et vrai, fondé sur une recherche désintéressée de la vérité.
Citation en question :
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NB. – Cet article est volontairement rendu accessible au plus grand nombre. Si besoin d’aller plus en profondeur, merci de laisser un commentaire.
– Des éclaircissement et d’autres réfutations sont à venir.
Introduction
L’épisode des noces de Cana, tel qu’il apparaît dans le commentaire d’Ephrem sur le Diatessaron, offre une fenêtre précieuse sur la réception et l’interprétation des Évangiles dans la tradition syriaque. Ce récit, issu de Jean 2, 1-11, marque le premier miracle public de Jésus et symbolise à la fois la révélation de sa gloire divine et le commencement de son ministère. Cependant, son intégration dans une tradition harmonisée, puis enrichie par des lectures postérieures, soulève des questions sur sa fidélité aux textes évangéliques originaux.
Le Diatessaron, œuvre de Tatien au IIe siècle, visait à fusionner les quatre Évangiles en un texte unique et cohérent. Cependant, cette ambition d’unification n’a pas empêché l’introduction de variations théologiques et textuelles au fil des siècles. Dans le commentaire d’Ephrem, produit au IVe siècle, ces influences sont visibles à travers des interpolations, des doublets et des réinterprétations théologiques. Ces ajustements, tout en enrichissant le texte, ont également introduit des incohérences narratives et doctrinales. À titre d’exemple, les reproches adressés par Jésus à Marie oscillent entre une critique de son audace excessive et une correction de son manque de foi, révélant une superposition de traditions divergentes.
Cette stratification textuelle pose une problématique centrale : Peut-on utiliser le récit des noces de Cana dans le Diatessaron comme une source dogmatique et théologique fiable ? Si ce texte a servi de fondement à des interprétations mariales et christologiques importantes, son évolution et ses influences multiples remettent en question sa pertinence comme référence normative. Cette problématique invite à examiner les tensions entre la transmission textuelle, les adaptations théologiques et les attentes des communautés chrétiennes.
Pour répondre à cette question, il est nécessaire d’analyser l’épisode des noces de Cana à travers plusieurs axes : les contradictions internes du récit, les interpolations narratives, les adaptations liturgiques et les enjeux théologiques sous-jacents. Ces analyses permettront d’évaluer dans quelle mesure ce texte, riche mais complexe, peut être considéré comme une source fiable ou s’il doit être abordé avec une prudence exégétique.
Lien vers le Diatessaron consultable en ligne. Les passages à l’étude se situent en V, 1-5 et XXI, 27.

Analyse des traditions en présence
Deux traditions contradictoires dans les reproches de Jésus à Marie
L’analyse du commentaire d’Ephrem sur l’épisode des noces de Cana met en lumière la coexistence de deux traditions interprétatives distinctes quant à l’attitude de Jésus envers Marie. Ces traditions se manifestent à travers des reproches apparemment contradictoires adressés à sa mère. Ces divergences reflètent une tentative de concilier des courants théologiques différents dans une narration harmonisée.
La première tradition : Jésus reproche à Marie un excès de confiance audacieuse
Dans certains passages du commentaire d’Ephrem, Jésus critique l’intervention de Marie, qui, selon cette tradition, aurait fait preuve d’une audace excessive en lui demandant d’intervenir lors du manque de vin. Cette interprétation met l’accent sur une attitude de retenue divine : Jésus n’agirait qu’en fonction de la volonté de son Père, sans se plier à des attentes humaines.
« Que me veux-tu, femme ? Mon heure n’est pas encore venue » (Jean 2, 4), tel que repris dans cette tradition, souligne la distance entre Jésus et les attentes humaines, même celles de sa mère.
La seconde tradition : Jésus reproche à Marie un manque de foi
Dans d’autres sections du commentaire, une tradition différente apparaît : Jésus reproche non pas une audace excessive, mais une hésitation dans la foi. Marie, dans cette perspective, est vue comme incapable de comprendre pleinement le rôle messianique de son fils. Cette tradition insiste sur la nécessité de la foi totale pour témoigner de l’action divine.
« Ils n’ont plus de vin » (Jean 2, 3) est interprété comme un signe d’inquiétude ou de doute de la part de Marie, ce qui déclenche une réaction corrective de Jésus. Ephrem commente cette attitude en soulignant que Marie n’a pas encore atteint la foi parfaite exigée par son fils.
Cette perspective met en avant une pédagogie divine dans laquelle Jésus, par ses reproches, forme la foi de ses interlocuteurs, y compris celle de sa propre mère. Le commentaire d’Ephrem établit ici un parallèle entre Marie et les disciples, qui, eux aussi, ne comprennent pleinement que progressivement le rôle de Jésus.
La coexistence problématique de ces traditions
Les deux traditions semblent avoir été intégrées dans le texte sans harmonisation complète, ce qui aboutit à des incohérences théologiques. Ephrem lui-même laisse transparaître cette tension en juxtaposant des interprétations contradictoires dans des passages rapprochés.
Par exemple :
- Dans les paragraphes §§1 et 5, la tradition de l’audace excessive domine. Jésus semble réprimander Marie pour avoir anticipé trop rapidement l’accomplissement de sa mission messianique.
- Dans les paragraphes §§2 et 4, la tradition du manque de foi est clairement mise en avant, soulignant un retard spirituel de Marie.
Louis Leloir souligne cette incohérence :
« …Les reproches de Jésus à sa mère ne peuvent avoir deux motifs contradictoires : confiance trop audacieuse et hésitation dans la foi » (p. 97).
Conclusion
Cette double tradition révèle une difficulté théologique fondamentale dans la réception de l’épisode des noces de Cana. Elle illustre non seulement la complexité du texte d’Ephrem, mais aussi celle de la tradition harmonisée du Diatessaron. Les tensions résultent de l’effort pour concilier des perspectives théologiques divergentes : une christologie axée sur l’autonomie divine et une pédagogie de la foi. Cette coexistence souligne l’enjeu majeur de l’harmonisation dans les premières traditions chrétiennes et met en évidence les ajustements doctrinaux opérés pour s’adresser à des communautés variées.
Les interpolations et doublets
L’épisode des noces de Cana dans le commentaire d’Ephrem illustre une stratification textuelle complexe, marquée par des interpolations narratives et des doublets interprétatifs. Ces ajouts et répétitions témoignent d’un effort continu pour enrichir le récit harmonisé, mais ils introduisent également des incohérences théologiques et narratives. Ces éléments montrent comment des traditions variées, souvent concurrentes, ont été intégrées dans un texte déjà en évolution.
Les interpolations narratives : la connexion entre Cana et la tentation
Nature de l’interpolation
Une interpolation significative dans le commentaire d’Ephrem relie l’épisode des noces de Cana à celui de la Tentation dans le désert (cf. Mt 4, 1-11). Cette insertion est manifeste dans au §11, où la mention de la « troisième heure » dans Jean 2, 1 est interprétée comme une référence à la victoire de Jésus sur Satan. Même chose au §4 où il est question des « exploits du désert, où il avait terrassé son ennemi« .
« Ce § 11 est hors de contexte et viendrait fort bien à la suite du § 4c, où il est fait allusion à la victoire remportée par Jésus sur Satan lors de la scène de la Tentation au désert » (p. 97).
Motivation théologique
Cette interpolation semble viser à renforcer une vision christologique cohérente. En liant Cana à la Tentation, Ephrem propose une lecture qui situe le miracle de Cana dans une dynamique de victoire spirituelle et matérielle :
- La Tentation représente le triomphe de Jésus sur Satan dans le domaine spirituel.
- Cana est le premier signe visible de cette victoire dans le domaine matériel.
Cette structure narrative permet de positionner Cana non seulement comme un événement inaugural du ministère de Jésus, mais aussi comme une étape de son triomphe messianique.
Analyse critique
Cette interpolation, bien que théologiquement riche, pose un problème d’unité narrative. Elle introduit un lien qui n’existe pas dans le texte évangélique original et semble déconnectée du contexte immédiat de l’épisode des noces de Cana. Louis Leloir souligne que cette insertion, bien qu’inspirée par des considérations théologiques profondes, brouille la cohérence du récit harmonisé :
« Cette interpolation révèle une tentative d’unification théologique, mais elle reste étrangère à l’ordre narratif initial » (p. 97).
Les doublets interprétatifs : une fragmentation narrative
Exemples de doublets
Les doublets présents dans le commentaire d’Ephrem constituent une preuve tangible des ajustements textuels postérieurs opérés sur le récit. Ces répétitions apparaissent souvent dans des passages-clés où coexistent des interprétations distinctes, révélant une absence d’harmonisation complète. Un exemple particulièrement frappant est l’interprétation des reproches adressés par Jésus à Marie dans l’épisode des noces de Cana.
- Le paragraphe 2 présente un reproche basé sur un manque de foi de la part de Marie, que Jésus corrige pour clarifier sa mission messianique. Cependant, cette section a été jugée problématique par les exégètes :
« A la suite de Schaefers, Leloir considère donc le § 2 comme interpolé » (p. 100).1
- Le paragraphe 4a, quant à lui, reprend une logique similaire mais avec des nuances théologiques et stylistiques différentes. Cette variation démontre l’existence de traditions concurrentes, insérées sans véritable effort d’unification textuelle.
Ces doublets, bien qu’apportant des perspectives complémentaires, reflètent une stratification textuelle complexe où des traditions distinctes ont été intégrées, parfois de manière juxtaposée. Ils soulignent ainsi les multiples influences qui ont façonné le texte, tout en introduisant des incohérences qui compliquent son usage comme source dogmatique ou théologique fiable.
Raisons des doublets
Les doublets interprétatifs semblent répondre à deux types de besoins :
- Élargir la portée théologique du texte : Les rédacteurs et traducteurs ont cherché à intégrer des interprétations variées pour refléter la richesse de la tradition.
- Adapter le texte à différents contextes communautaires : Ces répétitions permettaient de s’adresser à des publics ayant des attentes théologiques distinctes.
Analyse critique
Bien que ces doublets enrichissent le texte en offrant plusieurs perspectives, ils fragmentent également la narration et nuisent à sa fluidité. Louis Leloir note que cette superposition de traditions est caractéristique des manuscrits issus de longues transmissions :
« Les doublets révèlent une hésitation entre différentes traditions, où aucune ne parvient à dominer pleinement le récit harmonisé » (p. 98)
L’impact des interpolations et doublets sur la cohérence narrative et théologique
Perte de l’unité narrative
Les interpolations et doublets, bien qu’enrichissants sur le plan théologique, compromettent l’unité narrative du texte harmonisé. Le récit des noces de Cana, tel qu’il apparaît dans le commentaire d’Ephrem, ne suit plus une ligne logique claire, mais devient une mosaïque d’interprétations juxtaposées.
Élargissement des perspectives théologiques
Malgré leur effet fragmentaire, les interpolations et doublets témoignent de la vitalité théologique du texte. Ils montrent comment le récit des noces de Cana a servi de point d’ancrage pour des réflexions plus larges sur :
- La christologie : Le lien entre Cana et la Tentation élargit la compréhension du ministère de Jésus comme un triomphe universel.
- La pédagogie mariale : Les doublets concernant les reproches adressés à Marie traduisent une évolution dans la perception de son rôle au sein de l’économie du salut, orientée par des préoccupations pastorales..
Conclusion
Les interpolations et doublets dans l’épisode des noces de Cana illustrent à la fois les richesses et les limites de la tradition harmonisée. Ces ajouts reflètent un effort constant pour enrichir le texte et répondre aux attentes théologiques des communautés, mais ils introduisent également des tensions dans la narration et la cohérence théologique. Cette stratification témoigne d’une tradition vivante, en perpétuelle adaptation, où chaque génération a laissé son empreinte sur un texte destiné à instruire et édifier. À travers ces ajustements, le commentaire d’Ephrem révèle la complexité de la transmission textuelle dans l’Antiquité chrétienne et son rôle dans l’élaboration d’une théologie harmonisée.

Italie
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Problèmes de cohérence théologique
L’épisode des noces de Cana dans le commentaire d’Ephrem met en lumière des tensions théologiques significatives qui émergent de l’effort d’harmonisation. Ces problèmes de cohérence découlent principalement de deux facteurs : des contradictions internes dans l’interprétation des miracles et des ajustements pour répondre à des exigences liturgiques et communautaires. Ces tensions révèlent à la fois la richesse et la complexité du processus de transmission textuelle.
Contradictions dans l’interprétation des miracles
Les miracles dans les Évangiles harmonisés représentent des moments clés de la révélation de Jésus comme Messie. Cependant, dans le commentaire d’Ephrem, l’interprétation du miracle des noces de Cana oscille entre deux approches contradictoires.
Une théologie de la révélation publique
Dans certains passages, le miracle de Cana est présenté comme une manifestation publique de la gloire de Jésus, marquant l’inauguration de son ministère public et l’éveil de la foi chez ses disciples. Cet événement, rendu possible par l’intervention de Marie, souligne l’importance de son rôle d’intercession au début de la mission de son Fils. La narration met en lumière la dimension visible et significative de cet acte miraculeux :
« C’est le premier des signes que fit Jésus. Il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui » (Jean 2, 11).
Cette lecture s’inscrit dans une christologie de la révélation, où le miracle est perçu comme une démonstration tangible de la divinité de Jésus. Ephrem insiste sur le fait que Cana constitue un moment fondateur, non seulement pour la mission publique du Christ, mais aussi pour l’approfondissement de la foi des disciples, initiée par la sollicitation de Marie.
Une théologie de la discrétion divine
À l’inverse, d’autres sections adoptent une perspective où le miracle de Cana est présenté comme un acte discret, presque caché. Une phrase notable souligne cette approche :
« Tacens fecit aquas vinum » (« En silence, il fit de l’eau du vin »). (p.100)
Dans ce contexte, le miracle n’est pas un acte destiné à attirer l’attention, mais une manifestation intime de la puissance divine, en réponse aux besoins humains. Cette interprétation met davantage l’accent sur l’humilité et la retenue de Jésus.
Analyse critique
Ces deux lectures, bien que théologiquement riches, sont difficiles à harmoniser dans le même texte. Louis Leloir souligne que cette tension reflète l’intégration de traditions distinctes dans le commentaire d’Ephrem :
« Ces interprétations divergent profondément, l’une insistant sur la révélation éclatante de la gloire du Christ, l’autre sur la discrétion de son action » (p. 98).
Ajustements aux exigences liturgiques
Les tensions théologiques observées dans le commentaire d’Ephrem sont également liées à des adaptations visant à répondre aux besoins liturgiques et doctrinaux des communautés qui utilisaient ces textes.
Une lecture christologique adaptée aux fêtes
Dans certaines traditions syriaques, l’épisode de Cana est lu dans le cadre des célébrations liturgiques, notamment les fêtes liées à la révélation du Christ, comme l’Épiphanie. (cf. Communio; Liturgie Catholique)
Cette utilisation liturgique pourrait expliquer les interpolations qui relient Cana à d’autres événements majeurs de la vie de Jésus, tels que la Tentation dans le désert.
« La mention de la “troisième heure” dans Jean 2, 1 est interprétée comme une allusion à la chronologie des grandes victoires spirituelles du Christ » (p. 97).
Ces liens, bien qu’édifiants dans un contexte liturgique, introduisent des éléments étrangers à la narration originale, brouillant ainsi la cohérence théologique du récit.
Une pédagogie mariale adaptée aux fidèles
Le rôle de Marie dans l’épisode de Cana est également soumis à des ajustements. Dans certains passages, elle est présentée comme un modèle de foi, tandis que dans d’autres, elle est corrigée par Jésus. Ces variations semblent répondre à des besoins catéchétiques : Marie est utilisée comme un exemple pour enseigner aux fidèles soit la soumission parfaite à Dieu, soit le cheminement progressif vers une foi complète.
La tension entre tradition harmonisée et diversité théologique
Enfin, ces contradictions mettent en lumière une tension fondamentale dans la démarche d’Ephrem : concilier une tradition harmonisée, héritée de Tatien, avec une diversité de lectures théologiques et exégétiques. Cette tension est exacerbée par l’évolution du texte au fil des siècles et par les influences multiples (Justin Martyr, Peshitta, traditions syriaques postérieures).
Héritage du Diatessaron de Tatien
Le Diatessaron, en tant qu’harmonie des Évangiles, cherchait à intégrer différents récits en une seule narration cohérente. Cependant, les traditions ultérieures ont introduit des lectures divergentes, rendant cette unité difficile à préserver.
La contribution d’Ephrem
Ephrem, en reprenant le Diatessaron, n’a pas seulement transmis un texte, mais l’a également enrichi de sa propre théologie et des traditions qu’il avait reçues. Ces ajouts, bien qu’instructifs, ont contribué à fragmenter la cohérence théologique du récit.
Conclusion
Les contradictions théologiques dans l’épisode des noces de Cana illustrent les défis posés par la transmission et l’interprétation des textes bibliques dans l’Antiquité chrétienne. D’une part, elles reflètent l’intégration de traditions divergentes, issues des besoins théologiques, liturgiques et catéchétiques des communautés. D’autre part, elles témoignent de la richesse exégétique du commentaire d’Ephrem, qui parvient à conserver des perspectives variées sans les réduire à une unité artificielle. Ces tensions, loin d’être des faiblesses, mettent en évidence le dynamisme de la tradition syriaque et son rôle dans la transmission du message évangélique.
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Synthèse des intentions textuelles
L’épisode des noces de Cana dans le commentaire d’Ephrem est une démonstration éloquente des efforts d’harmonisation et d’adaptation théologique entrepris dans les traditions syriaques. Plus qu’une simple transmission du texte de Tatien, il illustre un processus actif de relecture et d’interprétation visant à répondre aux besoins doctrinaux, catéchétiques et liturgiques des communautés chrétiennes. Cette démarche s’inscrit dans une tension permanente entre le respect des traditions évangéliques et l’innovation théologique, où chaque élément du récit est repensé pour éclairer la christologie, la marianologie et l’économie du salut.
Cana comme paradigme christologique
Une révélation de la gloire divine
Le commentaire d’Ephrem met en avant le rôle de Cana comme un événement inaugural dans la révélation publique de Jésus. À travers ce miracle, Jésus manifeste pour la première fois sa gloire et incite ses disciples à croire en lui (Jean 2, 11). Cet acte n’est pas seulement une démonstration de puissance, mais une déclaration symbolique de sa mission divine.
- Ephrem souligne la signification théologique de l’eau transformée en vin, qui symbolise une transition : le passage de l’ancienne alliance à la nouvelle. Le vin, image du sang du Christ, préfigure le sacrifice rédempteur de la croix.
Un triomphe sur le mal
Comme l’illustre l’interpolation liant Cana à la Tentation (cf. Mt 4, 1-11), Ephrem interprète également ce miracle comme une démonstration du triomphe du Christ sur les forces du mal. La victoire sur Satan dans le désert précède et annonce cette première victoire dans le domaine visible, où Jésus commence à transformer le monde.
Une pédagogie pour les disciples
Le miracle de Cana est aussi présenté comme une étape dans la formation des disciples. Ephrem insiste sur le fait que ce n’est pas simplement un acte spectaculaire, mais un enseignement sur la foi : les disciples, témoins de ce signe, commencent à comprendre la nature messianique de Jésus.
Marie comme figure pédagogique
Marie en modèle de foi
Dans plusieurs sections du commentaire, Marie est présentée comme une figure en apprentissage. Ses interactions avec Jésus à Cana deviennent une leçon pour les fidèles, illustrant le cheminement progressif de la foi. Bien qu’elle soit corrigée par Jésus, cette correction ne diminue pas son importance. Au contraire, elle montre comment Marie passe de l’incompréhension à une confiance totale en son fils.
Marie comme intermédiaire
Dans d’autres passages, Ephrem met l’accent sur le rôle médiateur de Marie, qui remarque la pénurie de vin et intercède auprès de Jésus. Ce rôle d’intercession préfigure les développements ultérieurs de la théologie mariale, où Marie est vue comme une médiatrice entre l’humanité et le Christ.
Les reproches de Jésus : une pédagogie divine
Les reproches adressés à Marie (cf. Jean 2, 4 : « Que me veux-tu, femme ? Mon heure n’est pas encore venue ») sont interprétés par Ephrem comme des corrections visant à affermir sa foi. Ces corrections, bien qu’apparemment dures, ont une fonction pédagogique et spirituelle, soulignant la nécessité d’une foi parfaite pour comprendre pleinement le rôle de Jésus.
Adaptations liturgiques et doctrinales
Une utilisation dans les célébrations
Le commentaire d’Ephrem montre que l’épisode des noces de Cana était utilisé dans un contexte liturgique. La mention de la « troisième heure » et le lien avec la Tentation suggèrent une lecture théologique adaptée aux fêtes liées à la révélation de Jésus, telles que l’Épiphanie. Cette insertion liturgique enrichit le récit mais complexifie son unité narrative.
Un texte au service de la catéchèse
L’épisode est également un outil catéchétique, visant à instruire les fidèles sur des thèmes clés :
- La nature divine de Jésus, manifestée dans le miracle.
- Le rôle de Marie, modèle de foi et figure d’intercession.
- L’appel à la foi, illustré par la réaction des disciples.
Ces adaptations répondent à des besoins pratiques, mais elles montrent aussi comment le texte a évolué pour répondre aux attentes des communautés chrétiennes.
Une tension entre tradition harmonisée et diversité théologique
Héritage du Diatessaron
Le Diatessaron de Tatien, en tant qu’harmonie des Évangiles, avait pour ambition de simplifier et d’unifier les récits évangéliques. Cependant, les ajouts postérieurs, tels que les interpolations et les doublets observés dans le commentaire d’Ephrem, révèlent une complexité croissante. Plutôt que de clarifier le texte, ces ajouts introduisent de nouvelles tensions théologiques.
Contribution d’Ephrem
Ephrem joue un rôle actif dans ce processus. Plus qu’un simple exégète, il est un interprète qui enrichit le texte avec sa propre théologie et celle des traditions qu’il a reçues. Sa contribution reflète les préoccupations doctrinales de son époque, mais elle met aussi en évidence les limites d’une tradition harmonisée face à la diversité des lectures théologiques.
Conclusion
L’épisode des noces de Cana dans le commentaire d’Ephrem est bien plus qu’une simple narration : il est un carrefour théologique, où se rencontrent et se confrontent des perspectives variées sur la christologie, la marianologie et l’économie du salut. À travers les intentions textuelles qu’il révèle, ce passage montre comment un texte harmonisé, hérité du Diatessaron de Tatien, a été transformé par les besoins liturgiques, les enjeux doctrinaux et les attentes des fidèles. Ephrem, en tant qu’exégète et théologien, incarne cette tension entre tradition et innovation, faisant de Cana non seulement un miracle inaugural, mais aussi un outil puissant pour la réflexion théologique et la transmission de la foi.
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NB. La confusion entre Marie, Mère de Jésus, et Marie-Madeleine : implications théologiques et herméneutiques
Introduction
Depuis les débuts du christianisme, une confusion récurrente entre Marie, mère de Jésus, et Marie-Madeleine traverse certains écrits et traditions. Bien qu’elle puisse sembler marginale, cette méprise met en lumière des enjeux théologiques et herméneutiques complexes, notamment sur la perception des figures féminines dans les Évangiles et leur rôle dans la mission du Christ. Ce chapitre a pour but d’explorer les origines, les manifestations et les conséquences de cette confusion, tout en appelant à une lecture critique et nuancée des textes.
Origines de la confusion
- Proximité des récits évangéliques
Les Évangiles mentionnent plusieurs « Marie » (la mère de Jésus, Marie-Madeleine, Marie de Cléophas, etc.), souvent dans des contextes proches, ce qui peut prêter à confusion. Par exemple, lors de la Passion et de la Résurrection, plusieurs femmes portant ce prénom apparaissent ensemble, sans que leur rôle ou leur identité soit systématiquement clarifié.
- Un rôle central partagé
Marie, mère de Jésus, occupe une place clé dans les récits de l’Incarnation et des débuts du ministère public de Jésus (notamment aux noces de Cana). Marie-Madeleine, quant à elle, est au premier plan dans les récits de la Résurrection, où elle est reconnue comme la première témoin de Jésus ressuscité. Cette importance partagée dans deux moments décisifs peut entraîner une superposition inconsciente de leurs figures.
- Traditions patristiques
Certains Pères de l’Église, comme Éphrem le Syrien, ont contribué à cette confusion en mélangeant les récits et les personnages. Une note critique dans le Diatessaron souligne explicitement :
« Éphrem confond Marie, mère de Jésus, et Marie-Madeleine » (Note : Diatessaron, V, 5; XXI, 27).
Ce mélange, volontaire ou non, reflète une tendance à symboliser ces deux figures féminines, mais il exige une vigilance accrue de la part de l’interprète.
- Un autre point qui sera précisé plus tardivement en lien avec le judaïsme talmudique
Manifestations de la confusion dans les textes
- Aux noces de Cana
Dans certains commentaires, des aspects propres à Marie-Madeleine sont attribués à Marie, mère de Jésus, lors des noces de Cana. Par exemple, une phrase tirée du texte étudié affirme :
« Cependant, comme Marie était là pour le premier miracle (Cana), de même elle eut les prémices de la sortie des enfers (résurrection) » (Diatessaron, XXI, 27).
Ce parallèle, qui relie l’expérience post-résurrectionnelle de Marie-Madeleine (la sortie des enfers) à la présence de Marie, mère de Jésus, aux noces de Cana, illustre une confusion des rôles et des événements. Cette association brouille la distinction entre ces deux figures.
- L’épisode du « Ne me touche pas »
Une confusion particulièrement notable se produit dans l’attribution des paroles de Jésus à Marie-Madeleine après la Résurrection (« Ne me touche pas », Jean 20, 17) à Marie, mère de Jésus. Le texte étudié rapporte :
« Aussi, après la résurrection, l’empêcha-t-il de s’approcher à nouveau de lui (Marie Madeleine), parce que, dit-il, depuis lors Jean est ton fils (Marie Mère de Jésus) » (Diatessaron, V, 5).
Cette phrase mélange deux épisodes distincts : le dialogue entre Jésus et Marie-Madeleine et l’épisode où Jésus confie Marie, sa mère, à l’apôtre Jean au pied de la Croix (Jean 19, 26-27). Cette attribution erronée reflète une lecture confuse des Évangiles.
- Récits de la Passion et de la Résurrection
Dans un autre passage, les actions de Marie-Madeleine sont attribuées à Marie, mère de Jésus :
« Marie avait douté, car, ayant entendu dire qu’il ressusciterait, elle était venue et, après l’avoir vu, elle lui dit, le prenant pour le jardinier : C’est toi qui l’as enlevé ? » (Diatessaron, XXI, 27).
Ici, le rôle de Marie-Madeleine, témoin direct de Jésus ressuscité, est amalgamé à celui de Marie, mère de Jésus. Ce type d’erreur reflète une lecture symbolique ou allégorique des textes plutôt qu’une exégèse rigoureuse.
Enjeux théologiques
La confusion entre ces deux figures féminines a des implications importantes :
- La dignité unique de Marie, mère de Jésus
Marie est vénérée comme la Theotokos (Mère de Dieu), soulignant son rôle unique dans l’Incarnation et la mission rédemptrice de Jésus. La confondre avec Marie-Madeleine risque de diluer cette vocation singulière et d’altérer la perception de sa place dans le mystère chrétien.
- Le rôle central de Marie-Madeleine
Marie-Madeleine, reconnue comme « l’apôtre des apôtres », a un rôle unique dans la proclamation de la Résurrection. Assimiler son rôle à celui de Marie, mère de Jésus, peut minimiser l’importance de son témoignage et nuire à une juste reconnaissance de sa mission dans l’histoire de la foi chrétienne.
- La diversité des vocations féminines
La confusion entre les deux Marie tend à homogénéiser les figures féminines des Évangiles, occultant la richesse et la diversité de leurs vocations respectives. Cette fusion artificielle limite la compréhension de leur rôle individuel dans la mission de Jésus.
- Une lecture biaisée des Évangiles
Cette confusion peut être le résultat d’une lecture symbolique ou allégorique excessive, qui néglige les distinctions historiques et textuelles. Elle invite à une relecture des Évangiles qui respecte la singularité de chaque récit et personnage.
Nécessité d’une herméneutique prudente
Pour surmonter ces confusions, une approche rigoureuse des textes s’impose :
- Retour aux Évangiles canoniques : Les récits évangéliques différencient clairement les rôles et les identités de Marie, mère de Jésus, et de Marie-Madeleine.
- Analyse critique des sources secondaires : Les traditions patristiques et mystiques, bien qu’enrichissantes, doivent être examinées à la lumière des Écritures. Par exemple, Éphrem le Syrien, qui confond explicitement ces deux figures, illustre les dangers d’une interprétation symbolique non critique.
- Respect de la singularité des figures féminines : Les femmes des Évangiles doivent être comprises dans leur individualité, sans fusionner leurs rôles ou leurs identités.
Conclusion
La confusion entre Marie, mère de Jésus, et Marie-Madeleine révèle des défis herméneutiques et théologiques qui vont au-delà d’un simple malentendu textuel. Elle reflète une tendance à réduire la diversité des vocations féminines dans les Évangiles et à symboliser à outrance les récits bibliques. Corriger ces erreurs est non seulement une exigence académique, mais aussi une manière de rendre justice à ces deux figures essentielles de la foi chrétienne. Une lecture attentive et respectueuse des textes permet de restaurer la richesse de leurs rôles respectifs et de renforcer une compréhension théologique plus profonde et équilibrée.
Conclusion avec critique exégétique
L’épisode des noces de Cana dans le commentaire d’Ephrem reflète la richesse et la complexité de la tradition syriaque, tout en mettant en lumière les défis de l’harmonisation des Évangiles dans l’Antiquité chrétienne. Ce passage n’est pas simplement une transcription fidèle du Diatessaron de Tatien, mais un texte stratifié où se croisent des influences théologiques variées, des interpolations narratives et des adaptations doctrinales. Ephrem, en tant qu’interprète, n’a pas seulement transmis une tradition : il l’a aussi remodelée en fonction des besoins de son époque, ajoutant des lectures christologiques, mariales et liturgiques qui enrichissent le texte mais en brouillent parfois la cohérence.
Critique exégétique : Les limites du §1-§5 comme source fiable
En conclusion, les paragraphes §1 à §5 du commentaire d’Éphrem sur les noces de Cana ne peuvent être considérés comme des sources doctrinales fiables à ce jour en raison de leur caractère composite et des tensions internes qu’ils révèlent. Ces passages témoignent d’une stratification textuelle marquée par des interpolations, des doublets et des contradictions, reflétant davantage une évolution théologique contextuelle qu’une autorité normative. Les reproches adressés par Jésus à Marie oscillent entre des interprétations contradictoires — l’audace excessive d’une part et le manque de foi d’autre part — sans qu’une véritable harmonie ne soit atteinte entre ces traditions divergentes. Ces incohérences, amplifiées par des ajustements liturgiques et catéchétiques, révèlent que le texte d’Éphrem ne constitue pas une source doctrinale cohérente, mais plutôt un reflet dynamique des préoccupations théologiques et pastorales de son époque.
Par conséquent, toute tentative d’usage doctrinal des §1 à §5 nécessite une analyse critique approfondie. Isoler ces passages de leur contexte historique et exégétique reviendrait à méconnaître la complexité et la pluralité des traditions qu’ils véhiculent. Ces sections ne peuvent donc être utilisées comme fondement fiable pour des débats théologiques contemporains sans introduire de biais ou d’interprétations anachroniques.
Pour conclure, citons une dernière fois Marie-Émile Boismard :
« En définitive, c’est l’ensemble des §§ 1-12 qui contiennent un certain nombre d’anomalies, comme si deux commentaires différents avaient été fusionnés par un compilateur » (Le Diatessaron de Tatien à Julien, p. 101).
Enfin, la confusion récurrente entre Marie, mère de Jésus, et Marie-Madeleine dans le contexte de la Résurrection, ainsi que l’attribution erronée de la présence de Marie-Madeleine aux noces de Cana, accentuent encore les doutes sur la fiabilité des sources établissant un lien entre Marie, mère de Jésus, et cet événement. Ces imprécisions rendent impropre toute citation relative à sa présence aux noces de Cana dans le Diatessaron.
NB. Dans une série de deux articles à paraitre bientôt, nous examinerons l’interprétation qu’Éphrem propose, après avoir écarté les éléments perturbateurs du texte. Cette analyse s’appuiera sur l’ouvrage de référence de Louis Leloir : « Doctrine et méthode de saint Ephrem d’après sont commentaire de l’Evangile concordant« .
- 1. Diat. Eph. note en bas de page 108. ↩︎
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