Autre article sur le même sujet :
Nous conservons cet article pour offrir une première approche rapide du concept. Pour approfondir, nous vous recommandons ces deux articles, fondés sur les recherches d’Ignace de la Potterie :
- Kεχαριτωμένη (Lc 1, 28) : Étude philologique et théologique d’un terme clé, d’Ignace de la Potterie à l’Immaculée Conception
- « Kεχαριτωμένη » en Luc 1, 28 : Analyse philologique, exégétique, théologique et œcuménique selon Ignace de la Potterie
Introduction : Une doctrine enracinée ou une innovation tardive ?
La doctrine de l’Immaculée Conception, bien qu’énoncée dogmatiquement en 1854 dans la Constitution Ineffabilis Deus, suscite des débats sur ses fondements scripturaires. Certains affirment qu’elle est absente des Écritures, tandis que d’autres y voient une affirmation implicite mais cohérente avec la foi primitive de l’Église. Cette analyse se penche sur les fondements philologiques et théologiques des termes employés en Luc 1,28, tout en explorant les parallèles avec Éphésiens 1,6.
Les traductions divergentes de Luc 1,28
Luc 1,28 contient une salutation unique de l’ange Gabriel à la Vierge Marie :
« Réjouis-toi, comblée de grâce, le Seigneur est avec toi. » (Bible de Jérusalem)
Cependant, les traductions varient :
- Bible de Jérusalem : « comblée de grâce« .
- Louis Segond 21 : « à qui une grâce a été faite« .
- Bible du Semeur : « à qui Dieu a accordé sa faveur« .
Ces différences ne relèvent pas uniquement de choix stylistiques. Elles reflètent des divergences théologiques : les bibles catholiques insistent sur une grâce actuelle et permanente (présent), tandis que les bibles protestantes utilisent le passé composé pour souligner une action ponctuelle. Ces nuances invitent à une exploration du texte grec d’origine.

Philologie de κεχαριτωμένη : Une expression unique
Le terme clé dans ce passage est κεχαριτωμένη (kecharitōmēnē), un participe parfait passif dérivé du verbe charitóō (rendre gracieux). Il s’agit d’une forme grammaticale rare, apparaissant seulement en deux occurrences dans tout le Nouveau Testament : Luc 1,28 et Éphésiens 1,6.
Signification du parfait passif
Le parfait, selon les grammaires grecques du Nouveau Testament, exprime une action passée dont les effets persistent dans le présent :
- Pierre Létourneau : « Le parfait exprime l’effet actuel d’une action passée achevée.«
- Herbert Weir Smyth : « Le parfait dénote une action complète avec un résultat permanent.«
- Maurice Carrez : « Une action passée, complètement achevée, dont le résultat perdure.«
Ainsi, κεχαριτωμένη désigne une grâce pleinement accomplie dans le passé, qui continue à définir l’état de Marie au moment de l’Annonciation. Il ne s’agit pas d’une grâce transitoire ou future, mais d’un état permanent et achevé.
Une grâce ineffable : le rôle du passif
La voix passive de κεχαριτωμένη met l’accent sur l’effet produit par Dieu en Marie, et non sur une action volontaire de sa part. Cette grâce n’est pas décrite comme une faveur ponctuelle liée à l’annonce de sa maternité, mais comme un état établi avant même l’arrivée de l’ange. L’emploi du verbe causatif charitóō constitue un élément clé qui accentue et approfondit cette idée.
Comparaison avec Éphésiens 1,6
En Éphésiens 1,6, le même verbe charitóō apparaît sous une autre forme :
« À la louange de la gloire de sa grâce qu’il nous a accordée dans le Bien-Aimé. »
Cependant, ici, le verbe est conjugué à l’aoriste actif (ἐχαρίτωσεν), soulignant une action ponctuelle réalisée par le Christ en faveur des croyants. Contrairement au parfait passif de Luc 1,28, qui exprime un état achevé en Marie, l’aoriste actif en Éphésiens met l’accent sur une action spécifique du Christ, rendant les fidèles « gracieux ».
Ces différences grammaticales révèlent une distinction essentielle :
- En Luc, Marie est rendue gracieuse de façon complète et permanente (voix passive, parfait).
- En Éphésiens, le Christ rend grâcieux ses disciples par une action ponctuelle (voix active, aoriste).
Le coup de grâce philologique : le vocatif en Luc 1,28
Un autre élément grammatical mérite une attention particulière : l’usage du vocatif dans κεχαριτωμένη. Le vocatif est une forme d’interpellation directe, utilisée pour désigner une personne par un titre ou une qualité. Ainsi, en appelant Marie κεχαριτωμένη, l’ange ne décrit pas simplement son état, il l’identifie comme « pleine de grâce ». Ce titre confère à Marie une identité intrinsèquement liée à cette grâce divine.
Cette nuance explique le trouble de Marie à la salutation :
« Troublée par cette parole, Marie se demandait ce que pouvait signifier une telle salutation. » (Luc 1,29)
Une analyse contextuelle : purification ou préservation ?
Si κεχαριτωμένη décrit un état accompli avant l’Annonciation, la question suivante se pose : depuis quand cette grâce est-elle présente en Marie ?
La doctrine catholique de l’Immaculée Conception affirme que Marie a été préservée du péché originel dès sa conception. Cette grâce spéciale n’est pas une purification, mais une préservation totale, en vue de sa mission unique comme Mère de Dieu.
Cependant, les interprétations varient :
- Saint Thomas d’Aquin situait la purification de Marie juste après sa conception et avant son animation (Le moment où l’âme, la vie, prend place dans le corps).
- Certains Pères de l’Église, influencés par la traduction latine de la Vulgate, pensaient que cette grâce était accordée au moment de l’Annonciation ou à la conception du Christ.
L’analyse philologique de Luc 1,28 apporte une clarification majeure : le parfait passif de κεχαριτωμένη exclut l’idée d’une purification progressive. Il désigne une grâce complète et permanente, déjà présente avant l’Annonciation.
Une perspective théologique cohérente avec Éphésiens
La cohérence entre Luc 1,28 et Éphésiens 1,6 réside dans l’harmonie des rôles. En Éphésiens, le Christ agit activement pour accorder la grâce, rendant les croyants « saints et immaculés devant lui » (Éph 1,4). Cette action est ponctuelle, mais son effet est la sanctification.
En Marie, toutefois, cette grâce est préemptive. Si les croyants peuvent être sanctifiés, combien plus la Mère de Dieu devait-elle être immaculée dès le commencement de son existence ? Cette correspondance théologique renforce l’idée que l’Immaculée Conception n’est pas une innovation, mais une vérité implicite dans les Écritures.
Conclusion : L’Écriture au service du dogme
L’analyse philologique et théologique de Luc 1,28 met en lumière une grâce unique en Marie, pleinement réalisée avant l’Annonciation. Le parfait passif de κεχαριτωμένη, associé à l’usage du vocatif, témoigne d’un état permanent et immuable, en parfaite harmonie avec le dogme de l’Immaculée Conception.
Loin d’être une addition tardive, ce dogme reflète la compréhension profonde de la grâce divine et de la mission unique de Marie dans l’économie du salut. À travers elle, les Écritures révèlent non seulement le rôle central de la Mère de Dieu, mais aussi la puissance transformatrice de la grâce divine.
NB. Cet article sera susceptible de mises à jour en fonction de l’avancée de ce blog.
Article inspiré par ces lectures :
- « Κεχαριτωμένη en Lc 1,28 Étude philologique » Ignace de la Potterie
- « Κεχαριτωμένη en Lc 1,28 Étude exégétique et théologique » Ignace de la Potterie
- « Sur la salutation de Gabriel à Marie » (Lc 1,28) Edouard Delebecque. Biblica, Vol. 65, No. 3 (1984), pp. 352-355
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10 commentaires sur “Luc 1,28 et l’Immaculée Conception : Analyse philologique et théologique de κεχαριτωμένη”