I. Introduction générale
Luc 2,35 : le glaive de Siméon prouve-t-il un péché de Marie ?
La prophétie de Siméon rapportée en Luc 2, 34-35 — « et toi-même, un glaive te transpercera l’âme » — est l’un des versets les plus commentés du Nouveau Testament lorsqu’il s’agit d’évaluer la sainteté de Marie. Le texte est bref, mais son impact théologique est considérable. À partir de cette image du glaive, certains ont estimé que l’Écriture révélerait une faille intérieure de la Vierge au moment de la Passion : doute, scandale, voire péché.
L’argument repose principalement sur un passage d’Origène, dans l’Homélie XVII sur saint Luc, où il affirme que Marie fut « sujette au scandale » et l’inclut explicitement dans le « tous ont péché » de Rm 3, 23. Pris isolément, ce texte semble décisif. Si Marie est comprise dans l’universalité du péché, comment maintenir son impeccabilité ?
Mais la question ne peut être traitée à partir d’une citation détachée de son cadre doctrinal. Car l’affirmation d’Origène s’inscrit dans un système anthropologique précis : celui de la préexistence des âmes et d’une chute antérieure à l’histoire humaine. Le péché dont il parle ne correspond pas à la doctrine ultérieure du péché originel transmis en Adam. Il désigne une condition universelle liée à la liberté primordiale des âmes.
Dès lors, un problème méthodologique apparaît. Peut-on utiliser Origène comme témoin normatif dans un débat qui suppose déjà les catégories augustiniennes du péché originel ? Peut-on invoquer son exégèse tout en rejetant l’anthropologie qui la soutient ?
La difficulté devient plus aiguë encore lorsqu’on constate que saint Augustin, précisément le théologien de l’universalité du péché transmis, rejette explicitement la préexistence des âmes et refuse pourtant d’utiliser Luc 2,35 contre Marie. Plus encore : dans De natura et gratia, il introduit une exception mariale lorsqu’il traite des péchés personnels.
Enfin, avec saint Thomas d’Aquin, la distinction conceptuelle entre douleur, obscurité de la foi et péché volontaire permet d’aborder la prophétie de Siméon avec une précision nouvelle. Le glaive peut signifier souffrance, compassion, épreuve — sans jamais impliquer une faute morale.
Ainsi, la question n’est pas simplement de savoir si Marie a péché selon Origène. Elle est plus profonde : dans quel système théologique cette affirmation prend-elle sens ? Et que devient-elle lorsque ce système est abandonné par la tradition ?
L’enjeu de cette étude est donc double.
– Il s’agit, d’une part, de restituer fidèlement la pensée d’Origène sans l’atténuer.
– Il s’agit, d’autre part, de confronter cette pensée à la rupture augustinienne et à la clarification thomasienne, afin de déterminer si Luc 2,35 peut réellement fonder une accusation doctrinale contre la sainteté de Marie.
Ce parcours, chronologique et conceptuel, permettra d’éviter deux écueils : minimiser Origène, ou absolutiser son témoignage hors de son cadre propre. Entre ces deux excès se situe l’exigence d’une lecture théologique rigoureuse.

II. Le problème posé : Luc 2, 35 peut-il prouver un péché de Marie ?
II.1. Le verset et son potentiel accusatoire
Le texte de Luc 2, 34-35 se présente sous la forme d’une prophétie adressée à Marie :
« Voici que cet enfant est établi pour la chute et le relèvement d’un grand nombre en Israël… et toi-même, un glaive te transpercera l’âme, afin que soient révélées les pensées d’un grand nombre de cœurs. »
Le verset ne contient aucune mention explicite de péché. Il parle d’un glaive, d’une âme transpercée, d’un dévoilement intérieur. Pourtant, c’est précisément cette dimension intérieure qui a nourri l’interprétation polémique : si l’âme de Marie est transpercée, si des pensées sont révélées, ne s’agirait-il pas d’un trouble moral ? D’un doute ? D’une défaillance ?
L’ambiguïté du langage symbolique ouvre la possibilité d’une lecture accusatoire. Mais elle ne l’impose pas.
La question devient alors herméneutique :
qu’est-ce que signifie exactement ce « glaive » ? Une souffrance ? Une crise de foi ? Une révélation de faute ? Ou simplement la participation intérieure à la Passion ?
II.2. L’argument origénien comme point de départ du débat
Le débat moderne ne repose pas d’abord sur le texte lucanien lui-même, mais sur son interprétation par Origène dans l’Homélie XVII sur Luc.
Origène écrit :
« Si, pendant la Passion du Seigneur, elle n’a pas été sujette au scandale, Jésus n’est pas mort pour ses péchés ; mais si tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu, si tous sont justifiés et rachetés par sa grâce, Marie aussi fut à ce moment-là sujette au scandale. »
Le raisonnement est clair et direct :
- Le Christ est mort pour tous.
- Tous ont péché (Rm 3, 23).
- Donc Marie aussi est comprise dans cette universalité.
Il n’y a ici aucune tentative d’atténuation. Origène inclut explicitement Marie dans le « tous ». C’est ce point qui donne à son témoignage une force polémique considérable.
Mais la question décisive est la suivante : Que signifie « péché » dans la bouche d’Origène ?
II.3. Le nœud du problème : universalité du péché et diversité des systèmes
L’argument tiré d’Origène suppose que le mot « péché » possède un sens stable à travers les siècles. Or ce présupposé est historiquement inexact.
Chez Origène :
- Le péché ne se transmet pas par filiation biologique ; ainsi, même le Christ a été tenu pour « souillé », sans que cette souillure soit assimilée au péché. 1
- Il ne procède pas d’Adam comme principe historique unique ;
- Il s’inscrit dans la théorie de la préexistence des âmes et d’une chute antérieure au monde matériel.
Autrement dit, lorsque Origène inclut Marie dans Rm 3, 23, il ne parle pas d’une faute historique commise au Calvaire ni d’un péché originel transmis à la naissance. Il parle d’une condition universelle liée à l’histoire pré-cosmique des âmes.
Si l’on ne tient pas compte de ce cadre, on superpose deux anthropologies incompatibles :
– celle d’Origène ;
– celle d’Augustin et de la tradition occidentale ultérieure.
Le débat n’est donc pas seulement exégétique. Il est anthropologique.
Voir cet article pour saisir les systèmes divergents de l’Eglise naissante à propos du péché originel :
II.4. La véritable question théologique
Le problème ne consiste pas à savoir si Origène inclut Marie dans l’universalité du péché — il le fait clairement.
Le problème est de déterminer :
- Si son anthropologie peut être retenue comme normative ;
- Si son inclusion peut être transposée dans un système qui rejette la préexistence des âmes ;
- Si Luc 2, 35, même à la lumière d’Origène, suffit à établir une faute morale personnelle de Marie.
Autrement dit, le débat ne porte pas seulement sur un verset, mais sur la cohérence des systèmes doctrinaux mobilisés pour l’interpréter.
II.5. Transition méthodologique
Pour avancer, il faut adopter une méthode simple :
- Lire Origène dans son propre cadre.
- Examiner la rupture opérée par Augustin.
- Évaluer la clarification conceptuelle apportée par Thomas d’Aquin.
Ce n’est qu’à l’issue de cette confrontation que l’on pourra déterminer si Luc 2, 35 peut réellement servir de fondement doctrinal à l’affirmation d’un péché marial.
Le problème est désormais posé dans toute sa rigueur.
Il faut maintenant entrer dans le système d’Origène lui-même.
III. Origène : Marie incluse dans l’universalité du péché
III.1. Le texte sans atténuation : une inclusion explicite
Il faut d’abord écarter toute tentative d’édulcoration.
Dans l’Homélie XVII sur Luc, Origène inclut réellement Marie dans l’universalité du péché évoquée par Rm 3, 23 comme nous l’avons vu dans le précédent chapitre.
Le raisonnement est syllogistique :
– Le Christ est mort pour tous les pécheurs.
– Tous ont péché (Rm 3, 23).
– Marie est comprise dans ce “tous”.
Origène ne suggère pas une simple épreuve affective neutre. Il articule explicitement le « scandale » à l’universalité du péché. On ne peut donc pas prétendre qu’il défendrait une exemption mariale à l’intérieur de son propre système.
Ce constat doit être assumé avec honnêteté.
III.2. Le sens du « péché » chez Origène : une anthropologie distincte
Toutefois, il serait méthodologiquement fautif d’identifier immédiatement ce « péché » à la doctrine occidentale ultérieure du péché originel transmis.
Origène ne conçoit pas le mal comme une faute héritée d’Adam par génération biologique (Traducianisme de Tertullien et d’Augustin, Créationnisme tardif d’Augustin). Son anthropologie repose sur un autre schéma, exposé notamment dans De principiis :
« Il faut croire que les âmes ont eu une existence et une vie avant d’être unies aux corps. » 2
Et encore :
« Dieu n’a pas fait certaines âmes bonnes et d’autres mauvaises, mais chacune a reçu selon ce qu’elle avait mérité auparavant. » 3
Le mal, chez Origène, trouve donc son origine dans un usage primordial de la liberté antérieur à l’histoire terrestre. La diversité des conditions humaines est la conséquence de cette chute pré-cosmique.
Dans ce cadre, Rm 3, 23 — « tous ont péché » — ne désigne pas une culpabilité contractée par naissance en Adam, mais l’universalité d’une condition issue de cette chute antérieure.
Lorsque Marie est incluse dans le « tous », elle participe à cette condition universelle.
Elle n’est pas présentée comme ayant commis une transgression historique spécifique au moment du Calvaire.
III.3. Le scandale : manifestation au temps de la Passion
Dans l’Homélie XVII, le « scandale » intervient au moment précis de la Passion. Le glaive annoncé par Siméon est interprété comme la mise à l’épreuve radicale de la foi face au mystère du Messie crucifié.
Le scandale n’est pas un acte juridique imputable ; il est le heurt intérieur provoqué par la Croix. Chez Origène, la Passion révèle ce qui demeure fragile dans l’intelligence humaine confrontée à l’incompréhensible.
Marie, comme les Apôtres, est atteinte par ce scandale. Non parce qu’elle aurait commis une faute nouvelle, mais parce que la Croix manifeste la condition universelle de la créature marquée par la chute originelle au sens origénien.
Le glaive « transperce » l’âme en ce sens qu’il dévoile l’épreuve ultime de la foi.
III.4. Une inclusion réelle, mais dans un système non normatif
Le point décisif apparaît alors clairement :
Origène inclut Marie dans l’universalité du péché.
Mais cette universalité repose sur une anthropologie que la tradition ecclésiale rejettera explicitement.
Lorsque saint Augustin écrit :
« Dire que les âmes ont péché dans une autre vie avant d’être envoyées dans les corps est une fable que l’Église catholique ne reçoit pas. » 4
il invalide précisément le cadre dans lequel l’inclusion mariale origénienne prend sens.
Dès lors, deux options seulement sont cohérentes :
- Soit l’on adopte l’anthropologie d’Origène dans son ensemble — préexistence comprise.
- Soit on la rejette — mais alors on ne peut plus invoquer son inclusion mariale comme preuve doctrinale normative.
On ne peut pas dissocier la conclusion du système qui la produit.
III.5. Conclusion
Origène affirme que Marie est comprise dans le « tous ont péché ».
Cette affirmation est claire et ne doit pas être minimisée.
Cependant :
– Le péché dont il parle n’est pas celui de la doctrine augustinienne du péché originel transmis ;
– Il ne s’agit pas d’une transgression historique commise au Calvaire ;
– Il relève d’une condition universelle issue d’une chute pré-cosmique.
La question devient alors inévitable : Que devient cette inclusion lorsque l’anthropologie origénienne est abandonnée par la tradition ?
C’est à cette rupture qu’il faut maintenant s’intéresser.
IV. Augustin : rupture anthropologique et exception mariale

IV.1. Le rejet explicite de la préexistence des âmes
La première rupture opérée par Augustin concerne le fondement même du système origénien. Là où Origène explique l’universalité du péché par une chute pré-cosmique des âmes, Augustin refuse explicitement cette hypothèse comme nous venons de le voir dans De civitate Dei, X, 30.
La condamnation est nette :
- L’âme n’existe pas avant le corps.
- Il n’y a pas de faute antérieure à l’histoire terrestre.
Cette prise de position n’est pas secondaire. Elle transforme radicalement le cadre dans lequel peut être compris Rm 3, 23.
Chez Augustin :
- Le péché est historique ;
- Son origine se situe en Adam ;
- Il est transmis par génération.
Nous passons d’une chute pré-cosmique à une chute historique.
La conséquence est immédiate : le système dans lequel Origène incluait Marie n’est plus recevable.
IV.2. L’universalité du péché chez Augustin
Augustin est, plus que tout autre Père latin, le théologien de l’universalité du péché. Contre les Pélagiens, il insiste sur l’impossibilité pour l’homme d’être sans péché par ses propres forces.
Tous naissent dans la condition adamique.
Tous ont besoin de la grâce.
Sauf le Christ.
Dans la controverse contre Julien d’Éclane (Contra Iulianum), Augustin défend vigoureusement la transmission du péché originel. Il ne relativise pas cette universalité.
Or c’est précisément ici que le dossier devient décisif.
Si Luc 2, 35 révélait une faute mariale, Augustin aurait disposé d’un argument scripturaire de premier ordre pour étayer sa doctrine.
Mais il ne l’utilise jamais.
IV.3. L’exception mariale dans De natura et gratia
Dans De natura et gratia, écrit contre Pélage, Augustin affirme :
« Exceptée la sainte Vierge Marie, dont, à cause de l’honneur du Seigneur, je ne veux absolument pas qu’il soit question quand il s’agit de péchés. » 5
Cette phrase est capitale.
Elle intervient dans un contexte où Augustin cherche précisément à démontrer que nul homme n’est sans péché. Pourtant, lorsqu’il aborde la question des fautes personnelles, il suspend volontairement l’argument dans le cas de Marie.
Il ne définit pas encore la doctrine de l’Immaculée Conception telle qu’elle sera formulée des siècles plus tard. Mais il établit un principe herméneutique : Marie ne peut être traitée comme un exemple ordinaire lorsqu’il est question de péché.
Cela signifie une chose simple mais décisive : Même dans le système augustinien, Luc 2, 35 n’est pas interprété comme la preuve d’une faute personnelle.
Contre Julien :
IV.4. La prophétie de Siméon chez Augustin
Les sermons augustiniens sur la Présentation (Sermons 196–198) confirment cette orientation.
Augustin décrit la purification de Marie non comme l’aveu d’une impureté réelle, mais comme un acte d’obéissance volontaire :
« Le sacrifice qu’elle fait de son honneur, en voulant paraître, comme les autres femmes, impure et pécheresse, elle qui était l’innocence et la pureté même. » 6
L’apparence légale ne correspond pas à une réalité morale.
Quant au glaive, Augustin l’interprète comme la douleur anticipée de la Passion :
« Ne pensez pas qu’elle n’en ait senti l’effet qu’au Calvaire […] Tout ce qu’elle doit souffrir alors, elle le souffre dès aujourd’hui, et dès aujourd’hui elle peut dire qu’elle est attachée à la croix. » 7
Le glaive signifie compassion, souffrance intérieure, participation à la Croix — non péché.
Même lorsqu’il évoque l’angoisse maternelle, il ne parle jamais de faute.
IV.5. Conséquence doctrinale majeure
Nous sommes désormais face à un contraste structurant :
- Origène inclut Marie dans l’universalité du péché, mais dans un cadre de préexistence des âmes.
- Augustin rejette ce cadre et reformule l’universalité en termes de transmission adamique.
- Pourtant, Augustin refuse d’imputer un péché personnel à Marie et n’utilise jamais Luc 2, 35 contre elle.
Autrement dit :
L’argument accusatoire échoue dans les deux systèmes.
Chez Origène, il appartient à une anthropologie non normative.
Chez Augustin, il est neutralisé par l’exception mariale.
Ce double constat constitue le pivot de notre article.
IV.6. Transition vers la clarification thomasienne
Il restait cependant une difficulté conceptuelle.
Même si Augustin ne parle pas de péché marial, la question demeure : la souffrance intérieure, l’obscurité ou le trouble de la foi peuvent-ils être assimilés à une faute ?
C’est ici que l’analyse de saint Thomas d’Aquin apportera une précision décisive, en distinguant formellement entre passion affective et péché volontaire.
La clarification thomasienne permettra de stabiliser définitivement la lecture de Luc 2, 35.
V. Thomas d’Aquin : distinction décisive entre compassion et péché

V.1. Un changement de niveau : de l’anthropologie à l’analyse conceptuelle
Avec Thomas d’Aquin, le débat change de registre.
Chez Origène, la question était anthropologique.
Chez Augustin, elle était historique et sotériologique.
Chez Thomas, elle devient conceptuelle.
La théologie scolastique introduit une précision nouvelle : la distinction formelle entre passion affective, obscurité intellectuelle et péché proprement dit. C’est cette clarification qui permet d’évaluer avec rigueur le sens du « glaive » de Luc 2, 35.
Thomas ne discute pas Origène directement sur ce point. Il hérite d’une tradition déjà structurée. Mais il fournit l’outil analytique qui rend impossible toute assimilation simpliste entre trouble intérieur et faute morale.
V.2. Définition du péché : un acte volontaire désordonné
Pour Thomas, le péché n’est jamais une simple émotion, ni une souffrance, ni même une obscurité dans la compréhension.
Le péché est un acte volontaire désordonné.
Il suppose :
– Une connaissance suffisante,
– Un consentement libre,
– Une aversion à l’ordre divin.
Sans volonté désordonnée, il n’y a pas péché au sens strict.
Or la douleur, même intense, relève de l’ordre des passions. Les passions sont moralement neutres en elles-mêmes. Elles ne deviennent péché que si la volonté y consent de manière désordonnée.
Cette distinction est fondamentale.
V.3. L’impeccabilité personnelle de Marie
Dans la Somme théologique (IIIa, q. 27, a. 4), Thomas affirme explicitement :
« La Bienheureuse Vierge n’a commis aucun péché actuel, ni mortel ni véniel. »
Cette affirmation est sans équivoque.
Elle signifie que, dans le système thomasien :
- Aucune transgression volontaire n’a été commise par Marie ;
- Aucune faute personnelle ne peut être déduite d’un trouble affectif.
Ainsi, même si l’on admet que Marie a été bouleversée par la Passion, cela ne suffit pas à conclure à une faute.
V.4. Le glaive comme compassion parfaite
Thomas comprend la souffrance de Marie au pied de la Croix comme une participation affective à la Passion du Christ.
Plus la charité est grande, plus la compassion est profonde.
La douleur de Marie est proportionnée à son amour.
Le glaive transperce son âme parce qu’elle est unie à son Fils dans une charité parfaite, non parce qu’elle serait atteinte d’une défaillance morale.
La Passion ne révèle pas une faute ; elle révèle la profondeur de son union au Christ. 8
V.5. L’obscurité de la foi n’est pas un doute coupable
Une objection pourrait subsister : si Marie a été confrontée au scandale de la Croix, n’a-t-elle pas traversé une forme d’obscurité ?
Thomas distingue ici encore :
- L’obscurité intellectuelle, qui appartient à la condition de la foi ;
- Le doute volontaire, qui implique un retrait de l’assentiment.
La foi peut être éprouvée sans être détruite.
Elle peut être traversée par la nuit sans devenir infidèle.
Il n’y a péché que là où la volonté se détourne.
Rien, dans Luc 2, 35, n’indique un tel retrait. 9
V.6. La conséquence doctrinale
La clarification thomasienne permet de conclure avec rigueur :
Même si l’on admet, avec Origène, qu’il y eut scandale au moment de la Passion ;
Même si l’on reconnaît, avec les Pères, l’intensité de la douleur mariale ;
Cela ne suffit jamais à établir une faute morale.
Le glaive relève de l’ordre de la compassion, non de la transgression.
Thomas stabilise ainsi définitivement la lecture du texte :
- Luc 2, 35 ne peut pas être interprété comme la révélation d’un péché personnel.
V.7. Synthèse comparative
Nous pouvons désormais formuler le contraste final :
– Origène inclut Marie dans l’universalité du péché, mais dans un cadre anthropologique rejeté.
– Augustin rejette ce cadre et affirme l’exception mariale.
– Thomas précise que la souffrance n’est pas péché.
L’argument accusatoire ne survit à aucun des trois niveaux d’analyse.
VI. Synthèse doctrinale : peut-on encore invoquer Luc 2, 35 contre Marie ?
VI.1. Le double échec de la lecture accusatoire
L’argument selon lequel Luc 2,35 révélerait un péché de Marie échoue pour deux raisons structurelles.
Premièrement, dans le système d’Origène, le péché évoqué ne correspond pas à la doctrine du péché originel transmis. Il appartient à une anthropologie ultérieurement rejetée. On ne peut donc pas en faire un argument normatif sans adopter l’ensemble du système.
Deuxièmement, dans le système augustinien et thomasien — qui deviendra la référence doctrinale en Occident — Luc 2, 35 n’est jamais interprété comme la preuve d’une faute mariale. Ni Augustin ni Thomas n’utilisent ce verset en ce sens, alors même qu’ils développent une doctrine exigeante du péché.
Autrement dit :
- Si l’on reste chez Origène, l’argument n’a pas le sens qu’on lui donne aujourd’hui ;
- Si l’on adopte le cadre doctrinal ultérieur, il perd toute portée accusatoire.
VI.2. Ce que dit réellement Luc 2, 35
Reste le texte lui-même.
Luc 2, 35 parle :
– d’un glaive,
– d’une âme transpercée,
– d’un dévoilement des pensées.
Il ne parle pas :
– de transgression,
– de faute,
– de culpabilité,
– de rémission.
L’image est dramatique, mais elle est symbolique. Elle annonce une participation intérieure à la Passion. Elle décrit une souffrance. Elle révèle l’intensité du mystère de la Croix.
Pour transformer cette image en accusation morale, il faut ajouter au texte des catégories qui ne s’y trouvent pas explicitement.
VI.3. La cohérence de la tradition
La tradition patristique et scolastique, lue dans son ensemble, manifeste une cohérence remarquable.
Même lorsque certains Pères parlent de doute ou de trouble, ils ne développent pas une doctrine de faute mariale à partir de ce verset. Le glaive est compris comme :
– Epreuve,
– Compassion,
– Participation au mystère rédempteur.
Avec Thomas, cette ligne devient doctrinalement stable : la souffrance est proportionnée à la charité.
Plus Marie aime, plus elle souffre.
Le glaive mesure l’amour, non la défaillance.
VI.4. Conclusion doctrinale
La confrontation d’Origène, d’Augustin et de Thomas d’Aquin conduit à une conclusion structurée :
- Origène inclut Marie dans l’universalité du péché, mais selon une anthropologie non reçue par la tradition ultérieure.
- Augustin rejette cette anthropologie et refuse pourtant d’imputer un péché personnel à Marie.
- Thomas démontre conceptuellement que la souffrance ou l’obscurité ne constituent pas un péché en l’absence de volonté désordonnée.
- Le texte de Luc 2,35 ne contient aucun élément imposant une lecture morale accusatoire.
Il en résulte que la prophétie de Siméon ne peut fonder, dans une théologie cohérente, l’affirmation d’un péché marial.
Le glaive transperce l’âme de Marie.
Il ne révèle pas une faute.
Il manifeste la profondeur de son association à la Croix.
- In Lucam 14,3; PG 13,1834B; SC 87, p.222-223 ↩︎
- De principiis, II, 9, 1 ↩︎
- Ibid, II, 9, 7 ↩︎
- De civitate Dei, X, 30 ↩︎
- De natura et gratia, 36, 42 ↩︎
- Premier sermon sur la purification de la Vierge, 196 ↩︎
- Ibid. 198 ↩︎
- Somme théologique, IIIa Pars, q. 46, a. 4, ad 3; Commentaire sur l’Évangile de saint Jean, chap. 19, leçon 5 ↩︎
- Somme théologique, IIa-IIae, q. 5, a. 3 — Le doute volontaire détruit-il la foi ?; Somme théologique, IIa-IIae, q. 1, a. 4 — La foi est-elle obscure ?; Somme théologique, IIa-IIae, q. 4, a. 8 — Peut-on mériter dans l’épreuve de la foi ? ↩︎
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