Apologétique·Christologie·Histoire de l'Eglise·Immaculée Conception·Magistère·Mariologie·Patristique·Protestantisme·Tradition

L’Immaculée Conception chez Thomas de Strasbourg : comment la tradition des Pères fonde la rédemption préservatrice

Texte originel

Préambule

L’étude intitulée Inmunidad de María de la culpa original s’inscrit dans le vaste renouveau des études mariologiques du XXᵉ siècle, caractérisé par un retour méthodique aux sources médiévales et patristiques, ainsi que par une relecture historique du long processus doctrinal ayant conduit à la définition du dogme de l’Immaculée Conception en 1854. Publié en 1967 dans la revue scientifique Archivo Teológico Agustiniano, cet article constitue une contribution de référence à l’histoire de la théologie mariale médiévale, en particulier au sein de l’école augustinienne.

Son auteur, Carlos Mateos, théologien augustinien espagnol, s’est spécialisé dans l’étude de la scolastique tardive et de la réception doctrinale des grands débats médiévaux. Sa méthode conjugue une analyse historique rigoureuse des textes, une attention soutenue aux distinctions conceptuelles propres à la théologie médiévale et une réelle sensibilité à la continuité doctrinale de la tradition ecclésiale. Dans cet article, Mateos se consacre à l’examen systématique de la doctrine de Thomas de Strasbourg († 1357), figure majeure de l’augustinisme du XIVᵉ siècle, surnommé le Doctor Facilior.

L’intérêt majeur de cette étude réside dans la mise en lumière du rôle théologique de Thomas de Strasbourg dans l’élaboration de la notion de rédemption préservatrice appliquée à la Vierge Marie. Carlos Mateos montre que, bien avant les formulations dogmatiques modernes, Thomas articule déjà, avec une remarquable cohérence, les éléments essentiels de la future définition : préservation du péché originel dès le premier instant de l’existence, grâce singulière, référence explicite aux mérites du Christ et finalité christologique du privilège marial.

Sur le plan historiographique, le travail de Mateos s’inscrit dans la lignée des grandes études consacrées à l’Immaculée Conception entre la fin du XIXᵉ et le milieu du XXᵉ siècle. Il prolonge, tout en les affinant, les analyses de Jean-Baptiste Malou, qui avait souligné l’importance du développement progressif de la doctrine au Moyen Âge, ainsi que celles de Bernard Capelle, attentif à la complexité de la pensée augustinienne et aux limites de certaines lectures apologétiques. Mateos dialogue également, de manière implicite, avec les travaux décisifs de Carlo Balić, notamment sur la rédemption préservatrice et la place de Duns Scot, tout en se distinguant par son ancrage proprement augustinien.

Enfin, son approche historique et doctrinale annonce, par certains aspects, la grande synthèse de René Laurentin, en particulier dans l’attention portée à la liturgie comme lieu théologique et à la maturation ecclésiale du dogme. Toutefois, là où Laurentin adopte une perspective plus globale et transversale, Mateos se concentre sur une figure précise, montrant comment la théologie augustinienne du XIVᵉ siècle a constitué un maillon décisif — et trop souvent négligé — entre la patristique et la définition solennelle de Ineffabilis Deus.

Ce préambule situe ainsi l’étude de Carlos Mateos non seulement comme une analyse historique de haute précision, mais aussi comme une contribution théologique essentielle à la compréhension du développement doctrinal de l’Immaculée Conception, en révélant la profondeur, la cohérence et la fécondité de la tradition augustinienne médiévale dans ce dossier majeur de la mariologie catholique.

Introduction

La doctrine de l’Immaculée Conception, définie solennellement par le magistère de l’Église au XIXᵉ siècle, ne surgit pas ex nihilo. Elle est le fruit d’un lent processus de maturation théologique, nourri par la réflexion patristique, les débats scolastiques et la pratique liturgique. Parmi les périodes décisives de cette élaboration doctrinale, le XIVᵉ siècle occupe une place singulière : il voit s’affronter des positions théologiques fortement contrastées, tout en préparant, souvent de manière implicite, les catégories conceptuelles qui permettront ultérieurement une formulation dogmatique précise.

Dans ce contexte, la figure de Thomas de Strasbourg apparaît comme particulièrement significative. Théologien augustinien de premier plan, il s’inscrit à la croisée de plusieurs traditions : héritier de la pensée de saint Augustin, attentif aux arguments patristiques, mais aussi sensible aux développements scolastiques contemporains, notamment autour de la question du péché originel, de la transmission de la faute et de la rédemption. Sa réflexion sur l’immunité de Marie à l’égard de la faute originelle témoigne d’un effort remarquable pour articuler fidélité à l’héritage augustinien et reconnaissance d’un privilège marial singulier.

L’étude de Thomas de Strasbourg revêt un intérêt théologique particulier en ce qu’elle met en œuvre, avec une cohérence déjà avancée, la notion de rédemption préservatrice, tout en maintenant fermement l’universalité de la rédemption opérée par le Christ. Contrairement à certaines lectures réductrices, il ne s’agit pas pour lui de soustraire Marie à la solidarité adamique, mais de montrer comment, par un privilège spécial fondé sur les mérites du Christ, cette solidarité n’aboutit pas, dans son cas, à la contraction effective du péché originel. La Vierge est ainsi pleinement rachetée, non par libération d’une faute contractée, mais par anticipation et prévention.

L’enjeu de cette réflexion dépasse la seule question mariale. À travers le cas de Marie se jouent des problématiques théologiques majeures : la nature du péché originel, son mode de transmission, la distinction entre loi commune et privilège singulier, le rapport entre grâce et nature, ainsi que la compréhension même de la rédemption. En ce sens, la pensée de Thomas de Strasbourg constitue un observatoire privilégié pour saisir les tensions doctrinales du Moyen Âge tardif et leur résolution progressive.

La présente étude se propose donc d’analyser la doctrine de Thomas de Strasbourg sur l’immunité de Marie à l’égard du péché originel, telle qu’elle est exposée et interprétée par Carlos Mateos. Elle examinera successivement les arguments de tradition patristique, la réponse aux objections fondées sur l’universalité du péché, l’élaboration de la rédemption préservatrice, ainsi que le rôle attribué à la liturgie comme critère théologique. Il s’agira enfin de montrer en quoi cette doctrine, sans disposer encore du vocabulaire ni des précisions conceptuelles modernes, anticipe de manière substantielle la formulation dogmatique exprimée dans la bulle Ineffabilis Deus.

I. Les Pères de l’Église utilisés positivement par Thomas de Strasbourg

Fondements patristiques d’une immunité mariale fondée sur l’honneur du Christ

I.1. Saint Augustin d’Hippone : fondement doctrinal de l’immunité mariale

Parmi les autorités patristiques mobilisées par Thomas de Strasbourg, Augustin d’Hippone occupe une place absolument centrale. Cette prééminence ne relève pas d’un simple réflexe d’école, mais d’un choix théologique délibéré. Thomas se situe explicitement dans la tradition augustinienne et entend montrer que l’immunité de Marie à l’égard du péché originel ne constitue ni une rupture ni une infidélité à la pensée du Docteur d’Hippone.

Le texte augustinien décisif est tiré du traité De natura et gratia, dans un passage devenu classique dans les débats médiévaux sur l’Immaculée Conception :

« Excepta itaque sancta Virgine Maria, de qua propter honorem Domini nullam prorsus, cum de peccatis agitur, haberi volo quaestionem. » 1

Traduction :

« À l’exception donc de la sainte Vierge Marie — à cause de l’honneur du Seigneur — je ne veux absolument qu’aucune question soit soulevée à son sujet lorsqu’il est question de péchés. »

Thomas de Strasbourg refuse l’interprétation restrictive selon laquelle Augustin ne viserait ici que les péchés actuels. Il s’appuie pour cela non seulement sur la formulation universelle cum de peccatis agitur, mais aussi sur l’explication immédiatement adjacente dans le texte augustinien, que Thomas cite expressément :

« Unde scimus quod ei plus gratiae collatum fuit ad vincendum ex omni parte peccatum, quae concipere ac parere meruit eum, quem constat nullum habuisse peccatum. » 2

Traduction :

« D’où savons-nous qu’il lui a été accordé plus de grâce pour vaincre le péché sous tous ses aspects, à elle qui a mérité de concevoir et d’enfanter celui dont il est certain qu’il n’a eu aucun péché ? »

Pour Thomas, cette précision est décisive. L’expression ex omni parte peccatum ne saurait être limitée au seul péché personnel : elle désigne la totalité de la réalité peccamineuse, y compris le péché originel. Marie a reçu une grâce supérieure, précisément en raison de sa maternité divine, grâce qui lui permet de triompher du péché non pas après l’avoir contracté, mais en étant préservée de sa prise même.

Thomas tire ainsi de saint Augustin un principe fondamental : l’exclusion de Marie du péché repose sur un motif christologique — propter honorem Domini. Il ne s’agit pas d’un privilège autonome, mais d’une exigence liée à la dignité du Fils. La grâce accordée à Marie est donc comprise comme préventive et non réparatrice. En ce sens, Augustin fournit à Thomas non seulement une autorité patristique, mais aussi la clé théologique de la rédemption préservatrice.


I.2. Saint Anselme de Cantorbéry : l’argument de convenance christologique

À côté de saint Augustin, Thomas de Strasbourg fait appel à Anselme de Cantorbéry, non pour y trouver une affirmation explicite de l’Immaculée Conception, mais pour fonder rationnellement sa convenance. Il cite en particulier un passage du traité De conceptu virginali et originali peccato :

« Decens erat ut ea puritate niteret, qua maior sub Deo nequit intelligi, Virgo illa cui Deus Pater unicum Filium suum, quem de corde suo aequalem sibi genitum tanquam seipsum diligebat, dare disposuit. » 3

Traduction :

« Il convenait que cette Vierge resplendît d’une pureté telle qu’on ne puisse en concevoir de plus grande sous Dieu, elle à qui Dieu le Père avait décidé de donner son Fils unique, qu’il aimait comme lui-même, engendré égal à lui dans son propre cœur. »

Thomas reconnaît explicitement que saint Anselme n’a pas formulé la doctrine de l’Immaculée Conception au sens strict. Toutefois, il estime que cet argument de convenance possède une valeur théologique décisive. Si Dieu a choisi Marie pour être la Mère de son Fils unique, il convenait qu’elle soit ornée de la plus haute pureté possible. Cette pureté maximale, dans l’économie du salut, ne peut être conçue autrement que comme une immunité totale à l’égard du péché, y compris originel.

L’intérêt de ce recours à Anselme réside dans son articulation avec Augustin. Là où Augustin fournit le principe doctrinal fondé sur la grâce et l’honneur du Seigneur, Anselme apporte la justification rationnelle fondée sur la convenance de l’économie divine. Thomas de Strasbourg conjugue ainsi autorité patristique et argument théologique, sans jamais opposer raison et tradition.

Il est significatif que Thomas n’absolutise pas Anselme. Il ne cherche pas à en faire un témoin direct du privilège immaculé, mais un garant de sa convenance christologique. Cette sobriété renforce la solidité de son argumentation : l’Immaculée Conception n’est pas imposée de force aux Pères, mais déduite avec prudence à partir de leurs principes les plus sûrs.


I.3. Portée théologique de l’usage patristique positif

L’usage positif des Pères par Thomas de Strasbourg se caractérise ainsi par une double fidélité. Fidélité à la lettre des textes, d’une part, puisqu’il évite toute lecture anachronique ou dogmatisante. Fidélité à leur esprit, d’autre part, en montrant que la préservation de Marie s’inscrit naturellement dans la logique christologique et sotériologique qu’ils ont eux-mêmes élaborée.

En s’appuyant principalement sur Augustin et Anselme, Thomas ne prétend pas clore le débat patristique. Il montre plutôt que la tradition, loin de s’opposer à l’Immaculée Conception, en contient les principes de base. Ces principes, une fois articulés avec rigueur, permettent d’affirmer que l’immunité de Marie à l’égard du péché originel ne constitue pas une innovation arbitraire, mais l’aboutissement cohérent d’une théologie de la grâce centrée sur le Christ.

II. Les Pères de l’Église invoqués négativement et réinterprétés par Thomas de Strasbourg

Relire les Pères sans les contredire : la distinction entre loi commune et privilège marial

II.1. Principe herméneutique général : la distinction entre loi commune et privilège spéciale

Avant d’examiner les Pères invoqués par les adversaires de l’Immaculée Conception, il convient d’expliciter le principe herméneutique fondamental qui gouverne leur réinterprétation par Thomas de Strasbourg. Selon lui, les affirmations patristiques relatives à l’universalité du péché doivent être comprises « Selon la loi commune » ou « conformément à la loi commune », c’est-à-dire selon ce qui advient ordinairement dans la génération humaine. Elles ne visent pas, et ne peuvent pas viser, un cas singulier relevant d’un privilège divin.

Thomas formule ce principe de manière explicite :

« Illae auctoritates loquuntur de lege communi et de eo quod secundum naturalem conceptionem hominum solet evenire, et per consequens non praeiudicant Virginis gloriosae privilegio speciali. » 4

Traduction :

« Ces autorités parlent de la loi commune et de ce qui a coutume d’arriver selon la conception naturelle des hommes, et par conséquent, elles ne portent pas préjudice au privilège spécial de la glorieuse Vierge. »

Ainsi, l’universalité patristique n’est pas niée, mais recontextualisée. Elle décrit une règle générale, non une nécessité absolue excluant toute exception voulue par Dieu.


II.2. Saint Ambroise : unicité christologique et non exclusion mariale

Parmi les autorités fréquemment invoquées contre l’Immaculée Conception figure Ambroise de Milan. Les adversaires s’appuient notamment sur une affirmation tirée de l’Hexaemeron :

« Solus Christus sine peccato, solus sine vanitate. » 5

Traduction :

« Le Christ seul est sans péché, lui seul est sans vanité. »

Cette déclaration est interprétée comme excluant toute autre créature humaine de l’immunité peccamineuse. Thomas de Strasbourg en conteste la portée. Selon lui :

Saint Ambroise affirme l’unicité du Christ par nature, par dignité ontologique et par fonction rédemptrice. Il ne traite nullement de la possibilité d’un privilège accordé à une créature par grâce.

Pour Thomas, l’unicité du Christ n’est pas menacée par l’Immaculée Conception, précisément parce que Marie est immaculée non par elle-même, mais par grâce reçue. Ambroise ne nie donc pas le privilège marial ; il ne l’envisage simplement pas.


II.3. Saint Jérôme : immunité du Christ par essence et immunité mariale par grâce

Un raisonnement analogue est appliqué à Jérôme de Stridon, à partir de son commentaire du psaume 21 :

« Unica est anima Christi, quia sola sine peccato et a peccato immunis. » 6

Traduction :

« L’âme du Christ est unique, car elle seule est sans péché et préservée du péché. »

Les adversaires voient dans cette unicité une exclusion implicite de Marie. Thomas répond que Jérôme parle ici de l’âme du Christ comme source de purification pour les autres, ce qui suppose sa sainteté intrinsèque et fontale 7. Marie, quant à elle, n’est pas source de purification, mais bénéficiaire d’une grâce singulière.

Ainsi, Jérôme établit une hiérarchie sotériologique, non une exclusion mariale. Le Christ est sans péché comme principe du salut ; Marie est sans péché comme fruit anticipé de ce même salut.


II.4. Saint Léon le Grand : génération virginale et causalité salvifique

Les adversaires invoquent également Léon le Grand, notamment un passage de ses sermons sur la Nativité :

« Solus itaque inter filios hominum Dominus Iesus innocens natus est. » 8

Traduction :

« Ainsi, le Seigneur Jésus seul est né innocent parmi les fils des hommes. »

Thomas reconnaît que Léon souligne ici l’innocence unique du Christ, mais il précise le cadre de cette affirmation : Léon parle de la génération du Christ sans concupiscence, par l’action immédiate de l’Esprit Saint. L’innocence du Christ est ainsi liée à son origine virginale et à sa mission rédemptrice.

Marie n’est nullement visée par cette affirmation. Elle n’est pas innocente par mode de principe, mais par mode de grâce. La différence est qualitative et non simplement graduelle. La thèse immaculiste ne contredit donc en rien l’enseignement léonin.


II.5. Saint Grégoire le Grand : universalité de la rédemption et rédemption préservatrice

Le cas de Grégoire le Grand est théologiquement plus délicat. Les adversaires invoquent l’universalité de la rédemption affirmée dans ses textes liturgiques et homilétiques :

« Ô Christ, Rédempteur de tous… »

L’objection est classique : si Marie n’a pas contracté le péché originel, elle n’a pas eu besoin d’être rachetée. Thomas répond par une distinction décisive. Marie a été rachetée, mais de manière plus excellente :

« Non minus, sed gloriosius est redemptor Virginis, quam cuiuscumque alterius hominis. » 9

Traduction :

« Le Rédempteur de la Vierge n’est pas moindre, mais plus glorieux que celui de tout autre homme. »

Thomas introduit ici explicitement la notion de rédemption préservatrice. Être empêché de tomber dans le mal est une œuvre plus parfaite que d’en être relevé après la chute. La rédemption de Marie ne contredit donc pas l’universalité proclamée par Grégoire ; elle en manifeste l’efficacité suprême.


II.6. Saint Jean Damascène : purification préventive et non réparatrice

Enfin, Jean Damascène est invoqué à partir d’un passage célèbre :

« Spiritus Sanctus supervenit purgans ipsam. » 10

Traduction :

« Le Saint-Esprit survint en la purifiant. »

Les adversaires concluent que la purification suppose une faute préalable. Thomas conteste cette inférence. Il distingue soigneusement entre une purification d’une souillure contractée et une purification d’une souillure possible. Marie est dite purifiée non de ce qu’elle avait, mais de ce qu’elle aurait eu sans l’intervention divine.

Il formule cette distinction de manière explicite :

« Maria dicitur purgata non a culpa quam habuit, sed quam habuisset, si eam Spiritus Sancti gratia non praevenisset. » 11

Traduction :

« Marie est dite purifiée non d’une faute qu’elle a eue, mais de celle qu’elle aurait eue, si la grâce du Saint-Esprit ne l’avait pas prévenue. »

La purification damascénienne est donc comprise comme préventive, parfaitement compatible avec l’Immaculée Conception.


II.7. Portée théologique de la réinterprétation patristique

Loin de s’opposer aux Pères, Thomas de Strasbourg les relit à partir de leur intention théologique fondamentale. Tous affirment l’universalité du péché et de la rédemption selon l’ordre ordinaire de la nature déchue. Aucun ne nie explicitement la possibilité d’un privilège singulier accordé par Dieu en vue du Christ.

La force de l’argumentation de Thomas réside précisément dans cette fidélité : il ne force aucun texte, mais montre que la tradition patristique, correctement comprise, laisse ouverte la voie à l’Immaculée Conception. Ce qui apparaissait comme une objection devient ainsi un terrain de confirmation indirecte du privilège marial.

III. La rédemption préservatrice : clé de voûte de la doctrine de Thomas de Strasbourg

Préserver pour sauver : la rédemption préservatrice comme solution sotériologique

III.1. La difficulté doctrinale : universalité du péché et universalité de la rédemption

La question de la rédemption constitue le nœud théologique le plus délicat du débat médiéval sur l’Immaculée Conception. Si tous les hommes sont pécheurs en Adam, et si le Christ est l’unique Rédempteur de tous, comment affirmer que Marie n’a jamais contracté le péché originel sans porter atteinte à l’universalité de la rédemption ? Cette objection, omniprésente chez les adversaires de l’Immaculée, s’appuie notamment sur l’autorité des Pères et sur l’enseignement augustinien concernant la massa damnata (masse de damnation).

Saint Thomas de Strasbourg ne minimise nullement cette difficulté. Il la reconnaît explicitement et la prend comme point de départ de son élaboration doctrinale. Loin d’affaiblir la sotériologie chrétienne, sa solution entend au contraire en manifester la plénitude. Marie n’est pas placée hors du champ de la rédemption ; elle en est le fruit le plus parfait.


III.2. Distinction fondamentale : rédemption libératrice et rédemption préservatrice

La réponse de Thomas repose sur une distinction décisive entre deux modes de la rédemption. La rédemption ordinaire, appliquée à l’ensemble de l’humanité, est libératrice : elle délivre l’homme d’un état de péché déjà contracté. En revanche, la rédemption accordée à Marie est préservatrice : elle empêche que le péché soit contracté.

Thomas formule cette idée avec une clarté remarquable à propos de l’objection fondée sur Grégoire le Grand, qui affirme le Christ comme « Le Rédempteur de tous » :

« Filius Dei Virginem Matrem praeservando, non minus sed gloriosius est redemptor Virginis, quam cuiuscumque alterius hominis. » 12

Traduction :

« Le Fils de Dieu, en préservant la Vierge sa Mère, est non pas moins, mais plus glorieusement son Rédempteur que de tout autre homme. »

Cette affirmation constitue l’un des sommets théologiques de la pensée du Doctor Facilior. La rédemption n’est pas réduite à un acte réparateur ; elle est comprise comme une puissance salvifique capable d’agir avant même la chute individuelle.


III.3. L’exemple médical : prévention et guérison

Pour rendre intelligible cette distinction, Thomas recourt à un exemple concret, emprunté au domaine médical, qui deviendra classique dans la théologie immaculiste. Il compare la rédemption à l’action d’un médecin face à une maladie héréditaire :

« Si corpus alicuius hominis sic esset dispositum, quod non posset generare filium nisi leprosum, ille qui adhibito remedio lepram generandae prolis perfecte praeveniret, non minus huiusmodi prolem a lepra redimeret, quam si prolem infici permisisset et post infectionem ipsam curaret. » 13

Traduction :

« Si le corps d’un homme était tel qu’il ne puisse engendrer qu’un enfant lépreux, celui qui, par un remède, empêcherait parfaitement la lèpre chez l’enfant à naître ne rachèterait pas moins cet enfant de la lèpre que s’il laissait l’enfant être infecté pour le guérir ensuite. »

La conclusion de Thomas est sans équivoque :

« Non minus commendanda est medicina praeservativa quam restaurativa. »

Traduction :

« La médecine préservative n’est pas moins digne d’éloge que la médecine réparatrice. »

Par cette analogie, Thomas montre que la prévention du mal ne diminue en rien l’efficacité du sauvetage ; elle en constitue au contraire la forme la plus parfaite.


III.4. Application mariale : Marie pleinement rachetée par le Christ

Appliquée à Marie, cette distinction permet de résoudre l’objection centrale des adversaires. Marie a bien été rachetée par le Christ, mais avant la contraction du péché originel. Les mérites de la Passion lui sont appliqués par anticipation, en vertu d’un privilège singulier.

Thomas l’exprime sans ambiguïté :

« Maria dicitur purgata non a culpa quam habuit, sed quam habuisset, si eam Spiritus Sancti gratia non praevenisset. » 14

Traduction :

« Marie est dite purifiée non de la faute qu’elle a eue, mais de celle qu’elle aurait eue si la grâce de l’Esprit Saint ne l’avait pas prévenue. »

La rédemption mariale n’est donc ni symbolique ni métaphorique. Elle est réelle, efficace et entièrement dépendante du Christ. Marie ne doit pas moins son salut au Rédempteur que les autres hommes ; elle le lui doit d’une manière plus excellente.


III.5. Supériorité théologique de la rédemption préservatrice

Thomas ne se contente pas de défendre la possibilité de la rédemption préservatrice ; il en affirme la supériorité théologique. Préserver Marie du péché originel manifeste plus pleinement la puissance salvifique du Christ que de la libérer après coup. Là où la rédemption ordinaire guérit une blessure, la rédemption préservatrice empêche la blessure elle-même.

Cette supériorité repose sur un principe de convenance profondément christologique. Le Fils de Dieu, en tant que Rédempteur universel, ne saurait exercer une action salvifique moins parfaite envers celle qu’il a choisie pour être sa Mère. Préserver Marie du péché originel apparaît ainsi comme l’acte rédempteur le plus conforme à la dignité du Christ.

En ce sens, la rédemption préservatrice ne relativise pas la chute d’Adam ; elle en montre au contraire la radicalité, puisque seule une intervention divine exceptionnelle pouvait empêcher Marie d’en subir les effets.


III.6. Anticipation doctrinale de Ineffabilis Deus

Sans disposer encore de la formulation du magistère moderne, Thomas de Strasbourg pose déjà les éléments essentiels de ce qui sera solennellement défini par Pie IX dans la bulle Ineffabilis Deus :

« En vue des mérites du Christ Jésus, Sauveur du genre humain. »

La rédemption préservatrice apparaît ainsi comme le cœur doctrinal reliant la théologie médiévale augustinienne à la définition dogmatique moderne. En affirmant que Marie a été rachetée plus parfaitement, Thomas de Strasbourg fournit l’une des formulations les plus abouties du XIVᵉ siècle sur le mystère de l’Immaculée Conception.


Conclusion intermédiaire

La doctrine de la rédemption préservatrice constitue le point d’équilibre de la pensée de Thomas de Strasbourg. Elle permet de maintenir simultanément l’universalité du péché, l’universalité de la rédemption et la singularité du privilège marial, sans contradiction ni affaiblissement doctrinal. Par cette intuition théologique majeure, Thomas s’impose comme l’un des témoins les plus lucides et les plus cohérents du développement médiéval de la doctrine de l’Immaculée Conception.

Conclusion générale

L’analyse de la doctrine de Saint Thomas de Strasbourg relative à l’immunité de Marie à l’égard du péché originel met en lumière la richesse et la cohérence d’une théologie mariale trop souvent reléguée à l’arrière-plan de l’histoire doctrinale. Loin d’être marginale ou hésitante, sa position s’inscrit dans une synthèse théologique mûrie, profondément enracinée dans la tradition augustinienne, attentive à l’autorité des Pères et soucieuse de préserver l’intégrité de la sotériologie chrétienne.

La force de Thomas de Strasbourg réside avant tout dans sa capacité à articuler, sans les opposer, trois affirmations fondamentales : l’universalité du péché originel selon la loi commune, l’universalité de la rédemption opérée par le Christ, et la singularité du privilège marial. En distinguant soigneusement entre la loi commune  et privilège spécial, il montre que l’exception mariale ne détruit pas la règle, mais en manifeste au contraire la finalité christologique. Marie n’est pas soustraite à la solidarité adamique par nature ; elle en est préservée par grâce.

C’est dans l’élaboration de la notion de rédemption préservatrice que la pensée du Doctor Facilior atteint sa plus grande densité théologique. En affirmant que Marie a été rachetée de manière plus excellente, non par libération d’une faute contractée mais par prévention de sa contraction, Thomas propose une compréhension de la rédemption qui en exalte la puissance et l’antériorité. Loin d’affaiblir l’universalité salvifique du Christ, cette doctrine en révèle la plénitude : le Rédempteur n’est pas seulement celui qui guérit, mais celui qui empêche le mal d’advenir.

L’usage patristique opéré par Thomas de Strasbourg se distingue par une remarquable rigueur herméneutique. Aucun Père n’est rejeté, aucun texte n’est forcé. Les affirmations patristiques sur l’unicité du Christ sans péché sont respectées dans leur intention propre, tout en étant recontextualisées dans le cadre de l’économie ordinaire du salut. La tradition, ainsi comprise, n’apparaît plus comme un obstacle à l’Immaculée Conception, mais comme un terrain théologique ouvert, contenant les principes mêmes qui permettront ultérieurement son explicitation.

À cette argumentation doctrinale s’ajoute un recours significatif à la liturgie, conçue comme expression de la foi de l’Église. En reconnaissant dans la célébration de la Conception de Marie un indice théologique réel, Thomas anticipe une intuition qui deviendra centrale dans la théologie moderne : la lex orandi comme lieu authentique de discernement doctrinal. La foi de l’Église précède ici sa définition magistérielle, sans s’y opposer.

En définitive, la doctrine de Thomas de Strasbourg apparaît comme un jalon décisif dans le développement médiéval de la mariologie. Sans disposer encore de la terminologie précise ni des cadres conceptuels ultérieurs, il pose avec une clarté remarquable les éléments essentiels qui seront solennellement formulés plusieurs siècles plus tard dans la bulle Ineffabilis Deus. Son œuvre témoigne de la continuité profonde de la tradition théologique et invite à reconsidérer la place de l’école augustinienne dans la genèse du dogme de l’Immaculée Conception.


  1. De natura et gratia, c. 36, n. 42 : PL 44, 267 ↩︎
  2. Idem. ↩︎
  3. De conceptu virginali, c. 18 : PL 158, 451 ↩︎
  4. In III Sent., d.3, q.1, a.1, ad omnes auctoritates ↩︎
  5. Hexaemeron, I, 4, 15 : PL 14, 130 ↩︎
  6. Breviarium in Psalmos, Ps 21, 20 : PL 26, 882 ↩︎
  7. Hiérarchies de Grâce: Une Étude Linguistique et Théologique ↩︎
  8. Sermo XXI, In Nativitate Domini : PL 54, 191 ↩︎
  9. In III Sent., d.3, q.1, a.1, ad Gregorium ↩︎
  10. De fide orthodoxa, III, 2 : PG 94, 896 ↩︎
  11. In III Sent., d.3, q.1, a.1, ad Damascenum ↩︎
  12. In III Sent., d.3, q.1, a.1, ad Gregorium ↩︎
  13. Idem. ↩︎
  14. In III Sent., d.3, q.1, a.1, ad Damascenum ↩︎


En savoir plus sur Ecce Matter Tua

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Un commentaire sur “L’Immaculée Conception chez Thomas de Strasbourg : comment la tradition des Pères fonde la rédemption préservatrice

Laisser un commentaire