Introduction
Les Pères de l’Église dans l’argumentation de l’Immaculée Conception selon E. Neveut
1. La question patristique au cœur du débat sur l’Immaculée Conception
L’étude d’E. Neveut sur l’Immaculée Conception s’inscrit dans un contexte théologique précis : celui des débats portant sur la légitimité patristique d’un dogme défini tardivement. Dès l’ouverture de son article, l’auteur entend répondre à une objection classique : si l’Immaculée Conception est une vérité révélée, pourquoi n’apparaît-elle pas formulée explicitement chez les Pères des premiers siècles ? Cette question, loin d’être marginale, engage la compréhension même de la tradition et du rôle des Pères de l’Église dans la transmission du dépôt de la foi.
Neveut rappelle d’emblée un principe fondamental : la Révélation chrétienne est close avec la mort du dernier Apôtre, mais l’intelligence de cette Révélation progresse dans l’Église. Cette progression ne constitue pas une altération du donné révélé, mais son explicitation légitime : « Cela ne veut point dire que le contenu de cette foi ne puisse être connu avec plus de clarté et défini en des termes plus adaptés à notre intelligence humaine. » 1
Dans cette perspective, l’absence d’une formulation explicite chez les Pères ne saurait, à elle seule, invalider une vérité dogmatique ultérieurement définie.
2. Tradition historique et tradition ecclésiastique : une distinction décisive
Pour comprendre la manière dont Neveut mobilise les Pères de l’Église, il est essentiel de saisir la distinction méthodologique qu’il établit entre tradition historique et tradition ecclésiastique. La première relève de l’enquête critique ; elle s’appuie sur des témoignages anciens, leur datation et leur interprétation. La seconde, en revanche, s’identifie au magistère ordinaire de l’Église, assisté par l’Esprit Saint.
Neveut souligne que ces deux approches ne se confondent pas et que leur confusion engendre de faux problèmes :
« Dans le cas de tradition dogmatique, il s’agit de connaître l’enseignement de l’Église ; il faut donc s’adresser à des témoins que l’Église regarde comme autorisés : les Pères de l’Église. Dans le cas de tradition historique, il s’agit de connaître un fait historique ; il faut donc s’adresser aux témoins que l’histoire regarde comme autorisés. » 2
Ainsi, la valeur d’un Père ne se mesure pas uniquement à son ancienneté, mais à sa capacité à représenter la foi de l’Église.
3. Le rôle normatif des Pères dans la tradition dogmatique
Neveut s’inscrit dans une ligne théologique classique qui voit dans les Pères de l’Église non de simples témoins isolés, mais les porte-voix qualifiés de la foi ecclésiale. Leur autorité découle de leur insertion dans la vie de l’Église et de leur réception par celle-ci. Cette conception s’appuie explicitement sur une règle augustinienne fondamentale :
« Quod universa tenet Ecclesia, nec conciliis institutum sed semper retentum est, nonnisi auctoritate apostolica traditum rectissime creditur. » 3
« Ce que l’Église universelle maintient, sans que cela ait été institué par des conciles mais toujours conservé, doit être tenu, à juste titre, comme ayant été transmis uniquement par l’autorité apostolique. »
Neveut reconnaît la difficulté pratique qu’il peut y avoir à établir historiquement le semper retentum est. Toutefois, cette règle demeure pour lui un principe théologique normatif, particulièrement pertinent lorsqu’il s’agit de doctrines invisibles par nature, comme l’Immaculée Conception.
4. Hiérarchiser les Pères : autorité doctrinale et fonction méthodologique
L’un des apports majeurs de Neveut réside dans sa manière de hiérarchiser implicitement les Pères de l’Église. Tous ne jouent pas le même rôle dans son argumentation. Certains, au premier rang desquels Saint Augustin, fournissent des principes doctrinaux structurants. D’autres, comme Saint Jérôme, servent à illustrer le développement doctrinal par la controverse. D’autres encore, tels Origène ou Tertullien, sont convoqués pour éclairer des questions de méthode et de tradition.
Cette hiérarchisation empêche une lecture simpliste de la patristique comme simple compilation de citations favorables ou défavorables. Elle permet au contraire de comprendre comment, selon Neveut, la tradition patristique converge vers la reconnaissance d’un privilège marial exceptionnel, sans exiger une formulation explicite précoce.
5. Enjeu de la présente étude
Dans ce cadre, il importe de reprendre systématiquement l’ensemble des Pères de l’Église cités par Neveut, afin de préciser leur statut, leur fonction et leur portée réelle dans l’argumentation. Une telle démarche permet d’éviter deux écueils : d’une part, l’historicisme réducteur, qui exigerait des formulations explicites précoces ; d’autre part, une lecture apologétique désordonnée, qui ferait dire aux Pères ce qu’ils n’ont pas dit.
L’analyse qui suit se propose donc de présenter, de manière structurée et hiérarchisée, les Pères mobilisés par Neveut, en respectant strictement leur rôle dans le texte et la logique théologique qui les articule.
I. Saint Augustin d’Hippone
Fondement doctrinal de la réflexion sur l’Immaculée Conception
1.1. Saint Augustin, docteur du péché originel et de la grâce
Dans l’argumentation d’E. Neveut, saint Augustin occupe une place absolument centrale. Il n’est pas seulement l’un des Pères de l’Église cités ; il est le docteur de référence dès lors qu’il s’agit de penser conjointement le péché originel, la grâce et la Rédemption. Cette centralité s’explique par le rôle unique joué par l’évêque d’Hippone dans la clarification de la doctrine chrétienne face aux controverses pélagiennes.
Augustin affirme avec une rigueur sans précédent l’universalité du péché originel et la nécessité absolue de la grâce du Christ. Pour lui, la condition pécheresse n’est pas une simple faiblesse morale, mais un état réel de dépendance, transmis à tous les descendants d’Adam. Neveut rappelle que, dans cette perspective, être conçu dans le péché originel équivaut à être soumis à une domination étrangère, celle du péché et du démon. Cette vision confère à toute exception reconnue par Augustin une portée doctrinale considérable.
1.2. L’exception mariale dans De natura et gratia 26, 42
Le texte le plus souvent invoqué par Neveut est tiré de De natura et gratia 4, ouvrage dirigé contre Pélage. Alors qu’Augustin y affirme avec force l’impossibilité pour l’homme de vivre sans péché par ses seules forces, il introduit une réserve qui tranche par sa radicalité :
« Excepta itaque sancta Virgine Maria, de qua propter honorem Domini nullam prorsus, cum de peccatis agitur, haberi volo quaestionem. » 5
« Mis à part donc la sainte Vierge Marie, au sujet de laquelle — en raison de l’honneur dû au Seigneur — je ne veux absolument qu’aucune question ne soit soulevée lorsqu’il est question de péchés. »
Neveut souligne que cette formule ne se limite pas à une exemption morale. Augustin ne dit pas simplement que Marie n’a pas péché ; il refuse que la question du péché soit même posée à son sujet. Dans un traité précisément consacré à l’universalité du péché, cette suspension du discours ne peut être comprise comme un simple hommage pieux. Elle constitue, selon Neveut, un principe doctrinal : Marie est placée hors du régime commun de la faute.
Toutefois, Augustin ne précise ni le moment ni le mode de cette exemption. Le texte demeure volontairement non technique. Il n’expose pas encore les distinctions conceptuelles qui permettront plus tard une formulation dogmatique, mais il pose un cadre théologique contraignant.
1.3. La controverse avec Julien d’Éclane : Contra Julianum IV, 122
C’est dans la polémique avec Julien d’Éclane 6 7 que Neveut voit se manifester avec le plus de clarté la portée réelle de l’exception mariale. Julien, adversaire pélagien d’Augustin, ne nie pas la sainteté exceptionnelle de Marie. Il s’appuie au contraire sur une conviction largement partagée dans l’Église pour attaquer la cohérence de la doctrine augustinienne.
L’objection est directe : si tous les descendants d’Adam naissent sous le péché originel, alors Marie elle-même aurait été, au moins un instant, sous la domination du démon. Augustin répond en affirmant que Marie a été régénérée immédiatement, sans toutefois préciser le moment exact de cette régénération. Ce qui importe, pour Neveut, est la conséquence affirmée par Augustin : Marie n’a jamais été esclave du démon.
Neveut insiste sur la portée logique de cette réponse. Dans la théologie augustinienne, le péché originel implique nécessairement une sujétion au pouvoir satanique. Dès lors, si Augustin avait admis que Marie ait été, ne serait-ce qu’un instant, dans cet état, son argumentation contre Julien serait dépourvue de toute valeur.
1.4. Lecture conjointe des textes : principe et conséquence
Neveut montre que De natura et gratia 26, 42 et Contra Julianum IV, 122 doivent être lus conjointement. Le premier pose le principe absolu de l’exception mariale ; le second en manifeste la conséquence sotériologique. Pris ensemble, ces textes rendent difficilement soutenable toute interprétation qui limiterait l’exception mariale au seul péché actuel.
Cette lecture oblige à introduire une distinction essentielle, même si Augustin ne la formule pas explicitement : celle entre la dette du péché et la souillure effective. Marie, en tant que descendante d’Adam, aurait dû contracter le péché originel ; mais elle en a été préservée de fait par une grâce singulière, fondée sur les mérites du Christ. Neveut souligne que cette distinction, clarifiée par la théologie postérieure, est déjà requise par la cohérence interne de la pensée augustinienne.
I.5. Marie et la victoire sur le démon
Neveut rattache enfin cette exception mariale à un principe plus large de la sotériologie augustinienne, formulé notamment dans De agone christiano :
« Oportebat diabolum per utrumque sexum vinci. » 8
« Il fallait que le diable fût vaincu par les deux sexes. »
Selon Augustin, le démon devait être vaincu par les deux sexes : par le Christ, nouvel Adam, et par Marie, nouvelle Ève. Cette perspective rend incompatible toute hypothèse selon laquelle Marie aurait été, même transitoirement, sous la domination de celui qu’elle devait contribuer à vaincre.
Conclusion
Selon l’analyse d’E. Neveut, saint Augustin ne formule pas explicitement le dogme de l’Immaculée Conception. Toutefois, ses principes doctrinaux sur le péché originel, la grâce et la Rédemption rendent incohérente toute thèse attribuant à Marie une souillure originelle effective. L’exception mariale affirmée dans De natura et gratia et la réponse donnée à Julien d’Éclane dans Contra Julianum IV, 122 conduisent nécessairement à reconnaître une exemption réelle de Marie du péché originel, par les mérites anticipés du Christ. En ce sens, la théologie augustinienne apparaît, chez Neveut, non comme un obstacle, mais comme le fondement patristique le plus solide de la doctrine de l’Immaculée Conception.

II. Saint Ambroise de Milan
Arrière-plan doctrinal et contexte polémique de la mariologie latine
2.1. Saint Ambroise dans l’économie patristique du texte de Neveut
Chez E. Neveut, saint Ambroise n’est pas convoqué comme témoin direct de l’Immaculée Conception. Sa présence est plus discrète que celle d’Augustin ou de Jérôme, mais elle n’est nullement fortuite. Ambroise apparaît comme une figure de référence implicite, située à l’arrière-plan des grandes controverses mariales de l’Occident latin.
Neveut mentionne Ambroise dans un contexte polémique, à travers la figure de Jovinien, qualifié d’« ennemi acharné d’Ambroise ». Cette référence, brève en apparence, signale cependant un point important : la mariologie latine s’est construite très tôt dans un climat de controverses, où la sainteté de Marie était déjà un enjeu doctrinal sensible.
2.2. Ambroise et la défense de la virginité et de la sainteté de Marie
Sans développer longuement la pensée ambrosienne, Neveut suppose acquise la place d’Ambroise comme grand défenseur de la virginité et de la consécration totale de Marie 9 10 11. Dans ses traités et sermons, Ambroise présente Marie comme le modèle de la virginité chrétienne et comme une figure d’intégrité morale et spirituelle sans équivalent.
Cette perspective est bien attestée dans les œuvres d’Ambroise, notamment lorsqu’il écrit :
« Maria est templum Dei, non Dei sed hominis, quod Deus suscepit. » 12
« Marie est le temple de Dieu, non pas temple de Dieu lui‑même, mais temple de l’homme que Dieu a accueilli. »
Ou encore :
« Haec est virgo quae non solum corpore, sed etiam mente intacta fuit. » 13
« Voici la vierge qui fut intacte non seulement dans son corps, mais aussi dans son esprit. »
Sans parler explicitement de la conception de Marie, Ambroise insiste sur une intégrité totale, corporelle et spirituelle, qui rend toute assimilation de Marie au régime commun du péché de plus en plus difficile à soutenir.
Pour aller plus loin concernant la Virginité Perpétuelle chez les pères 14.
2.3. Jovinien, Ambroise et la cristallisation des controverses mariales
La mention de Jovinien chez Neveut n’est pas anodine. Jovinien contestait la supériorité de la virginité et, par ricochet, relativisait la place singulière de Marie dans l’économie du salut. En s’opposant frontalement à Ambroise, il contribua paradoxalement à durcir et préciser la doctrine mariale.
Neveut s’inscrit ici dans une lecture classique de l’histoire doctrinale : ce sont souvent les controverses qui obligent les Pères à affiner leur langage et à renforcer certaines intuitions théologiques. Ambroise, en défendant la virginité consacrée et la sainteté de Marie, prépare le terrain aux formulations plus explicites de Jérôme et d’Augustin.
2.4. Ambroise comme médiation entre Orient et Occident
Un autre aspect implicite de la place d’Ambroise chez Neveut réside dans son rôle de médiateur culturel et théologique. Profondément enraciné dans la tradition latine, Ambroise est aussi fortement marqué par la théologie grecque. Sa mariologie, imprégnée de thèmes bibliques et symboliques, annonce une compréhension de Marie comme créature totalement investie par la grâce.
Cette position intermédiaire explique pourquoi Ambroise ne formule pas encore des distinctions techniques sur le péché originel, mais contribue néanmoins à façonner un climat doctrinal dans lequel l’idée d’une sainteté originelle de Marie devient de plus en plus pensable.
Conclusion
Dans l’argumentation d’E. Neveut, saint Ambroise occupe une place de précurseur et de repère polémique. Sans développer explicitement la doctrine de l’Immaculée Conception, il participe à l’élaboration d’une mariologie de la sainteté absolue, défendue avec vigueur contre les courants minimisant la virginité et la consécration mariale. Sa confrontation avec Jovinien révèle que, dès la fin du IVᵉ siècle, la place singulière de Marie faisait déjà l’objet d’enjeux doctrinaux majeurs. Ambroise apparaît ainsi comme une figure charnière, préparant le terrain aux formulations plus structurées de Jérôme et aux principes théologiques décisifs d’Augustin.
III. Saint Jérôme
La controverse comme lieu d’explicitation doctrinale
3.1. Saint Jérôme et la foi mariale de l’Église ancienne
Dans l’argumentation d’E. Neveut, saint Jérôme n’est pas convoqué comme témoin direct de l’Immaculée Conception. Son rôle est plus discret, mais théologiquement décisif. Il apparaît comme l’exemple par excellence d’un Père qui explicite une vérité déjà crue, sous la pression d’une controverse doctrinale. En ce sens, Jérôme illustre le mode normal de développement de la foi dans l’Église.
Neveut rappelle que certaines vérités mariales aujourd’hui fermement établies n’ont pas toujours été formulées avec précision dès les premiers siècles. Ce décalage ne tient pas à une hésitation de la foi, mais à l’absence de contestation explicite. Tant qu’une vérité n’est pas mise en cause, elle demeure souvent exprimée de manière simple, liturgique ou implicite.
3.2. La controverse avec Helvidius et la virginité perpétuelle de Marie
C’est la prise de position d’Helvidius, niant la virginité de Marie après la naissance du Christ, qui oblige l’Église à clarifier sa foi. En affirmant que les « frères du Seigneur » mentionnés dans l’Écriture seraient des enfants biologiques de Marie, Helvidius remet en cause une conviction largement partagée, mais encore peu explicitée.
Saint Jérôme intervient alors avec vigueur dans son traité Adversus Helvidium, pour défendre la virginité perpétuelle de Marie. Neveut ne s’attarde pas sur le détail des arguments exégétiques de Jérôme ; ce qui l’intéresse est la fonction théologique de l’intervention. Jérôme ne propose pas une doctrine nouvelle, mais rend explicite ce que l’Église croyait déjà.
Cette dynamique illustre parfaitement, selon Neveut, la manière dont la tradition progresse : non par ajout arbitraire, mais par clarification fidèle du dépôt reçu.
3.3. Valeur méthodologique de l’exemple hiéronymien
Neveut utilise implicitement saint Jérôme comme précédent doctrinal. De même que la virginité perpétuelle de Marie n’a été formulée avec précision qu’à l’occasion d’une controverse, de même l’Immaculée Conception a pu demeurer longtemps implicite avant d’être reconnue explicitement comme vérité révélée.
Cette analogie permet de répondre à une objection récurrente : l’absence de formulation explicite chez les premiers Pères ne prouverait pas l’inexistence d’une vérité apostolique. L’exemple de Jérôme montre au contraire que la controverse est souvent le lieu providentiel de l’intelligence de la foi.
Conclusion
Chez E. Neveut, saint Jérôme incarne le rôle du Père qui, confronté à l’erreur, contribue à faire émerger avec clarté une vérité déjà présente dans la foi de l’Église. Son exemple éclaire directement le cas de l’Immaculée Conception : une définition tardive n’est pas nécessairement une innovation, mais peut être l’aboutissement légitime d’un long mûrissement doctrinal.
IV. Origène
Ancienneté historique et limites de l’autorité doctrinale
4.1. Origène comme témoin ancien de la tradition chrétienne
Avec Origène, Neveut change de registre. Il ne s’agit plus d’un Père invoqué pour sa contribution doctrinale directe, mais d’un cas-limite méthodologique. Origène est l’un des auteurs chrétiens les plus anciens et les plus prolifiques ; à ce titre, il est souvent privilégié par les historiens modernes comme témoin proche de l’âge apostolique.
Neveut reconnaît pleinement cette ancienneté et la valeur historique qui en découle. Dans une enquête strictement historique, les témoins les plus anciens sont naturellement les plus recherchés.
4.2. Ancienneté et autorité : une distinction fondamentale
Toutefois, Neveut insiste sur une distinction décisive : l’ancienneté d’un auteur ne garantit pas son autorité doctrinale. Ce principe est central dans son raisonnement sur l’Immaculée Conception. Il écrit ainsi :
« Dans le cas de tradition dogmatique, il s’agit de connaître l’enseignement de l’Église ; il faut donc s’adresser à des témoins que l’Église regarde comme autorisés : les Pères de l’Église. Dans le cas de tradition historique, il s’agit de connaître un fait historique ; il faut donc s’adresser aux témoins que l’histoire regarde comme autorisés. » 15
Origène, bien qu’ancien, n’est pas une autorité normative pour la foi catholique. Certaines de ses positions ont été discutées ou rejetées par l’Église, ce qui limite sa valeur doctrinale.
4.3. Le silence d’Origène et la question mariale
Neveut souligne que le silence ou l’ambiguïté d’Origène sur certains privilèges mariaux, en particulier sur la sainteté originelle de Marie, ne peut constituer un argument contre l’Immaculée Conception. Le privilège en question est d’ordre surnaturel et invisible ; il ne peut être attesté ni par l’expérience, ni par la conscience psychologique, ni par l’observation historique.
Ainsi, l’absence de témoignage explicite chez Origène ne prouve ni ignorance apostolique, ni inexistence de la vérité révélée. Elle révèle seulement les limites d’une méthode historique appliquée à un mystère de foi.
4.4. Origène comme critique implicite de l’historicisme
En convoquant Origène, Neveut vise indirectement une approche théologique qu’il juge réductrice : celle qui ferait dépendre la vérité dogmatique exclusivement des premières attestations explicites. Origène devient alors un contre-exemple pédagogique : ancien, érudit, influent, mais insuffisant pour fonder ou infirmer à lui seul un dogme.
La foi de l’Église ne se réduit pas à une reconstruction historique ; elle repose sur la tradition vivante et sur le magistère assisté par l’Esprit Saint 16 17 18 19 20 21 22…
Conclusion
Chez E. Neveut, Origène joue un rôle essentiellement méthodologique. Il permet de montrer que l’ancienneté d’un témoignage ne suffit pas à en faire une norme doctrinale. En matière d’Immaculée Conception, le silence d’Origène ne constitue pas une objection sérieuse. La vérité du dogme se fonde non sur l’exhaustivité des témoignages anciens, mais sur la fidélité de l’Église au dépôt révélé.
V. Tertullien
La notion de praescriptio et les limites de l’argument de prescription
5.1. Tertullien dans la réflexion méthodologique de Neveut
Dans l’argumentation d’E. Neveut, Tertullien n’est pas convoqué comme témoin doctrinal de la foi mariale, mais comme référence méthodologique majeure dans la réflexion sur la tradition. Sa place dans le texte est significative : il intervient précisément au moment où Neveut examine la valeur et les limites de certains procédés utilisés pour démontrer l’origine apostolique d’une doctrine.
Tertullien est ainsi cité non pour ce qu’il enseigne sur Marie, mais pour la manière dont il conçoit la transmission légitime de la foi et la distinction entre vérité reçue et innovation arbitraire.
5.2. La praescriptio chez Tertullien : sens originel
Neveut rappelle que le terme de praescriptio est emprunté à Tertullien, notamment à son traité De praescriptione haereticorum. Chez le Père africain, la praescriptio n’est pas un argument historique au sens moderne, mais une objection préalable visant à disqualifier la prétention des hérétiques à interpréter l’Écriture.
Tertullien formule ainsi le principe fondamental de sa démarche :
« Non ad Scripturas provocandum est, nec in iis constituendum certamen, in quibus aut nulla aut incerta victoria est. » 23
« Il ne faut pas en appeler aux Écritures, ni y établir la controverse, là où la victoire est inexistante ou incertaine. »
L’argument de Tertullien consiste à poser une question antérieure à toute discussion exégétique : à qui appartiennent les Écritures ? Pour lui, elles appartiennent aux Églises fondées par les Apôtres et demeurées fidèles à leur enseignement.
5.3. Possession et origine : une distinction décisive
Neveut insiste sur un point capital de la pensée de Tertullien, souvent mal compris par les auteurs modernes : la praescriptio ne repose pas sur une simple ancienneté ou sur une possession de fait, mais sur une origine légitime et vérifiable.
Tertullien exprime cette idée avec force lorsqu’il écrit :
« Mea est possessio, olim possideo ; habeo firmas origines, ab ipsis auctoribus quorum fuit res. » 24
« La possession est à moi, je la possède depuis longtemps ; j’en tiens de solides origines, de la part même des auteurs à qui appartenait la chose. »
Neveut souligne que, dans ce passage, la possession (possessio) ne vaut pas titre en elle-même. Elle est légitime uniquement parce qu’elle est rattachée à des origines certaines, c’est-à-dire aux Apôtres et aux Églises apostoliques. Tertullien ne fonde donc pas son argument sur une prescription au sens juridique moderne, mais sur la continuité organique entre l’origine apostolique et la foi actuelle de l’Église.
5.4. Critique d’un usage naïf de l’argument de prescription
C’est précisément à ce point que Neveut intervient de manière critique. Il constate que certains théologiens ou historiens ont invoqué un prétendu « argument de prescription » pour suppléer l’absence de témoignages anciens explicites en faveur d’une doctrine. Or, selon Neveut, un tel usage ne correspond pas à la pensée authentique de Tertullien.
Tertullien n’enseigne pas que toute croyance ancienne ou largement répandue est nécessairement apostolique. Il exige au contraire que l’on puisse montrer que cette croyance ne peut avoir d’autre origine que l’enseignement des Apôtres. La prescription n’est donc pas un raccourci, mais une conclusion fondée sur la raison suffisante.
5.5. Application à la question de l’Immaculée Conception
Neveut applique implicitement cette clarification méthodologique au cas de l’Immaculée Conception. Il refuse de fonder le dogme sur une simple accumulation de témoignages tardifs ou sur un vague consensus populaire. Une telle démarche serait étrangère à l’esprit de Tertullien.
En revanche, il estime légitime de recourir à un raisonnement analogue à celui de la praescriptio, à condition de l’entendre correctement : si une doctrine est universellement professée par l’Église, si elle est intimement liée aux vérités fondamentales de la foi (péché originel, Rédemption, maternité divine), et si aucune origine humaine plausible ne peut l’expliquer, alors il est raisonnable de lui reconnaître une origine apostolique implicite.
Cette démarche rejoint le principe de raison suffisante que Neveut place au cœur de son raisonnement sur la tradition.
5.6. Tertullien et la hiérarchisation des arguments patristiques
Ainsi compris, Tertullien occupe chez Neveut une place précise : il ne sert ni à prouver directement l’Immaculée Conception, ni à fournir un témoignage marial positif. Il permet en revanche de purifier la méthode, en évitant deux excès opposés : l’historicisme, qui exige des preuves explicites anciennes, et l’argumentation laxiste, qui se contenterait d’une possession de fait.
La praescriptio devient alors un instrument critique, non une preuve automatique.
Conclusion
Chez E. Neveut, Tertullien est convoqué comme maître de méthode plutôt que comme témoin doctrinal. Sa réflexion sur la praescriptio permet de distinguer clairement la possession d’une doctrine et la légitimité de son origine. Relue avec rigueur, elle met en garde contre un usage naïf de l’argument de prescription, tout en fournissant un cadre conceptuel solide pour reconnaître l’origine apostolique implicite de vérités dogmatiques comme l’Immaculée Conception. Tertullien apparaît ainsi comme un auxiliaire précieux dans la construction d’une argumentation théologique exigeante et cohérente.
VI. Saint Vincent de Lérins
La règle du consensus et ses limites dans la démonstration du dogme
6.1. La règle de Vincent de Lérins et son autorité classique
Dans son examen de la tradition, E. Neveut ne pouvait manquer de faire référence à saint Vincent de Lérins, dont la formule est devenue l’un des critères les plus célèbres du discernement doctrinal. Dans son Commonitorium, Vincent propose une règle destinée à préserver la foi catholique contre les innovations hérétiques :
« In ipsa catholica Ecclesia magnopere curandum est, ut id teneamus quod ubique, quod semper, quod ab omnibus creditum est : hoc est enim vere et proprieque catholicum. » 25
« Dans l’Église catholique elle-même, il faut veiller avec grand soin à ce que nous tenions ce qui a été cru partout, toujours et par tous : car cela est véritablement et proprement catholique. »
Cette règle exprime un idéal normatif : la catholicité d’une doctrine se reconnaît à son universalité géographique (ubique), temporelle (semper) et ecclésiale (ab omnibus). Neveut reconnaît pleinement l’autorité de ce principe, qui vise à protéger la foi contre les doctrines particulières, récentes ou locales.
6.2. Une règle normative, non une méthode historique
Toutefois, Neveut introduit une distinction capitale entre la valeur normative de la règle de Vincent et son usage comme méthode historique stricte. Selon lui, la règle du quod semper pose une exigence théologique légitime, mais difficilement applicable dans une démonstration historique rigoureuse.
Il observe que l’établissement d’une croyance « toujours crue » est souvent matériellement impossible, surtout lorsqu’il s’agit de vérités qui n’ont pas donné lieu, dès l’origine, à des formulations explicites. Cette difficulté n’est pas accidentelle, mais structurelle : les premiers siècles n’ont pas laissé de témoignages exhaustifs sur tous les points de la foi.
C’est pourquoi Neveut estime que la règle de Vincent, si elle est prise comme critère historique absolu, risque de devenir inopérante ou injuste à l’égard de certains dogmes authentiques.
6.3. Application au cas de l’Immaculée Conception
Neveut applique implicitement cette réflexion au dogme de l’Immaculée Conception. Exiger que cette doctrine ait été formulée explicitement semper et ab omnibus reviendrait à méconnaître la nature même du mystère. La conception immaculée de Marie est un privilège invisible, qui ne relève ni de l’observation empirique ni de la conscience psychologique. Elle ne pouvait donc pas être attestée comme un fait historique.
Dans ce contexte, l’absence de témoignages explicites et unanimes dans les premiers siècles ne saurait être interprétée comme un argument négatif. Neveut rejoint ici la ligne augustinienne selon laquelle la foi de l’Église peut être réelle et normative avant d’être explicitement formulée.
6.4. La foi universelle de l’Église comme critère décisif
Sans rejeter la règle de Vincent de Lérins, Neveut en propose une lecture théologiquement ajustée. Ce qui compte, ce n’est pas tant de pouvoir démontrer historiquement que telle doctrine a été explicitement formulée partout et toujours, que de constater qu’à une époque donnée, l’Église universelle la professe comme appartenant à la foi.
Cette perspective rejoint la conception augustinienne de la tradition, que Neveut cite également :
« Quod universa tenet Ecclesia, nec conciliis institutum sed semper retentum est, nonnisi auctoritate apostolica traditum rectissime creditur. » 26
« Ce que l’Église universelle tient, sans que cela ait été institué par des conciles, mais qu’elle a toujours conservé, il est très justement cru que cela n’a été transmis que par l’autorité apostolique. »
Neveut reconnaît que le semper retentum est est difficile à établir empiriquement, mais il insiste sur la valeur normative de l’adhésion universelle de l’Église lorsqu’elle se manifeste clairement.
6.5. Vincent de Lérins relu à la lumière du développement doctrinal
Dans la lecture de Neveut, saint Vincent de Lérins n’est donc pas un obstacle au dogme de l’Immaculée Conception, mais un témoin de la prudence ecclésiale face aux nouveautés. Sa règle doit être comprise non comme un carcan historiciste, mais comme un principe de discernement au service de la fidélité au dépôt révélé.
Loin d’exclure le développement doctrinal, Vincent l’admet lui-même lorsqu’il distingue, dans le Commonitorium, le progrès légitime (profectus) de la corruption (permutatio). Une doctrine peut croître dans son intelligence et sa formulation, sans changer de nature. Neveut s’inscrit clairement dans cette perspective.
Conclusion
Chez E. Neveut, saint Vincent de Lérins occupe une place charnière. Sa règle du consensus exprime un idéal catholique fondamental, mais elle ne saurait être appliquée mécaniquement à des mystères comme l’Immaculée Conception. Relue à la lumière du développement doctrinal et du magistère vivant de l’Église, elle confirme que l’absence de formulation explicite ancienne n’est pas incompatible avec l’origine apostolique d’une vérité révélée. Ainsi comprise, la pensée de Vincent de Lérins vient renforcer, et non affaiblir, la cohérence de la définition dogmatique de 1854.
VII. Les Pères de l’Église (mention collective)
Expression du magistère ordinaire et de la foi universelle
7.1. Les Pères comme corps ecclésial plutôt que comme autorités isolées
Dans l’argumentation d’E. Neveut, les Pères de l’Église ne sont pas seulement invoqués individuellement. À plusieurs reprises, ils apparaissent collectivement, sans identification nominale précise. Ce choix n’est ni accidentel ni rhétorique. Il correspond à une conception profondément ecclésiologique de la patristique : les Pères sont avant tout les témoins qualifiés de la foi de l’Église, et non des penseurs autonomes livrant des opinions privées.
Neveut se démarque ainsi d’une approche purement érudite qui ferait des Pères une simple collection d’auteurs anciens. Leur autorité ne réside pas d’abord dans leur génie personnel, mais dans le fait qu’ils expriment, chacun à sa manière et dans son contexte, la foi reçue et vécue par l’Église.
7.2. Les Pères et le magistère ordinaire de l’Église
Cette conception conduit Neveut à identifier étroitement la tradition patristique et le magistère ordinaire. Les Pères sont les porte-parole privilégiés de ce magistère non solennel, mais réel et normatif. Leur enseignement, lorsqu’il est convergent et reçu par l’Église, possède une valeur doctrinale authentique.
Neveut s’inscrit ici explicitement dans la ligne de saint Augustin, dont il rappelle la règle célèbre :
« Quod universa tenet Ecclesia, nec conciliis institutum sed semper retentum est, nonnisi auctoritate apostolica traditum rectissime creditur. » 27
« Ce que l’Église universelle maintient, sans que cela ait été institué par des conciles mais conservé depuis toujours, on tient à juste titre qu’il a été transmis uniquement par l’autorité apostolique. »
Cette affirmation confère aux Pères une fonction spécifique : ils rendent visible, à travers leurs écrits et leur prédication, ce que l’Église universelle croit et pratique. Lorsqu’une doctrine est attestée par l’enseignement ordinaire et convergent des Pères, elle ne relève plus d’une opinion théologique isolée, mais de la tradition vivante de l’Église.
7.3. Universalité et représentativité : critères de valeur doctrinale
Neveut insiste sur un point méthodologique essentiel : la valeur probante des Pères ne tient pas prioritairement à leur ancienneté, mais à leur représentativité ecclésiale. Un témoignage patristique tardif, mais unanimement reçu et conforme à la foi de l’Église, peut avoir une portée doctrinale supérieure à un témoignage plus ancien, mais isolé ou ambigu.
Cette perspective permet de comprendre pourquoi Neveut refuse de faire dépendre la validité de l’Immaculée Conception d’un faisceau de témoignages explicites très anciens. Ce qui importe, ce n’est pas de retrouver une formulation technique dès les premiers siècles, mais de constater que, lorsque l’Église prend conscience de la portée de cette doctrine, elle la reconnaît unanimement comme conforme à la foi reçue.
7.4. Les Pères face aux doctrines invisibles et surnaturelles
Un autre aspect décisif de la pensée de Neveut concerne la nature même du mystère de l’Immaculée Conception. Il s’agit d’une réalité surnaturelle, invisible, qui ne relève ni de l’observation empirique ni de l’expérience psychologique. Dès lors, il serait méthodologiquement erroné d’exiger des Pères une attestation factuelle ou descriptive de ce privilège.
Neveut rappelle à ce propos que même les réalités les plus fondamentales de la vie surnaturelle — comme la justification ou la grâce sanctifiante — ne sont pas perceptibles par la conscience :
« Le baptisé ne sait qu’il a été purifié du péché originel et qu’il a reçu la grâce, que parce que l’Église le lui enseigne. Dans sa conscience psychologique, il ne peut rien y découvrir. » 28
Dans ce cadre, le silence ou l’absence de formulation explicite chez certains Pères ne constitue pas une objection doctrinale. Il est au contraire conforme à la nature du mystère.
7.5. Les Pères et la maturation progressive de la foi
La mention collective des Pères permet enfin à Neveut de souligner la dynamique de maturation doctrinale. Les Pères n’enseignent pas tous la foi avec le même degré de précision conceptuelle, mais ils convergent dans la reconnaissance de la sainteté exceptionnelle de Marie. Cette convergence prépare progressivement l’intelligence ecclésiale à reconnaître explicitement un privilège qui était jusque-là pressenti plutôt que défini.
Après le concile d’Éphèse, cette convergence devient plus manifeste. La maternité divine reconnue solennellement entraîne une accentuation de la réflexion sur la sainteté de celle qui est Mère de Dieu. Neveut souligne que, dans ce processus, les Pères expriment la foi de l’Église avant même qu’elle ne soit formulée de manière dogmatique.
Conclusion
Chez E. Neveut, la mention collective des Pères de l’Église joue un rôle fondamental. Elle permet de dépasser une lecture fragmentaire ou historiciste de la patristique pour en retrouver la dimension ecclésiale. Les Pères sont les témoins autorisés du magistère ordinaire, non parce qu’ils sont anciens, mais parce qu’ils expriment la foi universelle de l’Église. Appliquée à l’Immaculée Conception, cette perspective montre que le dogme de 1854 n’est pas une innovation isolée, mais l’aboutissement légitime d’une foi longtemps portée, vécue et transmise par l’Église à travers ses Pères.
VIII. Les Pères du concile d’Éphèse (431)
Moment de consolidation mariale dans la conscience de l’Église
8.1. Le concile d’Éphèse comme jalon doctrinal décisif
Dans le texte d’E. Neveut, le concile d’Éphèse n’est pas longuement analysé ni associé à des figures patristiques nommément identifiées. Pourtant, sa mention, même implicite, joue un rôle théologique précis. Éphèse apparaît comme un moment de cristallisation de la foi mariale de l’Église, non par l’introduction d’un privilège nouveau, mais par la reconnaissance solennelle de la maternité divine de Marie.
La définition de Marie comme Theotokos ne relève pas d’une dévotion marginale, mais d’un discernement christologique fondamental. En confessant que celle qui a enfanté Jésus est véritablement Mère de Dieu, l’Église engage nécessairement une réflexion plus profonde sur la sainteté de celle qui a été associée de manière unique au mystère de l’Incarnation.
8.2. La maternité divine comme principe structurant de la mariologie
Neveut insiste à plusieurs reprises sur le fait que tous les privilèges de Marie découlent de sa maternité divine. Cette perspective trouve à Éphèse une confirmation ecclésiale décisive. La sainteté exceptionnelle de Marie n’est pas conçue comme une faveur indépendante, mais comme la conséquence cohérente de son rôle dans l’économie du salut.
Cette intuition est déjà exprimée avec clarté par saint Augustin, souvent cité par Neveut :
« Mater est Dei secundum humanitatem, quia ipsum Deum verbum carne genuit. » 29
« Elle est mère de Dieu selon l’humanité, parce qu’elle a engendré en chair le même Verbe de Dieu. »
Même si Augustin n’intervient pas directement à Éphèse, sa pensée reflète l’arrière-plan théologique partagé par les Pères conciliaires : la dignité de Marie est inséparable de la dignité de son Fils.
8.3. Éphèse et l’affermissement de la foi mariale universelle
Selon Neveut, c’est après le concile d’Éphèse que la foi de l’Église en la sainteté incomparable de Marie s’exprime avec une force nouvelle. La reconnaissance solennelle de la maternité divine agit comme un principe unificateur, entraînant une convergence accrue des expressions mariales dans les différentes Églises.
Cette dynamique ne suppose pas l’apparition soudaine de doctrines inédites. Elle manifeste plutôt une prise de conscience progressive : si Marie est véritablement Mère de Dieu, alors elle ne peut être pensée selon les catégories ordinaires de la condition humaine marquée par le péché. La logique théologique conduit naturellement à souligner son intégrité, sa pureté et sa plénitude de grâce.
8.4. Absence de formulation explicite et cohérence doctrinale
Neveut demeure attentif à un point méthodologique essentiel : le concile d’Éphèse ne formule aucune définition explicite concernant la conception de Marie. Cette absence ne doit pas être interprétée comme une réticence ou un refus implicite. Elle s’explique par le fait que la question précise de l’Immaculée Conception n’était pas encore posée comme problème théologique autonome.
L’Église ne définit pas abstraitement des doctrines, mais en réponse à des enjeux concrets. À Éphèse, l’enjeu est christologique. Toutefois, en définissant solennellement la maternité divine, le concile crée un cadre doctrinal dans lequel les privilèges mariaux pourront être pensés de manière plus cohérente et plus rigoureuse.
8.5. Éphèse comme moment de maturation, non de rupture
Dans la perspective de Neveut, le concile d’Éphèse illustre parfaitement la dynamique du développement doctrinal. Il ne marque pas une rupture, mais une maturation. La foi mariale, déjà vivante dans la prière, la liturgie et la prédication, reçoit une formulation normative qui éclaire rétroactivement les intuitions antérieures.
Cette lecture rejoint la conception classique du développement de la doctrine, selon laquelle une vérité peut être implicitement contenue dans la foi avant d’être explicitement reconnue. Éphèse apparaît ainsi comme un jalon indispensable sur le chemin qui conduira, plusieurs siècles plus tard, à la reconnaissance explicite de l’Immaculée Conception.
Conclusion
Chez E. Neveut, les Pères du concile d’Éphèse occupent une place discrète mais structurante. Sans définir directement un privilège marial particulier, ils affermissent de manière décisive le fondement christologique de toute la mariologie. En proclamant Marie Theotokos, l’Église reconnaît implicitement la sainteté exceptionnelle de celle qui a été choisie pour être la Mère du Verbe incarné. Ce moment de consolidation doctrinale prépare le terrain sur lequel pourra s’élaborer, de manière progressive et cohérente, la doctrine de l’Immaculée Conception, ultérieurement reconnue comme appartenant au dépôt révélé.
Conclusion générale
La patristique comme lieu de maturation du dogme de l’Immaculée Conception
1. Une lecture hiérarchisée et non cumulative des Pères
L’examen des Pères de l’Église mobilisés par E. Neveut montre avec clarté que la patristique ne peut être abordée comme une simple accumulation de témoignages favorables ou défavorables à une doctrine. La valeur théologique d’un Père ne tient ni exclusivement à son ancienneté, ni à l’explicitation technique de ses formules, mais à sa fonction ecclésiale, à sa cohérence doctrinale et à sa réception dans la tradition vivante de l’Église.
C’est pourquoi Neveut adopte une lecture hiérarchisée : saint Augustin occupe une place structurante par ses principes doctrinaux ; Ambroise et Jérôme préparent et accompagnent l’explicitation mariale par la prédication et la controverse ; Origène sert de repère-limite pour une méthode historiciste ; Vincent de Lérins et Tertullien fournissent les cadres normatifs et critiques du discernement traditionnel ; enfin, le concile d’Éphèse marque un moment de consolidation ecclésiale décisif.
2. Saint Augustin : le socle doctrinal incontournable
Au terme de l’analyse, saint Augustin apparaît comme le pivot théologique de la démonstration. Docteur du péché originel et de la grâce, il est précisément celui dont la rigueur rend l’exception mariale la plus significative. En excluant explicitement Marie de toute discussion sur le péché, puis en refusant qu’elle ait jamais été sous la domination du démon, Augustin pose des principes qui rendent incohérente toute hypothèse d’une souillure originelle effective.
Comme le résume la formule décisive citée par Neveut :
« Excepta sancta Virgine Maria, de qua propter honorem Domini nullam prorsus, cum de peccatis agitur, haberi volo quaestionem. » 30
« Mise à part la sainte Vierge Marie, au sujet de laquelle — par respect pour l’honneur du Seigneur — je ne veux absolument qu’aucune question soit soulevée lorsqu’il est question de péchés. »
Sans formuler le dogme, Augustin en rend la négation théologiquement intenable.
3. Ambroise et Jérôme : la sainteté mariale éprouvée par la controverse
Saint Ambroise et saint Jérôme illustrent quant à eux le travail ecclésial de clarification. Chez Ambroise, la prédication sur la virginité et l’intégrité de Marie installe durablement l’idée d’une sainteté exceptionnelle, défendue avec vigueur contre des courants réducteurs. Chez Jérôme, la controverse avec Helvidius montre comment l’erreur oblige la foi à se dire plus précisément, sans introduire de nouveauté substantielle.
Ces figures confirment que l’absence de formulation explicite ancienne n’est pas un signe d’inexistence doctrinale, mais le symptôme d’une foi encore non contestée.
4. Origène, Vincent de Lérins et Tertullien : le discernement méthodologique
La présence d’Origène dans l’argumentation de Neveut joue un rôle critique essentiel. Elle permet de rappeler que l’ancienneté d’un témoignage ne suffit pas à en faire une norme doctrinale. Le silence d’un auteur ancien sur un mystère invisible ne saurait être invoqué contre une vérité de foi.
Cette mise au point est complétée par Vincent de Lérins et Tertullien. Le premier fournit la règle normative de la catholicité, tout en admettant le développement légitime de la doctrine. Le second, par la praescriptio, met en garde contre une conception purement factuelle ou juridique de la tradition. Tous deux convergent vers une même exigence : reconnaître l’origine apostolique d’une doctrine lorsque aucune autre origine suffisante ne peut en rendre compte.
5. Le concile d’Éphèse : un tournant christologique aux conséquences mariales
Enfin, le concile d’Éphèse apparaît comme un moment-clé de maturation ecclésiale. En définissant solennellement Marie comme Theotokos, l’Église ne crée pas une mariologie nouvelle, mais elle fournit le principe christologique à partir duquel la réflexion mariale s’organise avec plus de cohérence.
La sainteté exceptionnelle de Marie, déjà confessée et célébrée, trouve désormais un fondement doctrinal stable. C’est dans ce cadre que la question de l’Immaculée Conception pourra être posée explicitement et recevoir, au terme d’un long mûrissement, une définition dogmatique.
6. Conclusion synthétique
L’analyse patristique proposée par E. Neveut conduit à une conclusion nette : le dogme de l’Immaculée Conception n’est ni une innovation tardive ni une construction arbitraire. Il est l’aboutissement cohérent d’une tradition vivante, portée par les Pères de l’Église, éclairée par les controverses, régulée par des principes méthodologiques solides et consolidée par le magistère.
Comme l’écrit Neveut lui-même :
« Le dogme de la Conception Immaculée de Marie est un dogme divinement révélé… fortement insinué dans l’Écriture Sainte 31, nettement affirmé par la Tradition. » 32
Ainsi comprise, la patristique ne fournit pas seulement des témoignages isolés, mais elle manifeste le chemin par lequel l’Église, sous l’assistance de l’Esprit Saint, progresse dans l’intelligence du mystère confié une fois pour toutes aux Apôtres.
- E. Neveut, L’Immaculée Conception, Divus Thomas, 1954, p. 395 ↩︎
- Idem., p. 399 ↩︎
- Saint Augustin, De baptismo contra Donatistas, IV, 24 ; PL 43, 176 ↩︎
- Immaculée Conception : Comment De Natura et Gratia de saint Augustin fonde l’exception mariale selon Mgr Malou. (Première partie). ↩︎
- Saint Augustin, De natura et gratia, 26, 42 ; PL 44, 207 ↩︎
- Saint Augustin et l’Immaculée Conception : Analyse de la Controverse avec Julien d’Éclane selon Mgr Malou (Deuxième partie) ↩︎
- Saint Augustin et l’Immaculée Conception : analyse théologique d’une controverse patristique ↩︎
- Saint Augustin, De agone christiano, 22, 24 ; PL 40, 203 ↩︎
- La Vierge Marie dans De institutione virginis d’Ambroise de Milan ↩︎
- La Virginité de Marie d’après Saint Ambroise de Milan dans « De Virginibus » : Un modèle de pureté et de dévotion ↩︎
- La Virginité perpétuelle de Marie : La porte scellée, passage vers le Ciel ↩︎
- Saint Ambroise, De institutione virginis, 5, 33 ; PL 16, 320 ↩︎
- De virginibus, II, 2, 7 ; PL 16, 220 ↩︎
- Virginité Perpétuelle chez les Pères ↩︎
- E. Neveut, L’Immaculée Conception, Divus Thomas, 1954, p. 399 ↩︎
- De la transmission historique à l’autorité divine : pourquoi l’Église catholique interprète authentiquement l’Écriture ↩︎
- Matthias et la succession apostolique ↩︎
- L’apostolicité dans l’ecclésiologie de la supposée réforme : étude des tentatives d’union entre le luthéranisme et l’Église orthodoxe aux XVIe et XVIIe siècles ↩︎
- L’imposition des mains : Preuve historique et sacramentelle de la succession apostolique dans l’Église Catholique ↩︎
- L’imposition des mains et l’autorité épiscopale dans l’Église : Analyse des chapitres VIII et IX du Contre les Lucifériens de saint Jérôme ↩︎
- Saint Irénée et la Tradition comme œuvre de l’Esprit : Unité, vérité et vie dans la transmission apostolique ↩︎
- L’Unité de l’Église et la nécessité du Magistère : Témoignages des pères et fondements scripturaires ↩︎
- Tertullien, De praescriptione haereticorum, 19 ; PL 2, 32 ↩︎
- De praescriptione haereticorum, 37 ; PL 2, 50 ↩︎
- Vincent de Lérins, Commonitorium, 2 ; PL 50, 640 ↩︎
- Saint Augustin, De baptismo contra Donatistas, IV, 24 ; PL 43, 176 ↩︎
- Idem ↩︎
- E. Neveut, L’Immaculée Conception, Divus Thomas, 1954, p. 402 ↩︎
- Saint Augustin, Sermon 186, 1 ; PL 38, 999 ↩︎
- De natura et gratia, 26, 42 ; PL 44, 207 ↩︎
- Immaculée Conception : Que dit vraiment la Bible ? Réponse aux objections de Benjamin Eggen ↩︎
- E. Neveut, L’Immaculée Conception, Divus Thomas, 1954, p. 408 ↩︎
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