Préambule
Un premier article a déjà été consacré à cette question, en réponse à certaines affirmations récurrentes contre la vénération des images dans l’Église catholique. Mais puisque la polémique se poursuit, portée par une série de textes qui tentent, avec peine, de démontrer que cette vénération n’aurait jamais été voulue ni pratiquée par les premiers Pères de l’Église, il semble nécessaire d’aller plus loin.
Ces critiques s’appuient souvent sur des raccourcis, des interprétations partiales, et une méthode discutable : extraire quelques phrases de leur contexte, ignorer le cadre théologique dans lequel elles s’inscrivent, et négliger les fondements bibliques et dogmatiques du culte chrétien. Ces textes se construisent plus sur le cherry picking que sur une véritable lecture organique de la Tradition.
Or, on ne renverse pas un enseignement reçu, vivant et sanctifié par l’Église universelle au moyen de quelques citations isolées. Ce qu’il faut, pour être rigoureux, c’est confronter l’argumentaire catholique dans sa globalité : dans sa structure biblique, son enracinement dans l’Incarnation, sa cohérence liturgique, et son expression constante dans le Magistère.
Plutôt que de répondre à chaque contre-article point par point, il est donc plus utile de poser à nouveau, brièvement mais clairement, les fondements positifs de la vénération des images dans la foi chrétienne. C’est à cette œuvre de clarification que le présent texte se consacre.

Introduction : une accusation fréquente
Il n’est pas rare d’entendre, particulièrement dans certains milieux protestants, que le culte rendu aux images dans l’Église catholique serait contraire à l’Écriture Sainte et aux enseignements des Pères de l’Église. L’accusation est grave : elle vise à faire passer cette vénération pour une forme de polythéisme déguisé, d’idolâtrie païenne.
Certains vont jusqu’à affirmer que les catholiques falsifieraient les écrits des Pères pour justifier une telle pratique. Parmi les textes les plus cités figure une célèbre phrase de saint Basile de Césarée :
« L’honneur rendu à l’image se transmet au prototype. »
Cette citation, présente dans son traité De Spiritu Sancto (XVIII, 45), est utilisée par le Catéchisme de l’Église catholique (§2132) et par le second concile de Nicée (787) pour soutenir la légitimité de la vénération des images saintes. Des critiques affirment pourtant qu’il s’agit d’un contresens, car Basile parlerait ici uniquement de la relation entre le Père et le Fils, et non des icônes.
Mais cette objection repose sur une mauvaise compréhension du raisonnement de l’Église. Pour bien répondre, il faut repartir du cœur de notre foi : l’Incarnation.
Le vrai tournant : l’Incarnation du Verbe
L’interdiction des images dans l’Ancien Testament n’est pas arbitraire. Dieu interdit la fabrication d’images pour le culte, comme l’exprime clairement le Deutéronome :
« Vous n’avez vu aucune forme le jour où le Seigneur vous parla au mont Horeb […] de peur que vous ne vous corrompiez en vous fabriquant une image. » (Dt 4, 15-16)
Cette interdiction s’explique par le fait que Dieu, dans l’Ancienne Alliance, demeure invisible et sans forme. Le danger était donc réel : représenter Dieu sans révélation visible conduisait inévitablement à l’idolâtrie.
Mais tout change avec l’Incarnation. L’Évangile proclame :
« Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous. » (Jean 1, 14)
Désormais, Dieu a un visage. Dieu s’est rendu visible. Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, entre dans l’histoire avec un corps, un visage, une voix. Saint Paul l’affirme :
« Il est l’image (eikon) du Dieu invisible. » (Col 1, 15)
Et Jésus lui-même dit à Philippe :
« Qui m’a vu a vu le Père. » (Jean 14, 9)
Ce bouleversement rend possible et même nécessaire la représentation du Christ. L’ancienne interdiction se trouve non annulée, mais accomplie : ce que l’on ne pouvait représenter, parce qu’il était invisible, est désormais représentable, car rendu visible dans la chair du Christ.
Voir Dieu et l’adorer : Thomas et les mages
Deux scènes bibliques renforcent cette vérité théologique. Elles montrent que la foi chrétienne assume la visibilité et ne la craint pas, parce qu’elle est fondée sur la présence réelle de Dieu dans l’histoire.
Thomas face au Ressuscité
Après la Résurrection, l’apôtre Thomas, sceptique, demande à voir et toucher les plaies du Christ. Jésus l’invite :
« Avance ici ton doigt, et regarde mes mains […] ne sois pas incrédule, mais crois. » (Jean 20, 27)
Et Thomas s’écrie :
« Mon Seigneur et mon Dieu ! » (Jean 20, 28)
Thomas adore le Christ visible, encore marqué par la Passion. Il adore non pas seulement un homme, mais Dieu dans la chair. C’est une des plus hautes confessions de foi du Nouveau Testament.
Les mages et l’Enfant
Dès la Nativité, les Mages viennent d’Orient et trouvent l’Enfant avec Marie :
« Se prosternant, ils l’adorèrent ; et, ouvrant leurs trésors, ils lui offrirent de l’or, de l’encens et de la myrrhe. » (Matthieu 2, 11)
Ils adorent un enfant visible, pauvre, ordinaire aux yeux du monde, mais qu’ils reconnaissent comme Roi et Dieu. Ce geste est un acte prophétique : il montre que l’adoration de Dieu dans sa visibilité incarnée est non seulement possible, mais juste.
Saint Basile : l’image renvoie au prototype
C’est dans ce contexte que la phrase de saint Basile prend tout son sens :
« L’honneur rendu à l’image se transmet au prototype. »
Dans son traité sur l’Esprit Saint, Basile explique ce principe en parlant du Fils, image du Père. Mais l’Église, avec sagesse, applique ce principe à la théologie de l’icône : ce n’est pas la matière que l’on vénère, mais la personne représentée.
L’image est un signe sacramentel, un pont, un rappel, une mémoire vivante. Elle renvoie à plus qu’elle-même, comme le corps du Christ en Eucharistie renvoie à sa divinité réelle.
L’Ancien Testament : des images dans le culte ?
Contrairement à une idée reçue, l’Ancien Testament n’interdit pas toutes les images. Dieu ordonne, dans l’Exode, la fabrication de chérubins sur l’Arche d’Alliance :
« Tu feras deux chérubins d’or, tu les feras aux deux extrémités du propitiatoire. » (Ex 25, 18)
Ces images ornent le lieu le plus sacré du culte juif, le Saint des Saints. Elles ne sont pas adorées, mais elles participent à la liturgie comme signes visibles de la présence de Dieu.
Le frère dominicain Paul-Adrien d’Hardemare le rappelle : la Bible distingue l’image idolâtrique, qui prétend contenir la divinité, de l’image liturgique, qui élève l’âme vers Dieu. Les catholiques ne rendent pas un culte aux images, mais à Dieu par les images. Ils vénèrent ce que l’image représente, non ce qu’elle est en elle-même.
Loin de trahir l’Écriture ou les Pères, la vénération des images dans l’Église catholique est enracinée dans la Révélation elle-même. Parce que Dieu s’est fait chair, il peut être représenté. Parce que l’homme est corps et esprit, il a besoin de signes visibles pour s’élever vers Dieu.
Conclusion : la foi chrétienne est incarnée
L’image sacrée n’est pas un absolu, mais un chemin vers le Prototype. En contemplant une icône du Christ, nous rejoignons le geste de Thomas et des mages : nous reconnaissons dans le visible, le Dieu invisible.
Et nous pouvons, devant l’image du Christ, proclamer dans la foi :
« Mon Seigneur et mon Dieu. »

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