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De la transmission historique à l’autorité divine : pourquoi l’Église catholique interprète authentiquement l’Écriture 

En vue de la préparation de prochains articles, ce blog connaît actuellement une période de pause. Néanmoins, la récente publication de Maxime Georgel sur la question de l’autorité de l’Eglise et la Bible appelle une réponse préliminaire, fondée sur l’exégèse biblique.

I. Clarification préalable : quel est l’argument catholique réel ?

L’argument critiqué (« puisque l’Église a transmis l’Écriture, elle seule peut l’interpréter ») n’est pas l’argument catholique classique. L’Église n’appuie pas son auctoritas seulement sur un fait historique (la collecte et la transmission des livres), mais sur une institution divine1: le Christ confie aux Apôtres et à leurs successeurs la mission d’enseigner avec autorité et d’interpréter authentiquement la Révélation (Mt 16, 18‑19 ; Lc 10, 16), et l’Église est dite « colonne et soutien de la vérité » (1 Tm 3, 15). Le Magistère sert la Parole de Dieu (Écriture et Tradition) et en donne l’interprétation authentique ; il n’est « au‑dessus » ni de l’Écriture ni de la Tradition, mais les sert (Vatican II, Dei Verbum 10). Autrement dit : l’autorité d’interpréter découle du mandat du Christ et de la succession apostolique, non d’un simple « droit du copiste ».

Syllogisme catholique correct (schématique) :

  1. Le Christ a confié aux Apôtres et à leurs successeurs l’enseignement et l’interprétation authentiques de la Révélation (Mt 28, 19‑20 ; Lc 10, 16 Dei Verbum 10).
  2. La même Église apostolique, sous l’assistance de l’Esprit Saint, a discerné le canon et en régit l’usage (Conciles antiques ; Trente, session IV).
  3. Donc l’Église détient l’autorité d’interpréter authentiquement l’Écriture.

II. Réponse aux deux prémisses et à l’analogie des scribes

II.1. Sur la prémisse 2 (« celui qui transmet détient l’autorité d’interpréter »)

Prise isolément, cette prémisse est contestable. Mais la position catholique ne l’emploie pas ainsi. Le fondement de l’interprétation authentique est le mandat du Christ et la succession apostolique (cf. 1 Tm 3, 15 ; 2 P 1, 20), explicités par le Magistère (Trente ; Vatican I et II). Que l’Église ait transmis les Écritures est un signe historique de cette mission reçue, non son titre juridique unique. 2

L’analogie avec les scribes juifs ne convient pas  : dans le Nouveau Testament, l’autorité d’enseignement passe explicitement du « siège de Moïse » (Mt 23, 2‑3) à l’édifice apostolique fondé sur Pierre et le collège apostolique (Mt 16, 18‑19 ; Jn 16, 13 ; Ac 15) 3. Le Christ institue une autorité visible qui discerne, enseigne et tranche (cf. concile de Jérusalem, Ac 15, 28).

II.2. Sur la prémisse 1 et l’« équivoque » alléguée (Église antique vs « romaine moderne »)

Dire que « l’Église catholique antique n’est pas l’Église catholique romaine moderne » suppose précisément ce qui est en débat. L’identité de l’Église se mesure à la succession apostolique et à la communion avec les sièges apostoliques, au premier rang desquels Rome. Dès le IIᵉ siècle, Irénée de Lyon atteste la nécessité, pour toute Église, de s’accorder avec l’Église de Rome « en raison de sa principauté plus puissante » (Adv. haer. 3, 3, 2)4Augustin lie expressément la crédibilité de l’Évangile à l’« autorité de l’Église catholique » 5. Les conciles africains (Hippo 393, Carthage 397/419) énumèrent les livres canoniques et sollicitent la confirmation de l’« Église d’outre‑mer » (Rome) 6 ; Innocent I renvoie la même liste 7Trente (1546) fixe le canon de manière solennelle. 8 Vatican II enseigne que l’unique Église du Christ « subsiste dans l’Église catholique » 9 en communion hiérarchique (LG 8). Ces jalons manifestent une continuité organique entre l’Église antique et l’Église catholique en communion avec l’évêque de Rome.

II.3. Sur la mention des orthodoxes et des protestants

Oui, l’Orient orthodoxe participe puissamment à la transmission des manuscrits et de la liturgie, et l’époque moderne voit des contributions décisives de savants protestants à la critique textuelle (p. ex. Beza, Aland, Metzger). Mais cela relève de la transmission matérielle du texte (copie, édition, impression) et de la science historique, non de la détermination du canon ni de l’interprétation authentique dans l’ordre de la foi. Le Codex Bezae porte le nom d’un possesseur réformé, mais sa valeur est textuelle ; il ne fonde aucune compétence magistérielle 10. Le débat théologique porte sur l’instance qui, de droit divin, juge le « vrai sens » de l’Écriture (Trente ; Vatican II), non sur la seule érudition philologique.

Par ailleurs, aucun article du site Par la Foi n’a à ce jour répondu aux objections remettant en cause toute légitimité des églises supposées réformées et non seulement du point de vue Romain, mais aussi Orthodoxe :

III. Invalidité du syllogisme proposé par Georgel

Ce syllogisme attaque un épouvantail :

  • La prémisse 2 n’est pas une thèse catholique nécessaire.
  • La « substitution » de l’Église antique par « Rome moderne » n’est pas un abus ; la continuité historique et doctrinale avec la cathedra Petri est précisément attestée par les Pères et par les conciles.
  • Enfin, le catholicisme ne postule pas un « monopole » arbitraire : il argumente exégèse en main (Mt 16 ; Lc 10 ; Ac 15 ; 1 Tm 3, 15 ; 2 P 1, 20), par le témoignage patristique (Irénée, Augustin, Ignace), et par les actes conciliaires.

IV. Scriptura, Traditio, Magisterium : la règle de foi catholique

Le catholicisme nie Sola Scriptura non parce que l’Église a matériellement recueilli les livres, mais parce que la Révélation divine nous parvient par l’unité de l’Écriture et de la Tradition, interprétées authentiquement par un Magistère institué par le Christ (DV 9‑10). D’où deux corollaires bibliques très nets :

  • « L’Église du Dieu vivant, colonne et soutien de la vérité » (1 Tm 3, 15).
  • « Aucune prophétie de l’Écriture n’est objet d’interprétation privée » (2 P 1, 20).

V. Conclusion

L’objection retombe donc : le catholicisme ne revendique pas le droit d’interpréter parce qu’il a copié ou relié les livres, mais parce que le Christ a confié à l’Église, dotée d’une succession apostolique continue, la garde, le discernement et l’interprétation authentique du dépôt révélé. L’histoire du canon (Afrique latine, Innocent I, puis Trente) et le témoignage patristique (Irénée, Augustin, Ignace) confirment cette continuité. Les contributions scientifiques ultérieures (y compris protestantes) à la critique du texte sont précieuses mais n’affectent pas ce point de théologie fondamentale.


Synthèse finale

  • L’argument « l’Église a transmis ⇒ donc elle interprète » est une caricature ; l’autorité d’interprétation vient d’un mandat divin (Scripture + Tradition, interprétées par le Magistère).
  • L’« équivoque » alléguée entre l’Église antique et l’Église « romaine » est contredite par les Pères (Irénée, Augustin, Ignace), les conciles (Afrique, Trente) et le Magistère (Vatican II), qui attestent une continuité doctrinale et structurelle centrée sur la succession apostolique et la communion avec Rome.
  • Les apports orthodoxes et protestants à la transmission matérielle du texte sont réels et précieux, mais distincts de la question de l’autorité d’interprétation, que le Nouveau Testament et l’Église attribuent au Magistère.

  1. Saint Irénée et la Tradition comme œuvre de l’Esprit : Unité, vérité et vie dans la transmission apostolique ↩︎
  2. Le fait historique que l’Église catholique ait collecté, conservé et transmis les Écritures (par les conciles, les évêques, les moines copistes, etc.) manifeste extérieurement sa mission reçue du Christ. C’est un indice visible que l’Esprit Saint agit en elle et qu’elle est la gardienne du dépôt de la foi.
    Mais ce n’est pas la cause profonde de son autorité. L’autorité de l’Église pour interpréter l’Écriture vient directement d’un mandat divin : Jésus a confié aux Apôtres et à leurs successeurs le pouvoir d’enseigner avec autorité (cf. Mt 28, 18-20 ; Lc 10, 16 ; 1 Tm 3, 15 ; 2 P 1, 20).
    Donc :
    Cause profonde → mandat reçu du Christ (succession apostolique, assistance de l’Esprit Saint).
    Signe historique → le fait qu’elle ait effectivement rassemblé et gardé les Écritures depuis les origines. ↩︎
  3. Matthias et la succession apostolique ↩︎
  4. St Irénée de LyonAdversus haereses III, 3, 2 : « En effet, c’est à cette Église, en raison de sa principauté plus puissante, qu’il est nécessaire que toute Église — c’est-à-dire les fidèles de partout — se rallie. » Sources Chrétiennes 211, p. 32‑37 ; PG 7, 848‑849. ↩︎
  5. St AugustinContra epistolam Manichaei, quam vocant fundamenti 5, 6 : « Quant à moi, je ne croirais pas à l’Évangile, si l’autorité de l’Église catholique ne m’y avait conduit » PL 42, 176 ; CSEL 25, p. 197‑200. ↩︎
  6. Concile de Carthage (Codex canonum Ecclesiae Africanae, 419), can. 24 (ancien 36) : « Il a été décidé que, hormis les Écritures canoniques, rien ne soit lu dans l’Église sous le nom d’Écritures divines. »  Concilia Africae, ed. Munier, CCSL 149 (Turnhout, 1974), p. 63‑67 ; Mansi, IV, 410‑415. ↩︎
  7. Pape Innocent I (405), Epistula ad Exsuperium Tolosanum
    Contenu : énumération des livres canoniques en conformité avec les listes africaines. PL 20, 495‑502 ; J.‑D. Mansi, Sacrorum Conciliorum…, III, 1047‑1050. ↩︎
  8. Concile de Trente (Session IV, 8 avril 1546), Decretum de libris sacris et de traditionibus recipiendis (canon) et De editione et usu sacrorum librorum (interprétation) « Il n’est permis à personne de tordre la Sainte Écriture selon ses propres opinions, contre le sens qu’a tenu et que tient la sainte Mère l’Église, à qui il appartient de juger du vrai sens et de l’interprétation des Saintes Écritures. »Conciliorum Oecumenicorum Decreta (Bologne, 1973), p. 663‑669 ; N. Tanner (ed.), Decrees of the Ecumenical Councils, vol. 2, p. 663‑669. ↩︎
  9. Vatican IIDei Verbum 10 : « Le devoir (munus) d’interpréter authentiquement la Parole de Dieu, écrite ou transmise, a été confié uniquement à l’autorité vivante du Magistère de l’Église. ↩︎
  10. Spécialistes – Critique textuelle (sur le Codex Bezae, etc.)
    Ouvrages :
    – B. M. Metzger & B. D. Ehrman, The Text of the New Testament, 4ᵉ éd., Oxford University Press, 2005 (notice « Codex Bezae (D 05) »).
    – K. Aland & B. Aland, The Text of the New Testament, 2ᵉ éd., Eerdmans, 1989. ↩︎


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