- Cet article fait suite au précédent : Hiérarchies de Grâce: Une Étude Linguistique et Théologique
- Et précède le suivant : Lc 1,28 et le parfait passif « κεχαριτωμένη » : les Pères grecs dévoilent la sainteté antérieure de Marie
Ces trois articles forment une réponse à l’intervention de Maxime Georgel au Bernardins et à toutes ses interventions qui ont suivi.
Préambule
Le présent article se veut une réponse méthodique aux récentes publications de Maxime Georgel, lesquels remettent en cause l’usage que la tradition catholique fait du salut angélique de Luc 1, 28 en faveur de la doctrine de l’Immaculée Conception. Dans son texte, l’auteur soutient que la qualification de Marie comme « κεχαριτωμένη » ne saurait constituer un argument dogmatique : d’une part parce que le même verbe, appliqué par Paul aux croyants dans Éphésiens 1, 6, n’implique aucune immunité au péché ; d’autre part parce que la valeur du parfait en grec ne garantirait ni l’ancienneté extrême de l’action, ni sa permanence absolue. Pour étayer sa position, M. Georgel convoque trois autres parfaits passifs (1 Co 15, 4 ; Rm 5, 5 ; Jn 19, 30) afin de montrer que ce temps verbal décrit simplement un état présent issu d’un acte passé, sans autre précision chronologique, et il appelle en renfort l’autorité d’une série de Pères de langue grecque qui parleraient plutôt de « purification » que d’immutabilité originelle. Il passe sous silence la question du péché originel, pourtant absente de la théologie des Pères grecs. Laissons cela de côté pour l’instant.
Le débat dépasse la seule portée dogmatique ; il touche à la compréhension même du parfait grec, à la distinction entre résultatif et statif, et, en définitive, à l’articulation entre événement salvifique et état de grâce. L’objet de la présente étude n’est donc pas de reprendre l’argumentaire apologétique traditionnel, mais d’examiner le dossier linguistique. Nous analyserons successivement la morphologie et l’aspect du parfait, la place rhétorique des parfaits proclamatoires (Jean 19, 30 ; 1 Co 15, 4 ; Rm 5, 5), puis la nature participiale et vocative de « κεχαριτωμένη » en Luc 1, 28. Ce parcours cherchera à montrer que la valeur stative du parfait lucanien se distingue des parfaits résultatifs utilisés pour proclamer l’achèvement d’un acte rédempteur ; il évaluera enfin la portée théologique que l’on peut, ou non, légitimement tirer de cette distinction.
En répondant ainsi point par point aux objections de M. Georgel, nous entendons préciser la grammaire, clarifier le registre des textes invoqués et, chemin faisant, proposer une lecture plus fine—et mieux fondée—des liens entre le verbe grec, la théologie de la grâce et la tradition confessante.
1 . Introduction générale
1. 1 Cadre linguistique de l’aspect parfait
En morphologie verbale grecque, le parfait se manifeste par un redoublement de la racine : ce procédé signale à la fois que l’action est achevée et que ses effets demeurent au moment où l’on parle. Les grammaires actuelles décrivent cette forme comme la conjonction de ces deux valeurs :
- D’un fait parvenu à son terme.
- D’un état issu de ce fait et encore présent.
Ainsi le parfait ne se réduit pas à un marqueur temporel d’antériorité ; il fonctionne comme un trait d’union où l’événement historique et la situation actuelle se rejoignent, donnant à la forme verbale une épaisseur théologique particulière.
1. 2 Portée exégétique et théologique des passages étudiés
Le Nouveau Testament emploie le parfait lorsqu’il veut présenter le salut sous sa double dimension : acte unique, irrépétible, et réalité toujours efficiente dans la vie de l’Église. Trois versets illustrent le premier versant :
- Jean 19, 30 (τετέλεσται, « c’est accompli ») proclame la clôture de l’œuvre rédemptrice.» ; On trouve réellement, dans quelques reçus fiscaux et documents douaniers égyptiens de l’époque, le mot τετέλεσται noté en marge pour indiquer qu’un paiement est totalement acquitté ; dans ce contexte, le terme signifie clairement : « c’est réglé, c’est terminé » 1.
- 1 Corinthiens 15, 4 (ἐγήγερται, « il est ressuscité ») fait de la résurrection un fait définitivement réalisé dont l’effet subsiste ;
- Romains 5, 5 (ἐκκέχυται, « l’amour a été répandu ») pose l’effusion de l’amour divin comme un don déjà versé et encore opérant.
Face à ce groupe résultatif, Luc 1, 28 propose un parfait de nature stative : κεχαριτωμένη (« comblée de grâce ») ne met pas l’accent sur le moment où le don fut accordé mais sur l’état durable de Grâce dans lequel se trouve Marie. La valeur causative du verbe χαριτόω (« rendre gracieux ») et la présence d’un vocatif participial soulignent encore cette orientation qualitative 2.
L’analyse qui suit examinera d’abord les parfaits à portée résultative (Jean 19, 30 ; 1 Co 15, 4 ; Rm 5, 5), puis la forme stative de Luc 1, 28, avant de confronter les deux usages afin de dégager leur intérêt doctrinal et pastoral.
2 . Théorie de l’aspect parfait
2. 1 Définition morphologique et valeur aspectuelle
Le parfait grec se reconnaît d’abord à sa morphologie : redoublement de l’initiale, éventuellement suivi, dans la voix active, du suffixe -κ-, puis des désinences propres au système parfait. Cette redondance phonétique – λέ-λυ-κα, γέ-γρα-φα, τε-τέλε-σται – constitue l’indice le plus stable du thème parfait dans l’ensemble de la tradition ancienne 3. Contrairement aux temps marqués par l’augment (imparfait, aoriste, plus-que-parfait), le parfait n’inscrit aucune référence temporelle explicite ; il ne possède pas cette ε- initiale qui, en grec de l’époque, est le seul indicateur systématique de passé à l’indicatif. De ce fait, la forme parfaite appartient avant tout au domaine de l’aspect : elle désigne un procès accompli – la phase interne est fermée – mais elle met simultanément l’accent sur l’état qui résulte de cet accomplissement et qui se trouve toujours en vigueur lorsque le locuteur parle. Les grammaires aspectuelles contemporaines décrivent cette articulation comme la superposition d’un point final atteint et d’un état consécutif présent 4. L’analyse synchronique rejoint ici l’observation historique : la redoublement obligatoire du parfait, absent des autres “thèmes de temps”, marque visuellement et auditivement le rebond du procès, de son point d’achèvement vers la situation d’énonciation.
2. 2 Interprétations fonctionnelles : résultative et stative
Depuis les grammaires classiques de Curtius et Brugmann jusqu’aux synthèses de McKay ou de Porter, deux descriptions complémentaires se dégagent. La première, dite « résultative », signale que la forme parfaite peut mettre en relief le moment même où l’action parvient à son terme ; la phrase fonctionne alors comme la proclamation qu’un processus vient d’être mené à bonne fin, proclamation aussitôt rivée à ses effets permanents. La seconde, qualifiée de « stative », insiste non sur le tournant historique mais sur la situation qui en découle ; le verbe se rapproche alors d’un adjectif, décrivant un état désormais établi. La quasi-totalité de la documentation néo-testamentaire peut se ranger sur cette ligne de crête : tantôt l’auteur oriente le regard vers l’achèvement (parfaits proclamatoires : τετέλεσται, ἐγήγερται, ἐκκέχυται), tantôt il privilégie la condition présente (parfaits qualificatifs : κεχαριτωμένη, γεγέννηται). Stanley Porter rattache ces deux emplois à une même catégorie aspectuelle, qu’il nomme « stative » au sens strict : dans tous les cas, explique-t-il, le locuteur décrit un état résultant ; la nuance réside seulement dans le degré de saillance accordé au procès antérieur 5. D’autres auteurs, suivant la terminologie traditionnelle, continuent de réserver le label « statif » aux contextes où l’action génératrice passe à l’arrière-plan. Quoi qu’il en soit de la nomenclature, la distinction fonctionnelle demeure opératoire en exégèse : elle offre une clé pour déterminer si un parfait sert d’abord à sceller un acte irréversible ou à qualifier l’être du sujet au présent.
Plusieurs paramètres grammaticaux aident à trancher. Un parfait indicatif autonome, surtout lorsqu’il est introduit par un verbe de parole (εἶπεν· τετέλεσται), relève volontiers de la perspective résultative. Un participe parfait employé au vocatif ou intégré à une copule (ἐστε σεσῳσμένοι) bascule, quant à lui, dans la perspective stative. Dans les deux cas, la valeur temporelle reste identique : l’action est antérieure. Ce qui varie, c’est la mise au point narrative : le narrateur soit attire l’oreille sur l’instant d’achèvement, soit oriente le regard vers l’état désormais fixe que cet achèvement a instauré.
La suite de l’étude appliquera ce cadre théorique à quatre passages néotestamentaires afin de montrer comment, à travers une même morphologie, se disent deux focalisations théologiques : le salut comme événement scellé et le salut comme état permanent.

3 . Parfaits « résultatifs ponctuels »
3. 1 Jean 19, 30 : τετέλεσται – l’œuvre scellée
Au terme du récit de la Passion, Jean place sur les lèvres de Jésus un parfait indicatif moyen/passif : τετέλεσται. Morphologiquement, le redoublement (τε-τέλε-) et la désinence du parfait marquent un procès entièrement mené à bonne fin ; syntactiquement, le verbe apparaît isolé, précédé du verbe de parole « il dit », façon de transformer la forme verbale en proclamation. La papyrologie hellénistique connaît l’usage de formes parfaites de τελέω pour attester qu’une taxe ou une dette est « réglée » ; la lecture précise des reçus de Grenfell et Hunt montre qu’on y trouve le verbe proche τετελώνιται (« le tribut a été acquitté »), mais l’idée de solde soldé demeure pertinente pour éclairer la nuance johannique 6. L’Évangile, toutefois, va plus loin : le parfait ne dit pas seulement que la mission vient de s’achever ; il affirme que l’état d’accomplissement est désormais irréversible. La valeur est donc résolument résultative : l’instant décisif est atteint et, à partir de cet instant, l’histoire du salut se trouve définitivement scellée.
3. 2 1 Corinthiens 15, 4 : ἐγήγερται – la résurrection établie
Dans le credo qu’il cite aux Corinthiens, Paul enchaîne deux aoristes (ἀπέθανεν, ἐτάφη) et, soudain, passe au parfait : ἐγήγερται (« il a été relevé »). L’alternance n’est pas stylistique mais théologique : mort et ensevelissement sont des événements clos ; la résurrection, au contraire, fonde un état qui perdure. Les commentateurs notent que le parfait souligne « la condition de vie inaugurée » ; l’expression copie donc en syntaxe verbale le mot d’ordre : « Le Christ est ressuscité et il demeure vivant ». Dans le reste du chapitre, St Paul bâtit son raisonnement sur cette permanence ; si le Christ « n’a pas été relevé », tout l’édifice vacille — conditionnelle qui, précisément, serait impossible à formuler sans l’appui d’un parfait.
3. 3 Romains 5, 5 : ἐκκέχυται – l’effusion accomplie
St Paul affirme que « l’amour de Dieu ἐκκέχυται dans nos cœurs par l’Esprit Saint ». Le verbe, parfait passif indicatif de ἐκχέω (« verser, répandre »), décrit un déversement achevé mais dont le contenu demeure présent. Les lexiques rappellent que le terme s’emploie pour un liquide vidé d’un contenant dans un autre ; la forme parfaite signifie que l’opération est terminée, le liquide est là, répandu, et qu’il ne sera pas retiré St Paul situe ainsi la vie chrétienne à l’intérieur d’une réalité déjà donnée ; il ne prie pas pour que l’amour soit versé, il constate qu’il l’est.
3. 4 Synthèse interne
Les trois passages partagent un même usage du parfait : ils désignent l’instant où l’acte salvifique parvient au terme de son parcours historique, puis ils verrouillent cet instant en le transférant immédiatement dans le présent du croyant. Dans chaque cas, l’effet perdure parce que l’action, précisément, est achevée : le salut est « payé », la résurrection « établie », l’amour « déversé ». La morphologie parfaite revêt une fonction déclarative ; elle scelle un changement d’état du monde, non une simple qualité du sujet. C’est pourquoi la forme se rencontre à l’indicatif autonome, souvent après un verbe de parole ou dans une chaîne narrative ; elle sert à publier la nouvelle que le point de bascule a été franchi et à en garantir l’irréversibilité. Ces trois verbes constituent donc le noyau même du parfait résultatif ponctuel : un procès historiquement ponctuel, un résultat durable, une théologie de l’acquit définitif.
4. Parfait « statif »
4. 1 Luc 1, 28 : κεχαριτωμένη – portrait d’un état durable
Au cœur de la salutation angélique se trouve le participe parfait passif κεχαριτωμένη. Morphologiquement, la forme exhibe le redoublement caractéristique du thème parfait (κε-χαριτω-) suivi de la désinence féminine en -μένη, ici au cas nominatif–vocatif ; la voix passive indique que le sujet a reçu l’action, non qu’il l’a produite. La traduction littérale serait : « toi qui as été gratifiée et qui demeures ainsi ». L’analyse syntaxique confirme la lecture : le participe fonctionne comme un vocatif, c’est-à-dire comme un titre adressé directement à Marie, et non comme une simple épithète apposée à un nom propre ; le verset 29, où la jeune fille s’interroge sur le sens de la parole, prouve qu’elle comprend cette appellation comme une désignation de son état présent. La littérature exégétique souligne que le parfait passif évoque « une grâce antérieure déjà réalisée dont les effets subsistent ».
4. 2 Le verbe χαριτόω : valeur causative et rareté du vocabulaire
Χαριτόω dérive du substantif χάρις (« grâce ») avec le suffixe verbal –όω, pour signifier « mettre dans l’état de ». Le sémantisme est donc intrinsèquement causatif : rendre gracieux. Les lexiques majeurs (Thayer, HELPS, BDAG) rappellent que le verbe n’apparaît que deux fois dans le Nouveau Testament : Luc 1, 28 et Éphésiens 1, 6, où l’aoriste actif ἐχαρίτωσεν déclare que Dieu « nous a gratifiés de sa grâce ». La fréquence infime du terme renforce sa portée théologique : chaque occurrence fait de Dieu l’agent qui crée la condition décrite, tandis que le parfait, en grec, signale que cette condition demeure.
4. 3 Le vocatif participial : fonction rhétorique et portée identitaire
Employer un participe parfait au vocatif pour interpeller un personnage est rarissime ; la forme la plus proche se trouve en Juges 6, 12 (LXX), où l’ange s’adresse à Gédéon : « ὁ δυνατὲ ἐν ἰσχύϊ ! » (« vaillant guerrier ! »). Dans Luc 1, 28, l’ange substitue au nom propre un titre tiré du verbe : κεχαριτωμένη. Cette option rhétorique transforme la qualité acquise en identité ; elle sert aussi de déclaration publique : l’état de grâce n’est pas seulement réel, il est désormais reconnu. Les guides de traduction soulignent qu’une telle construction exige souvent, dans les langues modernes, l’ajout d’un nom (« Réjouis-toi, ô toi qui es comblée, Marie ») pour préserver l’adresse directe tout en rendant l’idée du titre participial 7.
Le paradoxe du verset naît précisément de la rencontre entre ces trois éléments. Le parfait signale une action antérieure ; le verbe, par sa morphologie causative, attribue cette action à Dieu ; le vocatif, enfin, fait de l’état obtenu le signe distinctif de la destinataire. Ainsi κεχαριτωμένη illustre à plein la valeur stative du parfait : l’action fondatrice s’efface derrière la condition actuelle qu’elle a produite, laquelle devient la carte d’identité du sujet. C’est en cela que le verset se différencie radicalement des parfaits proclamatoires de Jean 19, 30, 1 Corinthiens 15, 4 et Romains 5, 5 : là, le parfait publie le point d’achèvement ; ici, il nomme la permanence d’un état.
5. Tableau comparatif : parfaits « résultatifs ponctuels » et parfait statif
5. 1 Principe de la comparaison
Les trois formes verbales τετέλεσται (Jn 19, 30), ἐγήγερται (1 Co 15, 4) et ἐκκέχυται (Rm 5, 5) proclament chacune l’instant précis où un acte salvifique atteint son terme ; la forme parfaite assure alors la transition immédiate entre ce terme historique et la validité présente de ses effets. À l’inverse, le participe κεχαριτωμένη (Lc 1, 28) ne met pas en avant l’événement qui a causé la grâce ; il décrit, au moment de l’énonciation, la condition permanente qui en découle. La différence porte donc moins sur la valeur intrinsèque du parfait — toujours « action accomplie + résultat actuel » — que sur la focalisation narrative : l’un des groupes marque la bascule de l’histoire, l’autre qualifie l’état d’un sujet.
5. 2 Tableau synthétique
| Axe d’observation | Parfaits « résultatifs ponctuels » (Jn 19, 30 ; 1 Co 15, 4 ; Rm 5, 5) | Parfait « statif »(Lc 1, 28) |
|---|---|---|
| Focalisation temporelle | Point d’achèvement du procès : le texte invite à constater que l’événement vient d’être mené à terme (mort consommée, résurrection réalisée, effusion accomplie). | État durable : le texte défini une cause antérieure et se concentre sur la situation présente de la destinataire. |
| Forme syntaxique typique | Verbe au parfait indicatif autonome, souvent introduit ou encadré par un verbe de parole ; fonctionne comme une proclamation (π. ex. « εἶπεν· τετέλεσται »). | Participe parfait passif au vocatif ; fonctionne comme un titre identitaire et sert de prédicat qualitatif. |
| Effet rhétorique | Déclaration d’irréversibilité : l’auteur scelle le tournant historique devant le lecteur. | Nomination : l’auteur confère un nom ou une qualité permanente qui définit désormais la personne de Marie. |
| Portée théologique | Salut « acquitté », résurrection « établie », amour « versé » : chaque verbe assoit une œuvre divine unique dont les effets demeurent pour l’Église. | Grâce comme identité : la faveur divine reçue autrefois caractérise toujours, au présent, la personne de Marie. |
5. 3 Résultat herméneutique
Le tableau révèle que les parfaits résultatifs ponctuels remplissent une fonction déclarative : ils marquent le moment où l’histoire du salut se ferme sur un accomplissement définitif. Le parfait statif de Luc, lui, travaille en registre descriptif : il fixe, dans le discours direct, l’identité d’un sujet transformé. Distinguer ces deux pôles évite de niveler le texte biblique : on ne traduira ni ne prêchera de la même manière un parfait qui annonce la clôture d’un acte rédempteur et un parfait qui signale la stabilité d’une grâce déjà accordée.

6. Implications exégétiques
6. 1 Sotériologie : acte unique et état continu
Les trois parfaits résultatifs ponctuels se laissent regrouper sous une théologie de l’« achèvement définitif ». Dans τετέλεσται (Jn 19, 30) l’action rédemptrice atteint son terme et, dès qu’elle s’achève, elle est réputée valable pour toujours ; les anciens reçus fiscaux où le verbe sert à indiquer qu’une dette est « payée intégralement » confirment l’idée d’un solde réglé une fois pour toutes 8. De même, le passage de l’aoriste à l’indicatif parfait dans 1 Co 15, 4 — ἐγήγερται après ἀπέθανεν et ἐτάφη — signale que la résurrection, contrairement à la mort et à l’ensevelissement, institue un état vivifiant toujours actuel ; les commentateurs y voient la clé de tout l’argument pascal : le Christ « n’est plus au tombeau » mais « demeure vivant » 9 . Enfin, en Rm 5, 5, ἐκκέχυται affirme que l’effusion de l’amour divin est un acte accompli dont l’effet continue de « transformer » le croyant ; la permanence de cette diffusion est la raison pour laquelle « l’espérance ne déçoit pas » 10.
Ces trois verbes dessinent la même perspective sotériologique : le salut est fondé sur des actes ponctuels, historiques, mais chaque acte, une fois posé, confère au croyant une situation qui ne se renégocie plus. La théologie réformée a volontiers mis l’accent sur ce caractère « une fois pour toutes », tandis que la théologie catholique y voit l’assise objective d’un don qui se déploie ensuite dans la sanctification ; mais les deux traditions reconnaissent dans la morphologie parfaite le sceau de l’irréversibilité.
Par contraste, κεχαριτωμένη (Lc 1, 28) porte la réflexion sur l’« état continu ». La grâce accordée à Marie n’est pas en train de s’achever ; elle est constatée comme déjà là. Le caractère causatif du verbe χαριτόω confirme que Dieu, et non l’ange, a institué cette condition ; le parfait passif ne scande pas un tournant historique comparable à la croix ou à Pâques, il expose une identité permanente, ce qui alimente le discours ecclésial sur la sainteté mariale : la grâce est une réalité stable, non un événement fugitif 11.
| Ainsi la distinction linguistique recoupe une tension théologique : l’histoire du salut repose sur des actes ponctuels mais irréversibles, tandis que la vie croyante se déploie dans un état durable né de ces actes ! Ce qui confirme les grâces anticipées reçues de Marie, avant l’Annonciation. |
6. 2 Herméneutique : traduction et prédication
La traduction française doit restituer le point de vue narratif de chaque parfait. Pour τετέλεσται, la formule classique « C’est accompli » respecte la dimension proclamatoire ; traduire « Cela a été accompli » ferait perdre l’effet de cri conclusif. Certains exégètes anglo-saxons adoptent « It is finished », insistant sur la portée judiciaire (« paid in full ») ; l’équivalent français « La dette est acquittée » serait interprétatif mais fidèle à la nuance juridique.
Avec ἐγήγερται, il convient de garder un présent parfait : « Il est ressuscité » plutôt que « Il s’est relevé », afin de marquer que la vie inaugurée continue dans le présent de la confession de foi ; les commentateurs signalent que le changement de temps, dans le texte grec, matérialise la différence entre ce qui est clos et ce qui demeure. Pour ἐκκέχυται, la tension entre acte achevé et effet se diffusant est bien rendu par « l’amour a été répandu » ; ajouter « et demeure répandu » expliciterait la valeur parfaite, mais au prix d’une redondance.
Quant à κεχαριτωμένη, la tradition latine gratia plena (« pleine de grâce ») a cherché à exprimer la permanence de la grâce tout en gommant la dimension verbale causative ; les versions protestantes, préférant « très favorisée » ou « hautement favorisée », rendent l’idée de don reçu mais parfois affaiblissent la nuance stative. Une traduction précise devrait maintenir la composante verbale et la valeur de résultat : « Réjouis-toi, toi qui a été rendue comblée de grâce et qui le demeure ». Les débats de traduction illustrent à quel point la perception du parfait oriente la théologie mariale ou la christologie de la croix.
Sur le plan homilétique, le prédicateur gagnera à souligner ce que la forme parfaite proclame : d’un côté, un salut déjà accompli et irrévocable, qui fonde la confiance ; de l’autre, une grâce déjà reçue qui définit l’identité croyante. Négliger la valeur aspectuelle reviendrait à présenter la croix comme un processus inachevé ou la grâce mariale comme un simple projet ; respecter cette valeur permet, au contraire, d’annoncer le dynamisme du salut tel que le texte grec l’encode.
7. Conclusion générale
7. 1 Synthèse des résultats
L’examen croisé de Jean 19, 30, 1 Corinthiens 15, 4 et Romains 5, 5 a montré que le parfait, lorsqu’il fonctionne en position verbale autonome à l’indicatif, assume une valeur que l’on peut qualifier de « résultative ponctuelle ». La forme verbale attire alors l’attention sur l’instant exact où un acte rédempteur atteint son terme historique, puis projette ce terme dans le présent pour marquer l’irréversibilité de ses effets. Dans chacun de ces passages, le procès — achever, relever, répandre — est juridiquement clos, mais le texte insiste aussitôt sur la validité toujours active du résultat : l’œuvre est accomplie, le Vivant demeure ressuscité, l’amour répandu continue d’irriguer la vie des croyants.
À l’inverse, Luc 1, 28 illustre la face stative du même thème verbal. Le participe parfait passif, employé au vocatif, renvoie à une action divine mais ne commente pas le moment d’exécution (Conception, Animation etc?); il établit plutôt le portrait d’une identité durable. La grâce n’est pas décrite comme un événement à venir, ni même comme un fait à peine consommé ; elle est le mode d’être actuel de Marie. Ainsi se vérifie la plasticité aspectuelle du parfait : même morphologie, mais focalisations distinctes — tantôt l’achèvement du procès, tantôt l’état qu’il a produit.
7. 2 Apports méthodologiques
Cette enquête confirme l’utilité d’une lecture véritablement aspectuelle de la morphologie verbale grecque. La distinction résultatif / statif ne repose pas sur des nuances subjectives ; elle s’enracine dans des configurations syntaxiques précises et dans des effets rhétoriques repérables. Déterminer la fonction exacte d’un parfait revient à observer : l’autonomie ou non de la forme à l’indicatif, la présence éventuelle d’une copule, la nature participiale ou finie du verbe, enfin le rôle discursif (proclamation ou appellation). Une telle grille limite les risques d’interprétations théologiques anachroniques, puisqu’elle oblige à suivre la logique interne du texte. Elle permet en outre de rendre compte, sans artifice, de l’équilibre néotestamentaire entre l’histoire du salut comme succession d’événements uniques et la vie croyante comme état continuellement dérivé de ces événements.
Et Maxime Georgel ?
L’analyse aspectuelle conduite sur les quatre parfaits invoqués par Maxime Georgel établit une césure nette entre, d’une part, les formes résultatives ponctuelles (τετέλεσται, ἐγήγερται, ἐκκέχυται), véritables proclamations de l’achèvement d’un acte salvifique, et, d’autre part, le parfait statif et vocatif κεχαριτωμένη, qui qualifie la condition présente de Marie sans mettre en scène le moment précis où cette grâce lui fut conférée. La thèse voulant que toutes ces formes se valent syntaxiquement ne résiste donc pas à l’examen : le texte lucanien fournit un titre identitaire, les autres verbes scellent un tournant historique.
Ce constat linguistique, à lui seul, n’autorise pourtant aucune conclusion définitive en matière d’Immaculée Conception. Le parfait n’impose jamais une datation absolue de l’acte passé ; il signale seulement qu’un état actuel dérive d’une action antérieure. De même, les proclamations johannique et pauliniennes ne décrivent pas un état, mais verrouillent un événement. Toute lecture théologique doit dès lors dépasser la grammaire et intégrer le contexte canonique et la réception ecclésiale.
Sur ce point, il convient de rappeler un principe d’histoire des doctrines : les Pères de langue grecque ne disposent pas de la catégorie augustinienne de « péché originel ». Leur réflexion se développe dans un horizon marqué par la corruption et la mortalité héritées d’Adam, non par la culpabilité héréditaire telle qu’elle sera formulée en Occident. Aborder leurs écrits à partir du problème médiéval de l’immaculée conception risque donc de forcer le sens de leurs affirmations ; la question, pour eux, n’était tout simplement pas posée dans ces termes.
- “Paid in Full”? The Meaning of τετέλεσται (Tetelestai) in Jesus’ Final Words ↩︎
- Charitoo ↩︎
- Reduplication Herbert Weir Smith ↩︎
- The Greek Verbal System [3] Verbs and Aspect ↩︎
- Denver Seminary ↩︎
- La mention « Τετέλεσται » était-elle réellement estampillée sur les factures payées et les certificats de dette au premier siècle ? ↩︎
- Tips Translation Bible : Translation commentary on Luke 1, 28 ↩︎
- “Paid in Full”? The Meaning of τετέλεσται (Tetelestai) in Jesus’ Final Words ↩︎
- The First Importance of the Gospel (1 Cor. 15, 3-11) ↩︎
- When was the love of God shed abroad in our hearts in Romans 5, 5 ↩︎
- “Full of Grace” Versus “Highly Favored” ↩︎
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Un commentaire sur “Kεχαριτωμένη : le parfait statif de Luc 1, 28 face aux parfaits résultatifs du Nouveau Testament – Analyse linguistique en réponse à Maxime Georgel”