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Saint Jérôme et la primauté de Rome : Une réponse aux divisions théologiques et ecclésiologiques de l’Orient au IVe siècle

I. Contexte historique et ecclésiologique de la Lettre XV de saint Jérôme à saint Damase

1. Une Église d’Orient en proie aux divisions doctrinales

La deuxième moitié du IVe siècle se distingue par une période de grande instabilité théologique, en particulier en Orient, où les conséquences du concile de Nicée (325) continuent de provoquer des débats vifs. Le point central des controverses porte sur la compréhension de la Trinité, et notamment sur l’usage précis des termes ousia (substance) et hypostasis (personne ou réalité subsistante).

Même si l’arianisme a été officiellement condamné, il reste très influent à cette époque, soutenu par certains empereurs et divers groupes cherchant à édulcorer la foi formulée à Nicée. Pourtant, même parmi ceux qui rejettent l’arianisme, l’unité ne règne pas. Plusieurs courants affirment la pleine divinité du Christ, mais divergent sur les mots à employer, et sur la façon de formuler ce mystère si délicat. Le concile d’Alexandrie, tenu en 362 sous la direction de saint Athanase, tente de réconcilier les positions en affirmant que les trois hypostases sont bien distinctes, mais qu’elles partagent une unique ousia, c’est-à-dire une seule et même nature divine¹.

Cependant, cette tentative d’unification ne suffit pas à dissiper les tensions. Certaines communautés orientales refusent toujours d’utiliser le mot hypostasis, craignant qu’il soit mal compris et qu’il conduise à un trithéisme latent. D’autres, au contraire, y tiennent absolument, de peur de tomber dans une confusion entre les personnes divines — une dérive dite « sabellienne ». Ainsi, une véritable confusion règne, et les accusations d’hérésie deviennent fréquentes, voire systématiques. C’est dans ce climat troublé que se trouve saint Jérôme, témoin direct de ces divisions, et souvent incapable de distinguer clairement où se situe l’orthodoxie véritable.

Dans sa lettre au pape Damase, il exprime un profond désarroi devant ce chaos :

« Comme l’Orient depuis longtemps divisé déchire et met en lambeaux, dans son aveugle rage, la robe sans couture du Seigneur ; comme les renards détruisent la vigne du Christ, au point qu’il est bien difficile de reconnaître, parmi tant de citernes effondrées et qui n’ont plus d’eau, où se trouve la fontaine scellée, ce jardin fermé des Cantiques. »1

Par cette image biblique, il montre combien l’unité ecclésiale est mise à mal. La robe sans couture (Jn 19, 23-24) évoque la tunique du Christ, symbole de l’unité de son Corps mystique. Quant à la vigne du Cantique des cantiques (Ct 2, 15), elle figure ici une Église ravagée de l’intérieur.

2. L’instabilité épiscopale et la crise de l’autorité

Parallèlement aux débats théologiques, l’Église orientale est secouée par une crise institutionnelle importante. Les sièges épiscopaux deviennent le théâtre de rivalités permanentes. Le cas de l’Église d’Antioche est emblématique : la querelle entre Mélèce et Paulin divise la communauté chrétienne, déjà fragilisée. Ce conflit est d’autant plus grave qu’Antioche est un siège patriarcal de première importance, enraciné dans la tradition apostolique (cf. Ac 11, 26).

Dans cette confusion, même Jérôme a du mal à savoir à quelle autorité se fier. Les jeux d’influence sont nombreux, y compris ceux de petits groupes qui cherchent à tirer la situation à leur avantage. Il évoque ainsi des factions qu’il appelle les « campagnards unis avec les hérétiques Tharcéens », accusés de vouloir instrumentaliser Rome pour renforcer leur position :

« Les campagnards unis avec les hérétiques Tharcéens n’ont pas d’autre but que de se faire un point d’appui de votre communion, pour soutenir les trois hypostases dans l’ancienne signification du mot. » 2

Ce passage révèle que, pour Jérôme, la crise d’autorité ne peut pas être séparée de la crise doctrinale. Les désaccords ne portent pas seulement sur des subtilités théologiques : ce sont aussi des stratégies de pouvoir, des luttes d’influence qui menacent l’unité de l’Église.

Dans ce contexte troublé, Jérôme se tourne avec confiance vers le Siège de Rome. Il y voit plus qu’un arbitre disciplinaire : un garant de la fidélité à la foi reçue des apôtres.

3. L’Occident comme bastion de la vérité

Face au désordre oriental, Jérôme développe peu à peu une vision contrastée de l’Église universelle. D’un côté, l’Orient lui apparaît comme déchiré, incertain, parfois même corrompu. De l’autre, l’Occident, et surtout Rome, conserve l’intégrité de la foi. Il exprime cela dans des termes très forts, presque poétiques :

« Désormais le soleil de justice se lève dans l’Occident : dans l’Orient, c’est ce Lucifer tombé qui a placé son trône au-dessus des astres. » 3

En reprenant l’image du « soleil de justice » (Mal 3, 20), Jérôme veut dire que la lumière de la vérité semble maintenant briller en Occident. En revanche, l’Orient, jadis foyer de théologie, est ici assimilé à l’orgueil de Lucifer déchu (Is 14, 12-15).

Cette vision n’est pas seulement polémique : elle reflète un glissement réel dans l’ecclésiologie de l’époque. Alors que l’Orient avait été jusqu’alors le cœur du christianisme intellectuel — avec des figures majeures comme Athanase, Basile ou Grégoire de Nazianze — c’est désormais Rome qui est perçue comme la gardienne sûre de l’orthodoxie.

Il développe d’ailleurs cette idée par une autre métaphore tirée de l’Évangile :

« La terre couverte là d’une féconde verdure, garde dans toute sa pureté et multiplie au centuple la semence du Seigneur. Ici le froment enseveli dans les sillons dégénère en ivraie et ne produit que la folle avoine. » 4

En s’appuyant sur la parabole du bon grain et de l’ivraie (Mt 13, 24-30), Jérôme suggère que la foi porte du fruit là où elle est restée pure. À ses yeux, c’est l’Occident qui est devenu ce sol fertile, tandis que l’Orient a laissé croître des doctrines pernicieuses.

4. Conclusion : La Lettre XV, un témoignage du tournant ecclésiologique du IVe siècle

À travers sa Lettre XV, Jérôme nous livre un témoignage puissant du bouleversement ecclésiologique de la fin du IVe siècle. Dans un contexte d’incertitudes théologiques et de luttes épiscopales, il en vient à considérer Rome comme le seul pôle stable, capable de garantir à la fois l’unité visible de l’Église et la fidélité à la foi transmise.

Cette lettre n’est pas seulement un cri d’alarme ; elle marque aussi une étape décisive dans la conscience ecclésiale. Car si les premiers siècles du christianisme reconnaissaient une certaine collégialité entre les grands sièges apostoliques, la fin du IVe siècle inaugure un basculement. Le rôle de Rome commence à s’imposer non seulement comme arbitre des conflits, mais comme source doctrinale. Ce développement trouvera son aboutissement dans la définition solennelle de la primauté pontificale au concile Vatican I (1870).

II. L’incertitude sur l’évêque légitime d’Antioche

1. Un schisme persistant au sein de l’Église d’Antioche

L’Église d’Antioche, l’un des sièges apostoliques les plus anciens et les plus prestigieux de la chrétienté, traverse une crise ecclésiologique profonde au moment où saint Jérôme écrit sa lettre à saint Damase. En raison des conflits doctrinaux et des oppositions personnelles, la succession épiscopale y est disputée entre plusieurs candidats, ce qui fragilise la communion ecclésiale locale et pose la question de l’autorité légitime. Cette situation est d’autant plus préoccupante que l’évêque d’Antioche est, après celui de Rome et d’Alexandrie, l’un des plus importants de la chrétienté orientale, jouissant d’un prestige historique lié à la fondation apostolique de la ville (Ac 11, 26).

Dans sa lettre, saint Jérôme exprime son désarroi face à cette confusion et se tourne vers le pape pour obtenir une réponse claire quant à l’évêque avec lequel il doit être en communion :

« Je vous prie de me dire aussi quel est l’évêque d’Antioche avec lequel je dois communiquer » 5.

Cette demande explicite souligne la place centrale de Rome dans le maintien de l’ordre ecclésiastique. Jérôme considère que le pape détient l’autorité nécessaire pour déterminer quel évêque d’Antioche doit être reconnu comme légitime, ce qui témoigne d’une vision romaine de l’Église dans laquelle le Siège apostolique joue un rôle d’arbitre suprême en matière disciplinaire et doctrinale.

Historiquement, le schisme d’Antioche trouve son origine dans la période suivant le concile de Nicée (325). Si la foi trinitaire y avait été définie avec précision, son application en Orient fut marquée par des controverses et des divisions, notamment sur l’usage des termes grecs ousia (substance) et hypostasis (personne ou subsistance). Antioche, en particulier, fut le théâtre de rivalités entre différentes factions qui revendiquaient l’héritage de la foi nicéenne tout en s’opposant sur la terminologie et l’orientation doctrinale.

2. Mélèce et Paulin : deux évêques catholiques rivaux

À l’époque où Jérôme écrit à Damase, l’Église d’Antioche est divisée entre deux évêques catholiques : Mélèce et Paulin. Ce schisme est d’autant plus problématique que les deux prélats professent la même foi trinitaire, mais sont soutenus par des groupes opposés. Mélèce, élu évêque d’Antioche en 360, est d’abord perçu comme un candidat modéré qui plaît aux factions ariennes dominantes à la cour impériale. Cependant, il adopte progressivement une position plus ferme contre l’arianisme, ce qui lui vaut d’être exilé par l’empereur Constance II. Pendant son absence, Paulin est élu par une minorité catholique intransigeante qui refuse tout compromis avec les ariens. À son retour, Mélèce trouve son siège occupé et refuse de reconnaître Paulin, créant ainsi une rivalité qui va durer plusieurs décennies.

Jérôme fait allusion à cette situation complexe lorsqu’il mentionne qu’il ne sait pas avec qui il doit être en communion :

« Vital m’est inconnu, je repousse Mélec, j’ignore Paulin »6.

Il exprime ici sa perplexité face à la multiplicité des prétendants et son souci d’être en pleine communion avec le véritable évêque légitime. Cette formulation révèle également son inquiétude quant à la possibilité de se retrouver dans une situation de schisme involontaire.

L’ambiguïté du choix entre Mélèce et Paulin est renforcée par le fait que chacun des deux prélats est reconnu par des autorités ecclésiastiques respectées. Mélèce bénéficie du soutien des Églises orientales, notamment de celles d’Alexandrie et de Constantinople, tandis que Paulin est soutenu par Rome et l’Occident. C’est dans ce contexte que Jérôme s’adresse au pape Damase, car seule une décision romaine pourrait mettre fin à cette incertitude et garantir l’unité de l’Église.

3. L’autorité de Rome comme critère décisif de communion

La demande de Jérôme adressée à Damase ne se limite pas à une simple consultation : elle révèle une conception ecclésiologique claire selon laquelle Rome est l’instance ultime de discernement en matière de légitimité ecclésiastique. Ce point est renforcé par son affirmation de l’unité avec la chaire de Pierre, qu’il considère comme le critère essentiel de fidélité à l’Église du Christ :

« Quiconque mangera l’agneau hors de cette maison, n’est plus qu’un profane. Quiconque ne sera pas dans cette arche de Noé, périra par le déluge qui règne » 7.

En utilisant ces deux images – la maison pascale et l’arche de Noé –, Jérôme affirme implicitement que l’unité avec l’évêque légitime d’Antioche ne peut être garantie que par l’adhésion à la communion romaine. Cette perspective s’inscrit dans une vision de l’Église où l’unité visible et sacramentelle est inséparable de l’unité doctrinale, et où Rome apparaît comme le centre de cette unité.

Son inquiétude ne se limite pas seulement à la question de l’évêque d’Antioche, mais à la manière dont certaines factions cherchent à utiliser Rome pour légitimer leur position doctrinale. Il met en garde Damase contre le risque que certains groupes, notamment ceux qui défendent les « trois hypostases » dans un sens hétérodoxe, cherchent à obtenir la reconnaissance romaine pour asseoir leur influence :

« Les campagnards unis avec les hérétiques Tharcéens n’ont pas d’autre but que de se faire un point d’appui de votre communion, pour soutenir les trois hypostases dans l’ancienne signification du mot » 8.

Cet avertissement révèle que la reconnaissance d’un évêque par Rome ne constitue pas seulement un enjeu disciplinaire, mais aussi un enjeu doctrinal majeur. Dans un contexte où l’arianisme, le sabellianisme et d’autres courants hérétiques cherchent à influencer l’Orient chrétien, la décision de Rome sur la question d’Antioche est perçue comme déterminante pour la sauvegarde de la foi orthodoxe.

4. Conclusion : la communion avec Rome comme garantie d’orthodoxie

En définitive, la question soulevée par Jérôme dans sa lettre à Damase va bien au-delà du simple cas de l’Église d’Antioche. Elle témoigne d’une problématique plus large qui touche à la gouvernance ecclésiale et à la place de Rome comme centre de discernement doctrinal et disciplinaire. Dans un monde chrétien marqué par les conflits théologiques et les divisions locales, la communion avec l’évêque légitime ne peut être garantie que par l’autorité du pape, qui seul peut trancher avec certitude sur les successions épiscopales contestées.

Cette conception s’inscrit dans une tradition qui trouve son fondement dans les Pères de l’Église. Ainsi, saint Cyprien de Carthage († 258), dans son traité De l’unité de l’Église, affirme déjà que l’unité de l’Église repose sur celle de l’épiscopat, et que Rome en constitue le centre :

« Il y a un seul Dieu, un seul Christ, une seule Église et une seule chaire fondée sur Pierre » 9.

De même, saint Optat de Milève († 385), en réponse aux Donatistes, rappelle que la véritable Église est celle qui demeure attachée à l’unité avec l’évêque de Rome :

« Il faut que l’unité soit gardée avec la chaire de Pierre » 10.

Ces citations montrent que la pensée de Jérôme s’inscrit dans une ecclésiologie de la primauté romaine qui, bien avant les définitions dogmatiques ultérieures, reconnaît à Rome une fonction décisive pour maintenir l’unité et la vérité de l’Église.

III. Rome comme centre de l’unité ecclésiale

1. L’autorité de Rome face aux divisions de l’Église

Dans sa Lettre XV à saint Damase, saint Jérôme exprime avec force sa conviction que Rome constitue le centre de l’unité ecclésiale et doctrinale. Dans un contexte de divisions profondes, tant sur le plan théologique qu’institutionnel, il considère que seule l’autorité du siège de Pierre peut garantir l’orthodoxie de la foi et l’unité de l’Église. Ce rôle central de Rome se manifeste à deux niveaux : d’une part, par son rôle d’arbitre suprême dans les conflits ecclésiastiques, et d’autre part, par sa fonction de gardienne de la doctrine apostolique.

Dès le début de la lettre, Jérôme souligne la situation de l’Orient chrétien, déchiré par les querelles et les schismes, et il contraste cette instabilité avec la solidité de la foi romaine :

« J’ai cru devoir consulter la chaire de Pierre, la foi proclamée par la bouche apostolique : je viens maintenant demander la nourriture de l’âme où je reçus autrefois le vêtement de Christ. Ni la vaste étendue des mers, ni ces terres immenses qui nous séparent n’ont pu me détourner de rechercher la perle précieuse. » 11.

Dans cette phrase, plusieurs éléments sont significatifs. Jérôme désigne Rome non seulement comme un point de référence doctrinale, mais aussi comme un lieu où la foi est immuablement conservée. Il souligne que sa démarche est un retour aux sources de la vérité chrétienne, une quête d’orthodoxie qui transcende les distances géographiques et les barrières culturelles.

Le vocabulaire utilisé, notamment la référence à la chaire de Pierre, manifeste une reconnaissance implicite du primat romain, fondé sur la succession apostolique. Cette insistance sur Rome comme point de repère est d’autant plus marquée que Jérôme décrit l’Orient comme un lieu de désordre et de corruption doctrinale, utilisant des images bibliques évocatrices :

« Désormais le soleil de justice se lève dans l’Occident : dans l’Orient, c’est ce Lucifer tombé qui a placé son trône au-dessus des astres. » 12

En opposant l’Occident, symbolisé par Rome, au Lucifer déchu qui aurait établi son trône en Orient, Jérôme dramatise la situation théologique de son temps. Cette formulation suggère que, dans un monde chrétien en crise, Rome demeure le seul phare de vérité, tandis que l’Orient, miné par les hérésies et les divisions, a perdu sa pureté originelle.

2. La chaire de Pierre comme fondement de l’Église

L’un des passages les plus significatifs de la lettre est celui où saint Jérôme affirme sans ambiguïté son attachement à l’autorité du pape, qu’il présente comme le successeur de Pierre et le garant de la véritable foi :

« Je parle au successeur du Pêcheur, au disciple de la croix. Ne marchant en réalité qu’à la suite du Christ, je m’attache à votre Béatitude, je veux dire à la chaire de Pierre. C’est sur cette pierre que l’Église est bâtie, je ne puis l’ignorer. » 13

Cette déclaration repose sur la citation implicite de Matthieu 16, 18 : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l’Enfer ne prévaudront pas contre elle. » Ce verset, qui fonde la doctrine catholique de la primauté pétrinienne, est ici repris par Jérôme comme un principe structurant de l’ecclésiologie.

Jérôme insiste sur le fait que l’attachement à la chaire de Pierre n’est pas une option, mais une nécessité pour appartenir à la véritable Église. Rappelons la n.8 :

« Quiconque mangera l’agneau hors de cette maison, n’est plus qu’un profane. Quiconque ne sera pas dans cette arche de Noé, périra par le déluge qui règne. » 

Ces deux images renvoient à la tradition patristique qui assimile l’Église à la maison pascale, où seul l’agneau immolé (le Christ) peut être consommé dans un cadre de communion légitime, et à l’arche de Noé, figure du salut ecclésial où ceux qui se trouvent hors de l’Église sont condamnés à périr.

Cette perspective s’inscrit dans une vision organique et sacramentelle de l’Église, où l’unité avec le pape est indissociable de la communion avec le Christ lui-même. Jérôme exprime ainsi une conception de l’Église où la communion visible et institutionnelle avec Rome est une condition nécessaire de l’unité ecclésiale.

3. Rome, gardienne de la doctrine apostolique

La primauté de Rome ne se limite pas à une question de juridiction ecclésiastique ; elle est avant tout une question doctrinale. Dans sa lettre, saint Jérôme oppose la stabilité doctrinale de Rome aux erreurs qui se propagent en Orient. Il insiste sur le fait que seule Rome conserve la foi dans son intégrité, tandis que l’Orient est le théâtre de nombreuses hérésies :

« Quand une race perverse a dispersé son patrimoine, auprès de vous seuls se conserve intact l’héritage de nos pères. » 14

Ce passage met en évidence la conviction de Jérôme selon laquelle Rome est dépositaire de la tradition apostolique, alors que d’autres Églises, soumises aux influences hérétiques, risquent d’altérer l’enseignement authentique du Christ. Cette idée est renforcée par une autre comparaison où il distingue Rome comme un sol fertile et l’Orient comme une terre stérile où la semence de la foi dégénère :

« La terre couverte là d’une féconde verdure, garde dans toute sa pureté et multiplie au centuple la semence du Seigneur. Ici le froment enseveli dans les sillons dégénère en ivraie et ne produit que la folle avoine. » 15

La référence au froment et à l’ivraie renvoie directement à la parabole évangélique de Matthieu 13, 24-30, où le bon grain représente les fils du Royaume et l’ivraie les œuvres du Malin. En appliquant cette image au contexte de son époque, Jérôme indique que Rome conserve la foi pure, tandis que l’Orient est devenu un champ où les hérésies croissent et se multiplient.

Cette insistance sur Rome comme gardienne de la doctrine apostolique trouve un écho chez d’autres Pères de l’Église. Par exemple, saint Irénée de Lyon († 202), dans son traité Contre les hérésies, affirme déjà que l’Église romaine possède une autorité doctrinale universelle :

« Car avec cette Église, en raison de sa principauté supérieure, il est nécessaire que toute Église s’accorde, c’est-à-dire les fidèles qui sont de partout. » 16

Cette affirmation montre que dès le IIe siècle, la primauté doctrinale de Rome était reconnue comme un principe structurant de l’unité ecclésiale.

Même chose chez Saint Cyprien de Carthage (v. 200 – 258) :

Or, on sait ou et par qui peut être donnée la rémission des péchés que donne le baptême. C’est à Pierre d’abord, sur qui il a bâti son Église et en qui il a établi et montré l’origine de l’unité, que le Seigneur a conféré le privilège de voir délier ce qu’il aurait délié sur la terre. 17

4. Conclusion : Rome comme garant suprême de l’unité de l’Église

En définitive, dans sa Lettre XV à saint Damase, saint Jérôme exprime une conception de l’Église où l’unité doctrinale et ecclésiale est indissociable de la communion avec Rome. Il considère le pape comme le garant ultime de l’orthodoxie, capable de trancher les querelles théologiques et de préserver l’unité de l’Église universelle.

Son insistance sur la chaire de Pierre et son opposition entre la lumière de Rome et les ténèbres de l’Orient témoignent d’une ecclésiologie résolument romaine, où l’autorité du pape est essentielle à la stabilité de la foi chrétienne. Cette lettre constitue ainsi un témoignage précieux de la montée en puissance de la primauté romaine à la fin du IVe siècle, un principe qui sera progressivement défini et affirmé dans l’histoire de l’Église.

IV. Conclusion : La communion avec Rome comme garantie d’orthodoxie

1. L’unité avec Rome comme critère d’appartenance à l’Église

Dans la Lettre XV, saint Jérôme affirme avec force que l’unité avec le pape est une condition nécessaire pour appartenir à la véritable Église. Son insistance sur la communion avec Rome ne relève pas seulement d’une stratégie politique ou d’un positionnement disciplinaire, mais d’une nécessité théologique. Pour lui, la question de la communion ecclésiale ne peut être dissociée de la vérité doctrinale. Être en communion avec Rome signifie être en communion avec l’orthodoxie de la foi reçue des Apôtres. Pour lui, l’Église comme lieu unique de salut, une image que l’on retrouve notamment chez saint Cyprien de Carthage :

« Hors de l’Église, point de salut. Personne ne peut avoir Dieu pour Père s’il n’a pas l’Église pour mère. » 18

En citant ces références implicites, Jérôme souligne que la communion avec Rome ne relève pas d’un choix, mais d’une nécessité vitale pour le salut. Il rejoint ici une longue tradition ecclésiologique qui identifie l’Église avec une réalité visible et identifiable, en opposition aux courants hérétiques et schismatiques qui prétendent revendiquer une autorité propre.

2. La menace des divisions et la nécessité d’un arbitre suprême

L’une des préoccupations majeures de saint Jérôme dans cette lettre est le danger que représentent les divisions ecclésiales. En Orient, il constate une fragmentation progressive de l’unité, non seulement à cause des querelles théologiques sur la Trinité (notamment autour du terme hypostase), mais aussi à cause des schismes qui se multiplient. La situation de l’Église d’Antioche, où plusieurs évêques se disputent la légitimité du siège épiscopal, en est une illustration concrète.

Cette fragmentation le pousse à reconnaître la nécessité d’un arbitre suprême capable de trancher les débats et de garantir la vérité de la foi. Cet arbitre ne peut être qu’à Rome, où la succession apostolique de saint Pierre garantit la fidélité au dépôt révélé :

« J’ai cru devoir consulter la chaire de Pierre, la foi proclamée par la bouche apostolique. » 19

En reconnaissant à Rome un rôle unique dans la préservation de l’unité, Jérôme anticipe ce qui deviendra plus tard un principe fondamental de l’ecclésiologie catholique : le primat de juridiction du pape. Ce primat n’est pas seulement un privilège honorifique, mais une fonction essentielle pour maintenir la cohésion de l’Église universelle. Il repose sur une conviction théologique selon laquelle l’Église ne peut demeurer une sans un principe visible d’unité (Jn 17, 20-23).

Cette idée sera développée au fil des siècles et trouvera une expression dogmatique au concile de Florence (1439) dans la bulle Laetentur caeli :

« Nous définissons que le Saint-Siège apostolique et le Pontife romain détiennent la primauté sur toute la terre, que le Pontife romain est le successeur du bienheureux Pierre, le prince des Apôtres, et qu’il est le vrai vicaire du Christ, le chef de toute l’Église et le père et docteur de tous les chrétiens. » 20

L’appel de Jérôme à l’autorité papale préfigure ainsi l’évolution de la doctrine romaine, qui se précisera au cours des siècles jusqu’à sa formulation définitive au concile Vatican I (1870) avec la constitution Pastor Aeternus.

3. Une ecclésiologie qui s’inscrit dans la tradition des Pères de l’Église

L’insistance de saint Jérôme sur la primauté romaine ne constitue pas une innovation personnelle, mais s’inscrit dans une tradition patristique bien établie. D’autres Pères de l’Église, avant lui et après lui, affirmeront avec force que Rome est le centre de l’unité ecclésiale et doctrinale.

a) Saint Ignace d’Antioche († 107)

Dès le début du IIe siècle, saint Ignace d’Antioche, dans sa lettre aux Romains, reconnaît à cette Église une primauté unique parmi les autres communautés chrétiennes :

« L’Église qui préside à l’amour (agape) » 21.

Ce terme, traduit parfois par « l’Église qui préside à la charité », exprime déjà une forme de reconnaissance de l’autorité singulière de Rome dans la communion ecclésiale.

b) Saint Irénée de Lyon († 202)

Au IIe siècle, saint Irénée de Lyon, face aux hérésies gnostiques, affirme que toutes les Églises doivent se conformer à la doctrine romaine en raison de la primauté du siège de Pierre :

« Car avec cette Église, en raison de sa principauté supérieure, il est nécessaire que toute Église s’accorde, c’est-à-dire les fidèles qui sont de partout. » 22

Cette affirmation est particulièrement significative car elle témoigne du fait que la reconnaissance de l’autorité romaine est un principe admis dès les premiers siècles.

c) Saint Augustin († 430)

Un siècle après saint Jérôme, saint Augustin, confronté à l’hérésie donatiste, reprend lui aussi l’idée que Rome constitue un principe d’unité dans l’Église. Il écrit ainsi :

« Rome a parlé, la cause est finie » 23.

Cette célèbre formule illustre parfaitement la conception patristique selon laquelle la décision du pape constitue un jugement définitif en matière de foi et de discipline.

4. Conclusion : Saint Jérôme et la maturation de la primauté romaine

La Lettre XV de saint Jérôme à saint Damase constitue un document clé pour comprendre l’affirmation progressive du primat romain dans l’Église ancienne. Dans un contexte de divisions doctrinales et disciplinaires, Jérôme reconnaît avec force le rôle central de Rome comme gardienne de la foi et arbitre suprême des conflits ecclésiastiques.

Trois enseignements majeurs peuvent être tirés de cette lettre :

  1. La communion avec Rome est une condition nécessaire d’appartenance à la véritable Église.
  2. Le pape détient une autorité unique pour préserver l’unité et garantir l’orthodoxie de la foi.
  3. Cette vision de la primauté romaine s’inscrit dans une tradition patristique remontant aux premiers siècles du christianisme.

En cela, la Lettre XV de saint Jérôme annonce les développements ultérieurs de l’ecclésiologie catholique, qui culmineront dans les définitions dogmatiques de Florence (1439) et de Vatican I (1870). Ainsi, cette lettre témoigne non seulement de la crise théologique et ecclésiologique du IVe siècle, mais aussi de la construction progressive de la doctrine du primat pontifical, qui demeure un élément fondamental de l’ecclésiologie catholique jusqu’à aujourd’hui.

  1. Saint Jérôme Lettre XV, 1 ↩︎
  2. Ibid. XV, 5 ↩︎
  3. Ibid. XV, 1 ↩︎
  4. Ibid. ↩︎
  5. Ibid. XV, 5 ↩︎
  6. Ibid. XV, 2 ↩︎
  7. Ibid. ↩︎
  8. Ibid. XV, 5 ↩︎
  9. Saint Cyprien de Carthage De unitate Ecclesiae, 4. ↩︎
  10. Saint Optat de Milève Contra Parmenianum, II, 2-3. ↩︎
  11. Saint Jérôme  Lettre XV, 1 ↩︎
  12. Ibid. ↩︎
  13. Ibid. XV, 2 ↩︎
  14. Ibid. XV, 1 ↩︎
  15. Ibid. ↩︎
  16. Irénée de Lyon Adversus haereses, III, 3, 2 ↩︎
  17. Cyprien de Carthage Lettres 77, 9 ↩︎
  18. De Ecclesiae unitate, VI ↩︎
  19. Saint Jérôme Lettre XV, 1 ↩︎
  20. DS 1307 ↩︎
  21. Lettre aux Romains, préambule ↩︎
  22. Adversus haereses, III, 3, 2 ↩︎
  23. Sermon 131, 10 ↩︎

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