Préambule
Il était une fois, dans le vaste domaine de l’exégèse théologique, que quelques esprits se laissèrent aller à condamner l’empressement de la Vierge Marie à Cana, se contentant d’effleurer deux lignes d’un passage attribué à Saint Irénée. En se détournant de l’examen minutieux du contexte, de la citation exacte et de la profondeur de l’œuvre d’Irénée de Lyon, ils se trouvèrent privés d’une compréhension authentique. Par le récit de cette explication, nous vous invitons à entreprendre une lecture plus attentive et éclairée, digne de l’ampleur de la pensée qui se cache derrière ces écrits anciens.
Contexte tu texte AH III. 16, 6-7 à l’étude. Il est vivement recommandé de le lire avant. Traduction du P. Sagnard chez SC 34 p.294-295 :
« [16,6] — Il n’y a donc qu’un seul dieu le père, comme nous l’avons montré,
— et un seul christ jésus notre seigneur, venant tout le long de « l’économie » universelle et « récapitulant Tout » en Lui-même.
Dans ce « tout » est aussi compris « l’homme », modelé par Dieu. Donc Il « récapitule » l’homme aussi en Lui-même, d’Invisible devenu visible, d’Incompréhensible compréhensible, d’« Impassible » « passible », de verbe homme, « récapitulant tout » en Lui-même, de sorte que, comme le verbe de dieu est à la tête du monde supra-céleste, spirituel, invisible, ainsi « a-t-Il aussi la souveraineté » sur le monde visible et corporel, « assumant » en Lui-même « la primauté » ; et tandis qu’Il se pose Lui-même comme « Tête de l’ÉGLISE », Il « attire tout à Lui » au moment opportun 1.
[16,7] Car il n’y a rien en Lui de désordonné ou d’intempestif, de même qu’il n’y a rien d’incohérent chez son Père. Toutes choses sont connues d’avance par le Père, elles sont accomplies ensuite par le Fils, selon toute convenance, tout naturellement, au moment opportun.
C’est pourquoi, lorsque Marie voulait hâter le merveilleux « signe » du « vin » et désirait avant le temps participer à la coupe « de l’abrégé », le Seigneur, contenant cette hâte qui devançait son heure, lui dit :
— Femme, qu’importe à moi et à vous ? Mon heure n’est _pas encore venue_2.
Il attendait « l’heure » qui est connue d’avance par le Père.
Pour cette même raison, lorsque les hommes souvent voulaient s’emparer de Lui :
— Personne (est-il dit) ne mit la main sur Lui, car son heure n’était pas encore venue,
— l’heure de son arrestation, le temps de sa « Passion »

Italie
Introduction : Comprendre l’empressement marial chez saint Irénée
Dans le récit des noces de Cana (Jean 2, 1-12), un élément suscite souvent l’attention des lecteurs de saint Irénée : l’attitude de Marie, qui semble anticiper l’intervention de son Fils. Lorsque le vin vient à manquer, c’est elle qui interpelle Jésus en déclarant : « Ils n’ont plus de vin » (Jn 2, 3). La réponse de Jésus, à la fois énigmatique et solennelle — « Femme, qu’importe à moi et à vous ? Mon heure n’est pas encore venue » (Jn 2, 4) —, a donné lieu à de multiples interprétations, certaines pouvant laisser entrevoir une critique implicite de l’attitude de Marie. Dès lors, une question fondamentale se pose : cet empressement apparent de la Vierge traduit-il une forme d’impatience, une faiblesse humaine, ou révèle-t-il au contraire une réalité spirituelle plus élevée ?
Cette interrogation n’est pas nouvelle. Dès le IIe siècle, saint Irénée de Lyon (v. 130-202), l’un des plus grands théologiens de l’Église primitive, apporte un éclairage décisif en inscrivant cet épisode dans une vision théologique d’ensemble. Pour lui, l’intervention de Marie à Cana ne se réduit pas à une simple anecdote : elle s’intègre pleinement dans le mystère de la récapitulation en Christ, c’est-à-dire le rassemblement et l’accomplissement de toute l’histoire humaine en Jésus-Christ, qui vient restaurer l’humanité marquée par le péché et l’orienter vers le salut.
Cette perspective irénéenne est clairement exposée dans son œuvre majeure, Contre les Hérésies, où il affirme :
« Il n’y a donc qu’un seul Dieu le Père, comme nous l’avons montré, et un seul Christ Jésus notre Seigneur, venant tout le long de « l’économie » universelle et « récapitulant tout » en Lui-même. » 3
C’est précisément dans cette dynamique de récapitulation que s’inscrit la demande de Marie à Cana. Selon Irénée, rien dans l’économie divine ne se produit au hasard ou de manière précipitée, car « toutes choses sont connues d’avance par le Père, elles sont accomplies ensuite par le Fils, selon toute convenance, tout naturellement, au moment opportun » (ibid., III, 16, 7). Nous retrouvons également cette idée dans le livre des Actes au chapitre 2, 22-23 :
…Jésus de Nazareth […] livré selon le dessein arrêté et selon la prescience de Dieu, vous l’avez crucifié.
Toutefois, Irénée reconnaît explicitement chez Marie un certain « empressement » (intempestiva festinatio), qu’il décrit en ces termes :
« Lorsque Marie voulait hâter le merveilleux « signe » du « vin » et désirait avant le temps participer à la coupe « de l’abrégé », le Seigneur, contenant cette hâte qui devançait son heure, lui dit : Femme, qu’importe à moi et à vous ? Mon heure n’est pas encore venue. » 4
Se pose alors une question théologique essentielle : cet empressement marial constitue-t-il un défaut moral, une impatience malvenue, ou bien doit-il être compris comme une intuition prophétique parfaitement intégrée au dessein divin ?
Selon plusieurs commentateurs éminents d’Irénée, dont les pères François Sagnard et Adelin Rousseau, cette hâte ne saurait être perçue comme une imperfection. le père Sagnard, dans sa traduction des œuvres d’Irénée, affirme en effet :
« Comme on l’a dit plus haut (p. 297), il n’y a pas l’ombre d’une « imperfection » en Marie : autrement, le Christ n’aurait pas, en l’exauçant, approuvé son désir (qui n’est même pas formulé). L’intempestiva festinatio n’a pas le sens péjoratif qu’on serait tenté de lui donner dans un calque trop servile. » 5
Ainsi, loin de constituer une faiblesse, l’empressement de Marie témoigne d’une profonde intuition prophétique. Irénée semble y voir une anticipation mystique des événements salvifiques à venir, notamment l’Eucharistie et la Passion du Christ. Comme le souligne Adelin Rousseau :
« Pourquoi la Vierge Marie, […] n’aurait-elle pas compris elle aussi, dans une lumière prophétique, que les noces et le vin de Cana préfiguraient les Noces du Christ et de l’Église et le Vin de l’eucharistie ? » 6
Dès lors, loin d’être une figure passive ou imparfaite, Marie apparaît chez saint Irénée comme une actrice pleinement consciente du mystère du salut, collaborant intimement avec Dieu. Son empressement ne serait donc pas une impatience déplacée, mais bien une réponse à un appel intérieur, inspiré par Dieu lui-même, au bénéfice de toute l’humanité ?
Cet article se propose ainsi d’explorer, à travers une analyse approfondie des écrits d’Irénée et des commentaires les plus autorisés, la signification théologique de cet empressement marial, afin d’en dégager toute la portée spirituelle et christologique.
I. Le contexte théologique de Contre les Hérésies, III, 16, 6-7 : La récapitulation en Christ comme clé d’interprétation
Pour comprendre pleinement l’attitude de Marie lors des noces de Cana, il est indispensable de saisir le cadre théologique dans lequel saint Irénée inscrit cet épisode : la récapitulation. Ce concept fondamental constitue l’élément central de sa pensée théologique et représente la clé d’interprétation de toute l’histoire du salut. Sans cette perspective, l’importance spirituelle et christologique de l’attente mariale ne peut être saisie dans toute sa profondeur.

a) La récapitulation selon saint Irénée
Pour saint Irénée, évêque de Lyon et théologien du IIe siècle, la notion de récapitulation (ἀνακεφαλαίωσις) occupe une place centrale dans sa théologie. Le terme signifie littéralement « rassembler sous une seule tête », « unifier » ou « restaurer sous une même direction ». En d’autres termes, la récapitulation désigne le processus par lequel Dieu rassemble en Christ tout ce qui a été dispersé ou corrompu par le péché depuis Adam, donnant ainsi à l’humanité une nouvelle orientation vers le salut.
En contexte, Irénée exprime cette idée de manière explicite dans Contre les Hérésies :
« Il n’y a donc qu’un seul Dieu le Père, comme nous l’avons montré, et un seul Christ Jésus notre Seigneur, venant tout le long de « l’économie » universelle et « récapitulant tout » en Lui-même. Dans ce « tout » est aussi compris « l’homme », modelé par Dieu. Donc Il « récapitule » l’homme aussi en Lui-même, d’Invisible devenu visible, d’Incompréhensible compréhensible, d’ »Impassible » devenu « passible », de Verbe homme, « récapitulant tout » en Lui-même, de sorte que, comme le Verbe de Dieu est à la tête du monde supra-céleste, spirituel, invisible, ainsi a-t-Il aussi la souveraineté sur le monde visible et corporel, assumant en Lui-même « la primauté » ; et tandis qu’Il se pose Lui-même comme « Tête de l’Église ». » 7
Dans cette perspective, Jésus-Christ est le point culminant de l’histoire du salut, Celui en qui toute l’humanité et toute la création trouvent leur accomplissement ultime. Chaque événement, chaque action humaine, même la plus ordinaire, est reprise par le Christ, transfigurée et intégrée dans un dessein divin plus vaste.
b) La récapitulation comme accomplissement au « moment opportun »
Un aspect fondamental de la récapitulation chez Irénée est son ancrage temporel précis : l’événement de la Passion advient selon un ordre bien défini et voulu par Dieu, à l’instant déterminé par sa sagesse. Cette orchestration divine se manifeste clairement dans l’affirmation suivante, toujours en contexte :
« Il « attire tout à Lui » au moment opportun. » 8
Cette notion du « moment opportun » est essentielle : elle souligne que Dieu dirige l’histoire humaine avec un rythme précis, où chaque intervention divine survient exactement au temps fixé, ni avant ni après. C’est dans cette logique que s’inscrit l’échange entre Jésus et Marie à Cana : lorsque Jésus déclare « Mon heure n’est pas encore venue » (Jn 2, 4), il fait référence à cette « heure » souverainement déterminée par le Père, celle de la Passion et de l’institution de l’Eucharistie.
Irénée appuie cette interprétation en s’appuyant sur les paroles du Christ dans l’Évangile selon saint Jean :
« Et moi, quand j’aurai été élevé de la terre, j’attirerai tous les hommes à moi. » (Jn 12, 32)
L’élévation du Christ sur la croix constitue précisément cette « heure » tant attendue, préparée par le Père, où s’accomplit le salut de l’humanité. Irénée insiste encore sur cette attente :
« Il attendait « l’heure » […] de son arrestation, le temps de sa « Passion » connu d’avance par le Père… » 9
Ainsi, même un événement apparemment anodin comme la demande de Marie à Cana s’inscrit dans ce dessein divin bien plus vaste.
c) Marie dans la dynamique de la récapitulation
Dans cette perspective théologique, Marie occupe une place particulière, pleinement intégrée à l’œuvre du Christ. Son empressement à Cana ne peut donc être interprété comme une impatience mal placée, mais doit être compris comme un geste prophétique, révélateur de sa profonde union au dessein divin.
Marie, en tant que première disciple du Christ, anticipe mystiquement l’heure du salut et manifeste une intuition spirituelle qui dépasse la simple chronologie humaine. Adelin Rousseau met en lumière cette dimension en soulignant qu’Irénée attribue à Marie une connaissance anticipée du mystère eucharistique :
« Pourquoi la Vierge Marie, à qui Irénée n’hésite pas à reconnaître le don de prophétie […] n’aurait-elle pas compris elle aussi, dans une lumière prophétique, que les noces et le vin de Cana préfiguraient les Noces du Christ et de l’Église et le Vin de l’eucharistie ? » 10
Ainsi, loin d’être une précipitation malvenue, l’attitude de Marie exprime une conscience prophétique de l’accomplissement du salut. En devançant l’heure fixée, elle révèle non pas une impatience, mais une spiration de l’Esprit, en totale cohérence avec le dessein de Dieu.
Conclusion
Selon saint Irénée, l’épisode des noces de Cana et l’intervention de Marie ne sauraient être interprétés de manière adéquate qu’à la lumière de la récapitulation en Christ, constituant le contexte immédiat du récit irénéen. Ce cadre théologique permet d’élucider que l’empressement de Marie dépasse la simple manifestation d’une requête humaine pour se présenter comme une anticipation de l’œuvre salvifique du Christ.
Loin de traduire une impatience inappropriée, cet empressement apparaît comme l’expression d’une intuition prophétique profondément enracinée et en parfaite harmonie avec le rythme divin. Il atteste de l’union intime de Marie à la mission de son Fils, préfigurant tant le mystère eucharistique que la Passion. Ainsi, tout en respectant l’heure de Dieu, Marie manifeste une participation active et consciente au salut de l’humanité, s’inscrivant pleinement dans la dynamique de la récapitulation irénéenne.
II. L’empressement de Marie à Cana : un signe d’Espérance prophétique plutôt qu’une impatience
Maintenant que le contexte théologique de la récapitulation en Christ a été clairement posé, examinons précisément l’empressement de Marie tel que présenté par saint Irénée. Une lecture superficielle du récit des noces de Cana pourrait laisser penser que Marie manifeste une certaine impatience en cherchant à hâter l’intervention de son Fils. Toutefois, une analyse plus approfondie du texte, éclairée par la théologie de saint Irénée, révèle un geste non pas précipité mais prophétique, annonçant les mystères à venir.
a) L’apparente impatience de Marie et l’ambiguïté des paroles du Christ
Dans son commentaire de l’épisode de Cana, saint Irénée souligne explicitement l’empressement de Marie :
« Lorsque Marie voulait hâter le merveilleux « signe » du « vin » et désirait avant le temps participer à la coupe « de l’abrégé », le Seigneur, contenant cette hâte qui devançait son heure, lui dit : Femme, qu’importe à moi et à vous ? Mon heure n’est pas encore venue. » 11
À première vue, ce passage semble suggérer que Marie cherche à obtenir un miracle prématurément, manifestant une volonté humaine qui précéderait le dessein divin. Cette impression semble renforcée par la réponse du Christ : « Femme, qu’importe à moi et à vous ? » (Jn 2, 4), souvent interprétée comme une forme de réprimande ou de mise à distance.
Cependant, une lecture plus nuancée s’impose. Loin de signifier un refus catégorique ou un reproche, cette parole du Christ souligne avant tout la distinction entre le temps humain et le temps divin. Jésus ne rejette pas la demande de Marie, mais il l’inscrit dans une perspective plus vaste : celle du kairos, du moment opportun déterminé par Dieu. Dès lors, plutôt qu’une impatience déplacée, l’attitude de Marie peut être comprise comme une anticipation inspirée, un pressentiment prophétique de l’Heure vers laquelle tout converge.
L’expression τί ἐμοὶ καὶ σοί possède une flexibilité sémantique bien plus grande qu’il n’y paraît, oscillant entre le sens de « Qu’avons-nous en commun ? » et celui de « Qu’est-ce qui nous différencie ? » 12. Comme l’explique M.E. Boismard, spécialiste de l’exégèse biblique, cette formule grecque peut être interprétée de deux manières principales :
- Une opposition ou un désaccord : « Que t’ai-je fait ? Pourquoi t’opposes-tu à moi ? »
(Jg 11, 12 ; 2 Ch 35, 21 ; 2 S 16, 10 ; 1 R 17, 18) - Une distinction de rôle ou de position : « Qu’avons-nous en commun ? Qu’est-ce qui nous différencie ? » (Os 14, 9 ; 2 R 3, 13 ; Jos 22, 24)
Ainsi, comme le souligne Boismard, une lecture purement négative de cette formule – comme un reproche ou une mise à distance – n’est ni la seule possible ni nécessairement la plus juste dans le contexte évangélique. Rien, dans le texte de Jean, ne suggère que le Christ se désolidarise moralement ou spirituellement de sa mère. Il s’agit plutôt d’une distinction dans le déroulement du dessein divin : Jésus et Marie occupent des places différentes dans le plan du salut, ce qui implique un écart de perspective et de rythme, mais non une opposition fondamentale.
b) Marie prophétesse : anticipation mystique du mystère eucharistique
Si l’hypothèse d’une impatience déplacée est écartée, quelle est alors la véritable signification de la hâte mariale telle que l’expose saint Irénée ?
Le théologien Adelin Rousseau apporte un éclairage essentiel en soulignant que, pour Irénée, l’épisode des noces de Cana possède une forte dimension eucharistique :
« …Sous le symbole du vin de Cana, un autre « Vin » est désigné, celui de la Coupe eucharistique. » 13
Ainsi, l’empressement de Marie ne se réduit pas à une demande ponctuelle de miracle, mais s’inscrit dans une dynamique plus vaste : celle de l’anticipation prophétique du salut. Elle perçoit intuitivement que le vin de Cana ne constitue pas seulement une transformation matérielle, mais qu’il préfigure un événement bien plus grand : l’offrande ultime du sang du Christ dans l’Eucharistie.
c) Marie, prophétesse du mystère du salut
Saint Irénée reconnaît à Marie un véritable don prophétique, qui lui permet de pressentir, bien avant l’heure, la portée eschatologique des événements. Il le souligne notamment dans d’autres passages de Contre les Hérésies :
« C’est pourquoi Marie, exultant de joie, s’écriait prophétiquement au nom de l’Église. » 14
Ou encore :
« Il vint à la prophétesse, et elle enfanta un Fils, et son nom fut appelé… Dieu fort.» 15
Ces références confirment que, pour Irénée, Marie ne se contente pas d’assister passivement aux événements du salut : elle les discerne, les anticipe et y participe activement. Son empressement à Cana s’inscrit donc dans cette intuition prophétique qui l’amène à percevoir, au-delà du signe immédiat du vin, la révélation du mystère eucharistique et la récapitulation en Christ.
Conclusion
Loin d’être l’expression d’une impatience humaine ou d’une faiblesse, l’empressement de Marie à Cana trouve tout son sens dans la dynamique prophétique que saint Irénée lui reconnaît. Elle ne cherche pas simplement à accélérer un événement, mais, portée par une intuition inspirée, elle annonce déjà la réalité profonde du mystère eucharistique. Cet empressement s’avère ainsi être une manifestation de son rôle fondamental dans l’histoire du salut, une participation active au dévoilement du plan divin, en parfaite cohérence avec la logique de la récapitulation en Christ.
III. L’absence de faute en Marie : une affirmation explicite chez Irénée
Après avoir montré que l’empressement de Marie à Cana est avant tout un acte prophétique anticipant le mystère eucharistique, il est essentiel de souligner clairement que saint Irénée exclut explicitement toute idée d’imperfection morale ou spirituelle chez Marie. Cette absence totale de faute chez Marie constitue un pilier fondamental dans la pensée mariale d’Irénée et permet d’écarter définitivement toute lecture négative de son attitude à Cana.
a) Marie, plénitude de grâce et pureté originelle selon saint Irénée
Pour comprendre pourquoi l’empressement de Marie aux noces de Cana ne peut être interprété comme une impatience fautive, il est essentiel de replacer cet épisode dans la théologie irénéenne plus large sur la Vierge Marie. Celle-ci est caractérisée avant tout par son exceptionnelle pureté et son rôle irremplaçable dans l’histoire du salut.
Saint Irénée oppose Marie à Ève dans une dynamique de restauration : alors qu’Ève, par sa désobéissance, introduit le péché et la mort dans le monde, Marie, en adhérant pleinement au plan divin, rétablit ce qui avait été corrompu. Cette opposition structurelle est au cœur de sa réflexion :
« En effet, pour Irénée, Marie est bien plus qu’un retour à l’Ève innocente d’avant la chute : elle est tout ce qu’Ève serait devenue si elle n’avait pas écouté les paroles du serpent. » 16
L’idée qui se dégage clairement de ces textes est que Jésus et Marie sont indissolublement unis dans l’œuvre du salut, qu’ils forment un groupe à part, et qu’ils sont les prémices de l’humanité restaurée. Les premiers chefs de l’humanité, Adam et Ève, ont, par le péché, contrarié le plan divin; ils ont défiguré en eux et dans leurs descendants l’image de Dieu. Voilà pourquoi un nouvel Adam et une nouvelle Ève ont paru, portant en eux la noblesse primitive de la race. Jésus a complété Adam, Marie a complété Ève. Bien qu’ils aient paru les derniers, ils sont en réalité les premiers; ils sont à la tête de l’humanité, qui leur doit son retour à l’incorruptibilité première. Ce rôle sublime, assigné à Marie à côté de Jésus éloigne d’elle, par sa notion même, la corruption originelle. Qu’on remarque aussi ce que dit l’évêque de Lyon : que le Christ a pris de celle qui était de la race d’Adam la ressemblance de la première créature, c’est-à-dire d’Adam avant son péché. Pour donner à Jésus cette ressemblance, la Vierge ne devait-elle pas la posséder elle-même ? 17
L’analyse de Martin Jugie met en lumière un point fondamental dans la pensée de saint Irénée : pour que Marie puisse donner au Christ une nature humaine parfaitement pure, elle devait elle-même être exempte de toute souillure du péché. Cette pureté originelle, intrinsèquement liée à son rôle dans l’économie du salut, exclut donc toute forme d’impatience ou d’imperfection morale. Lui attribuer une quelconque précipitation déplacée reviendrait à contredire la cohérence même de son statut dans la rédemption.
Chez Irénée, la perfection morale et spirituelle de Marie ne constitue pas une simple qualité individuelle, mais découle nécessairement de son identité de Nouvelle Ève. En opposition directe à la première Ève, qui par sa désobéissance introduisit la chute, Marie, par son obéissance absolue, participe pleinement à l’œuvre divine de récapitulation en Christ. Son empressement à Cana doit donc être compris à la lumière de cette mission unique : loin d’être une impatience humaine, il s’agit d’une anticipation prophétique parfaitement accordée au dessein de Dieu.
« « N’oublions pas que dans son édition du Livre III, p. 377 et 425 (cf. Infra), le P. Sagnard qui ne voulait guère qu’éditer et traduire, décelait chez Irénée une exigence de l’Immaculée-Conception. » » 18
« c’est la plénitude de grâce et l’exclusion constante de toute tache, même « originelle », en la Vierge Marie, — « terre vierge » comme l’était le 1er Paradis : c’est la conclusion qu’explicitera la Tradition vivante de l’Église, sous l’action de l’Esprit Saint, suivant les principes mêmes posés par Irénée sur la nature de cette Tradition. » 19
Ces éminents spécialistes de saint Irénée et de la place de la Vierge Marie dans la patristique soulignent qu’Irénée lui-même la présente comme une figure exempte de tout péché, une terre intacte, préservée de toute corruption morale. Dans cette perspective théologique, il est donc inconcevable de lui attribuer une impatience désordonnée ou la moindre imperfection morale.
Pour rappel encore, le père Sagnard, grand spécialiste d’Irénée, confirme ce point avec force :
« Il n’y a pas l’ombre d’une « imperfection » en Marie : autrement, le Christ n’aurait pas, en l’exauçant, approuvé son désir » 20
Ainsi, saint Irénée établit avec clarté une impossibilité théologique : si Marie avait été en faute, Jésus, en accomplissant ce qu’elle demandait implicitement, aurait validé une imperfection. Or, cela est totalement exclu par la cohérence même du plan divin de récapitulation en Christ, où Marie joue un rôle actif et nécessairement pur.
b) L’« intempestiva festinatio » : Une mauvaise compréhension
Le terme utilisé par Irénée en latin, « intempestiva festinatio » (« hâte intempestive »), pourrait sembler péjoratif à première vue. Mais cette expression ne doit pas induire une lecture négative. Sagnard met en garde précisément contre une traduction trop littérale ou « servile » qui dénaturerait le sens authentique du texte :
« L’ »intempestiva festinatio » ne doit pas être lue de manière péjorative, contrairement à ce qu’un calque trop servile pourrait suggérer. » 21
Cette précision est essentielle : l’expression d’Irénée vise simplement à souligner que Marie anticipe un événement à venir. Il ne s’agit pas d’une critique morale ou spirituelle.
Conclusion
Ainsi, saint Irénée écarte toute possibilité d’imperfection ou de faute chez Marie. Sa théologie mariale la présente comme une figure entièrement préservée du péché originel, engagée de manière libre et active dans l’œuvre du salut en tant que Nouvelle Ève. Dès lors, l’empressement qu’il relève chez elle ne peut être interprété comme une faiblesse morale, mais doit être compris comme une anticipation prophétique, parfaitement pure et en totale harmonie avec le dessein divin.
Cette lecture, en parfaite cohérence avec le concept central de récapitulation développé par Irénée, éclaire d’un jour nouveau l’épisode des noces de Cana. Loin d’être une impatience déplacée, l’attitude de Marie témoigne d’une profonde intuition spirituelle : elle manifeste une conscience prophétique qui exprime sa coopération active, lucide et parfaite avec Dieu dans le salut de l’humanité.
IV. L’Espérance prophétique de Marie : Un appel pour le salut de l’humanité
Après avoir démontré que l’empressement de Marie aux noces de Cana ne saurait être interprété comme une impatience humaine ou une faiblesse morale, mais bien comme une intuition prophétique parfaitement conforme à son rôle de Nouvelle Ève, il convient désormais d’aller plus loin. Chez saint Irénée, cet empressement ne se limite pas à une simple anticipation spirituelle ; il s’inscrit dans un véritable appel divin. Autrement dit, cet empressement révèle la participation active de Marie au mystère du salut, non comme une initiative isolée, mais comme une réponse à une inspiration intérieure suscitée par Dieu lui-même.
a) L’empressement de Marie comme réponse à un appel divin
Cet empressement s’intègre au contraire dans l’économie divine, que saint Irénée décrit comme un déploiement souverainement ordonné du salut.:
« Toutes choses sont connues d’avance par le Père, elles sont accomplies ensuite par le Fils, selon toute convenance, tout naturellement, au moment opportun. » 22
Rien n’échappe à la Providence, et si Marie intervient avec tant de promptitude, c’est qu’elle ressent intérieurement un appel à proclamer prophétiquement l’Heure du salut. Mais sur quels fondements peut-on l’affirmer avec certitude ?
- Dans le contexte immédiat de saint Irénée :
« Il « attire tout à Lui » au moment opportun. » Irénée AH, III, 16, 6
- Dans le contexte de la Passion :
« Et moi, quand j’aurai été élevé de la terre, j’attirerai tous les hommes à moi ». Jn 12, 32
- Dans le contexte Eucharistique :
« Nul ne peut venir à moi, si le Père qui m’a envoyé ne l’attire » Jn 6, 44
« C’est pourquoi je vous ai dit que nul ne peut venir à moi, si cela ne lui a été donné par le Père ». Jn 6, 65
Cette Espérance mariale, se perçoit donc comme un appel, et s’intègre harmonieusement dans l’économie divine du salut, centré sur la Passion et l’Eucharistie.
b) L’appel de Marie : Préfiguration du salut eucharistique et de la Croix
L’intuition prophétique de Marie trouve son accomplissement ultime dans l’Eucharistie et la Passion du Christ. À Cana, elle discerne déjà, dans le miracle du vin, une annonce du mystère eucharistique, cœur du salut chrétien. Cette connexion profonde est soulignée par saint Irénée à travers sa notion de la « coupe de l’abrégé », qui exprime le résumé du mystère du salut en une seule réalité eucharistique :
« La coupe de l’abrégé » (compendium) est celle qui résume et concentre en elle tous les mystères du salut, en un « raccourci » saisissant des merveilles de la grâce. […] C’est la coupe de l’Eucharistie, « l’admirable signe du vin » dont Cana est la figure, en relation étroite avec « l’heure de sa Passion ». » 23
c) Marie : Coopératrice active du salut universel
L’empressement de Marie engage toute l’humanité. En développant son image comme Nouvelle Ève, saint Irénée insiste sur sa mission universelle : si la première Ève a introduit le péché dans le monde, Marie, par son obéissance, devient l’instrument de la grâce salvifique du Christ pour toute l’humanité.
« Ce rôle sublime [de Nouvelle Ève], assigné à Marie à côté de Jésus, éloigne d’elle, par sa notion même, la corruption originelle. » 24
Ainsi, la demande de Marie à Cana ne saurait être interprétée comme une démarche individuelle ou strictement personnelle, mais comme une collaboration active à l’œuvre du salut dont la résultante immédiate, est la foi des disciples (cf. Jn 2, 11b). En anticipant spirituellement l’Eucharistie et la Passion, elle participe à la préparation du lien ultime entre l’humanité et Dieu.
Conclusion
À travers cette analyse de l’empressement de Marie à Cana selon saint Irénée, une vérité se dégage avec clarté : cet empressement n’est ni une impatience ni une faute, mais une intuition prophétique pleinement intégrée au plan divin du salut universel. Comme nous l’avons démontré tout au long de cette étude, l’attitude de Marie ne peut être comprise qu’à la lumière de la récapitulation en Christ, principe fondamental de la théologie irénéenne.
Tout d’abord, nous avons établi que la récapitulation, chez Irénée, signifie que le Christ rassemble en Lui toute l’humanité et toute la création, réparant et accomplissant l’histoire du salut selon le kairos, le « moment opportun » (cf. Contre les Hérésies, III, 16, 6-7). C’est dans cette dynamique que doit être interprété le geste de Marie à Cana : loin d’être une précipitation humaine, son empressement reflète le rythme prophétique du salut lui-même.
Ensuite, nous avons souligné que cette intuition mariale préfigure mystiquement le mystère eucharistique et la Passion du Christ. Comme le rappelle Adelin Rousseau :
« Ce Vin eucharistique, Marie avait hâte de le goûter – c’est Irénée qui le dit en toutes lettres –, mais le Christ ne devait le donner qu’à la dernière Cène, lorsque serait venue l’heure de sa Passion sanglante. » 25
Ainsi, loin d’être une maladresse, l’empressement de Marie traduit une lucidité prophétique profonde, lui permettant de discerner dès Cana les mystères essentiels du salut.
Le troisième point abordé nous a permis d’écarter toute lecture négative de cet empressement. Saint Irénée rejette explicitement toute idée d’imperfection en Marie, soulignant sa pureté originelle en tant que Nouvelle Ève, entièrement préservée du péché.
Pour Irénée, Marie est donc totalement exempte de la corruption originelle, ce qui la rend pleinement apte à collaborer activement et prophétiquement à l’œuvre du salut.
Enfin, nous avons démontré que cet empressement s’inscrit dans une réponse libre et profonde à un appel divin explicite. En anticipant le mystère eucharistique à Cana, Marie participe déjà à l’accomplissement prophétique du salut universel.
Ainsi, loin d’être une figure passive, elle se révèle comme une actrice pleinement engagée, une coopératrice prophétique du salut en Christ.
Conclusion
Dès les noces de Cana, la Vierge Marie entrevoit, dans le mystère de son Fils, l’ombre de la Croix où il offrira sa vie pour le salut du monde. Son empressement n’est pas un simple élan personnel, mais l’expression d’une intuition prophétique profonde : elle perçoit déjà l’heure à venir et s’y engage avec foi.
À travers son intervention, elle ne se contente pas d’attendre l’accomplissement du dessein divin ; elle y prend part activement, révélant ainsi une vérité essentielle. La foi ne se limite pas à une attente passive de l’action de Dieu, mais appelle une adhésion confiante, une participation réelle et immédiate à son œuvre de rédemption. Dès cet instant, Marie se tient au seuil du mystère pascal, inaugurant, par son intercession, le chemin qui la conduira jusqu’au pied de la Croix.
- n. du P. Sagnard : La « récapitulation » est donc la reprise et la concentration que le Christ fait en Lui-même de tous les éléments cosmiques, sp. de la nature humaine et de toutes les générations issues d’Adam (cf. pp. 311 ; 371 sq., sp. 379-381 ; et Scharl, Recap. mundi, p. 28-31 « Zusammenfassung »). ↩︎
- Idem. « La coupe de l’abrégé » (compendium) est celle qui résume et concentre en elle tous les mystères du salut, en un « raccourci » saisissant des merveilles de la grâce (le rassemblement d’éléments divers dans l’unité d’une intuition forte et centrale est une des constantes d’Irénée) : c’est la coupe de l’Eucharistie, « l’admirable signe du vin » dont Cana est la figure (cf. p. 189), en relation étroite avec « l’heure de sa Passion » (p. 295). Il n’y a ici aucune imperfection en Marie (autrement le Christ s’en ferait complice en accomplissant le miracle), mais seulement la révélation du pouvoir que son Fils lui a donné, dans la « plénitude de grâce » qui la conforme si totalement à Lui. Cf. App. B. ↩︎
- Irénée de Lyon Contre les Hérésies, III, 16, 6 ↩︎
- Ibid. ↩︎
- P. Sagnard, Contre les Hérésies, III, SC 34, p. 425 ↩︎
- Adelin Rousseau Contre les Hérésies, III, SC 210, p. 324 ↩︎
- Irénée de Lyon Contre les Hérésies, III, 16, 6 ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Idem. Contre les Hérésies, III, 16, 7 ↩︎
- Adelin Rousseau Contre les Hérésies, III, SC 210, p. 324 ↩︎
- Contre les Hérésies, III, 16, 6 ↩︎
- A. Feuillet, Revue Thomiste, p. 526 ↩︎
- Adelin Rousseau Contre les Hérésies, III, SC 210, p. 324 ↩︎
- Irénée de Lyon AH III, 10, 2 ↩︎
- Idem. AH IV, 33, 11 ↩︎
- Gateway to Heaven: Marian Doctrine and Devotion, Image and Typology in the Patristic and Medieval Periods: Volume I: Doctrine and Devotion p.333 ↩︎
- Martin Jugie : L’immaculee conception dans l’ecriture sainte et dans la tradition orientale p.67 ↩︎
- Jean Plagnieux, La doctrine mariale de saint Irénée, p.182-183 ↩︎
- P. Sagnard AH III SC 35. p.377 ↩︎
- Ibid. p.425 ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Irénée de Lyon, Contre les Hérésies, III, 16, 6 ↩︎
- Adelin Rousseau, AH III, SC 210, Appendice B, p.189 et 295 ↩︎
- Martin Jugie, L’Immaculée Conception dans l’Écriture Sainte et la Tradition orientale, p.67 ↩︎
- Adelin Rousseau, AH III, SC 210, p. 324 ↩︎
En savoir plus sur Ecce Matter Tua
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

2 commentaires sur “Comprendre l’empressement de Marie à Cana chez saint Irénée : Faute ou prophétie ?”