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Irénée de Lyon : Marie, avocate, nouvelle Ève et actrice de la récapitulation du salut chez Luigi Gambero

Introduction

Dans ses écrits, saint Irénée de Lyon propose une vision mariale d’une richesse remarquable, où Marie apparaît comme l’« antitype d’Ève ». Pour la première fois dans la littérature chrétienne ancienne, il introduit l’idée qu’elle est advocata, c’est-à-dire une « défenseure » ou « intercesseure ». Luigi Gambero met en lumière cette intuition d’Irénée : Marie n’est pas une simple figure passive du salut, mais une actrice pleinement consciente et volontaire de l’œuvre rédemptrice du Christ. Son obéissance, opposée à la désobéissance d’Ève, s’inscrit dans une logique de réparation et de réhabilitation de l’humanité. Réfutation Maxime Georgel Par la foi

Mais si Marie tient un tel rôle, ne fallait-il pas qu’elle-même soit préservée de toute marque du péché originel ? En examinant la manière dont Irénée présente sa fonction d’advocata, nous verrons comment cette réflexion ouvre discrètement la voie à la compréhension de son Immaculée Conception.


1. Marie, cause du salut

1.1. La récapitulation selon Irénée

Irénée développe une vision de l’histoire du salut fondée sur le principe de récapitulation : le Christ est le Nouvel Adam, venant restaurer ce qu’Adam avait brisé, et Marie, en parallèle, devient la Nouvelle Ève. Cette symétrie est explicite dans un passage cité par Gambero :

« Adam devait être récapitulé dans le Christ, afin que la mort fût engloutie dans l’immortalité, et Ève [devait être récapitulée] en Marie, afin que la Vierge, étant devenue l’avocate d’une autre vierge, puisse détruire et abolir la désobéissance d’une vierge par l’obéissance d’une autre vierge. » 1

Cette récapitulation ne se limite pas à un simple jeu d’oppositions : il ne s’agit pas seulement de dire qu’Ève a désobéi et que Marie a obéi, mais que l’histoire du salut suit un mouvement de restauration qui inverse le processus de la chute. Si la première femme a coopéré à la ruine de l’humanité, Marie devient, par son adhésion au plan divin, un instrument du salut.

1.2. Une obéissance libre et volontaire

Loin d’être une simple exécutante, Marie agit avec une pleine conscience de son rôle. Gambero insiste sur ce point : pour Irénée, la coopération mariale est un acte de liberté et de foi. En donnant son consentement, elle annule les conséquences de la désobéissance d’Ève :

« Elle a simplement fait l’inverse de ce qu’Ève avait fait ; c’est-à-dire qu’elle a obéi, annulant ainsi les conséquences déplorables de la désobéissance d’Ève. » 2

C’est ainsi que Marie devient causa salutis (cause du salut). Cette expression ne signifie pas qu’elle soit à l’origine du salut – ce rôle revient au Christ seul – mais elle met en évidence son association unique et essentielle à l’œuvre rédemptrice.


2. Marie, advocata selon Irénée

2.1. L’origine du titre advocata

Le titre d’Advocata, attribué à Marie par Irénée, est d’une portée remarquable. Le mot latin advocata semble traduire le grec parákletos, un terme que l’on retrouve appliqué au Saint-Esprit et qui s’oppose au diable, décrit comme l’« accusateur » (procureur). Gambero note que c’est la première occurrence connue de ce titre pour Marie :

« C’est la première fois dans l’histoire de la littérature chrétienne ancienne que ce titre est utilisé pour Marie. […] La version arménienne semble indiquer que le mot grec original était parákletos (défenseur, avocat, intercesseur). » 3

Le rôle d’advocate de Marie ne doit pas être compris dans un sens juridique strict. Il ne s’agit pas d’un plaidoyer en faveur d’Ève sur la base de ses mérites personnels, mais d’un renversement spirituel : par son obéissance, Marie accomplit l’acte contraire à celui d’Ève, effaçant ainsi les conséquences de sa désobéissance.

2.2. Un rôle de réparation plutôt que d’intercession directe

Marie ne se contente pas de « défendre » Ève comme le ferait un avocat devant un tribunal. Son rôle est plus profond. Ève n’est plus condamnée comme responsable de la ruine du genre humain, car cette ruine a été effacée par l’obéissance de Marie.

Autrement dit, la Vierge prend la place d’Ève en accomplissant ce que cette dernière aurait dû faire : obéir à Dieu. Ainsi, son rôle d’advocate ne consiste pas seulement à intercéder, mais à réparer l’histoire du salut.


3. Une pureté singulière : vers l’Immaculée Conception

3.1. Une obéissance totale nécessitant une préservation du péché

Si Marie devait inverser les effets du péché d’Ève, il semble logique qu’elle-même ait été préservée de cette faute dès le commencement. Cette intuition est sous-jacente à la pensée d’Irénée :

  • Sur le plan doctrinal, si Marie avait été marquée par le péché originel, son obéissance n’aurait pas été totalement pure. Son rôle dans la récapitulation du salut aurait alors été incomplet. 4
  • Sur le plan spirituel, l’analogie entre le Christ et Adam repose sur le fait que le Christ est sans péché. De la même manière, pour que Marie soit la Nouvelle Ève, il semble naturel qu’elle ait été gratifiée d’une sainteté parfaite dès sa conception.

3.2. Une idée implicite qui s’affirmera progressivement

Irénée ne formule pas explicitement la doctrine de l’Immaculée Conception, qui ne sera pleinement définie qu’au XIXe siècle. Cependant, en insistant sur la fonction d’advocate, il ouvre la voie à une réflexion sur la singularité de Marie dans l’économie du salut. Gambero souligne ainsi :

« La doctrine actuelle sur la collaboration de Marie à la rédemption de l’homme et à la médiation de la grâce divine trouve ses racines lointaines mais perceptibles dans l’enseignement du grand évêque de Lyon. » 5

Si Marie est pleinement associée à l’œuvre rédemptrice du Christ, ne devait-elle pas être préservée, dès l’origine, de toute trace du péché qu’elle venait inverser ?


Conclusion

À travers la lecture d’Irénée, commentée par Luigi Gambero, nous découvrons une Marie qui n’est pas simplement une figure de piété, mais une actrice décisive du salut. En devenant advocata d’Ève, elle rétablit l’ordre brisé par le péché originel et s’affirme comme causa salutis auprès du Christ, Nouvel Adam.

Or, pour accomplir pleinement cette mission, Marie devait être elle-même préservée du péché qu’elle venait réparer. Si Irénée ne formule pas explicitement l’Immaculée Conception, son enseignement en pose discrètement les bases : il ouvre une perspective dans laquelle la pureté parfaite de Marie apparaît comme la condition nécessaire de son rôle unique dans l’histoire du salut. Ainsi, bien avant que la théologie ne l’exprime avec précision, l’intuition d’Irénée trace le chemin d’une compréhension approfondie de la place singulière de Marie dans le mystère de la Rédemption.

  1. Démonstration de la prédication apostolique 33, SC 62, pp. 83‑86 ↩︎
  2. Luigi Gambero, Mary and the Fathers of the Church : The Blessed Virgin Mary in Patristic Thought, page 56. ↩︎
  3. Ibid. ↩︎
  4. Voir notre article sur le Protévangile. ↩︎
  5. Luigi Gambero, Mary and the Fathers of the Church : The Blessed Virgin Mary in Patristic Thought, page 56. ↩︎


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