Annonciation·Christologie·ecclésiologie·Ecritures·Figure de l'Eglise·Immaculée Conception·Mariologie·Nouvelle Eve·Patristique·Virginité Perpétuelle

 De la chute à la rédemption : la typologie Ève–Marie dans la tradition syriaque 

Préambule

Cette article s’appuie sur un texte 1 de Colette Pasquet, docteur en théologie (ICP) et en anthropologie et histoire des religions (Paris-IV), membre de la Société d’études syriaques de Paris. Il s’adresse à ceux qui souhaitent approfondir leur compréhension des fondements mariaux dans le christianisme ancien.

I. Introduction générale

1. Contexte historique et théologique

Dans l’Église ancienne, la réflexion théologique des premiers siècles s’est essentiellement portée sur la manière dont Dieu réalise son projet de salut à travers la vie, la mort et la résurrection du Christ. Or, cette économie du salut met rapidement en lumière la place de Marie, la mère de Jésus, dont st Paul rappelle qu’elle est la « femme » qui enfante le Fils de Dieu (Ga 4, 4). Les anciens Credos insisteront sur ce point : « Il est né de la Vierge Marie ».

Cependant, la tradition patristique — et particulièrement la tradition syriaque — va approfondir ce lien en reliant directement Marie à Ève, la première femme, dans un jeu de contrastes : ce qu’Ève a perdu par sa désobéissance, Marie le restaure par son obéissance. Selon l’article :

« Dieu a créé le monde et, après la faute du premier homme, a annoncé la victoire de l’homme sur le mal […]. C’est dans cette perspective de création-recréation que la première approche de la personne et du rôle de Marie a été comprise. » 2

2. Le concept de « Nouvelle Ève »

Le cœur de la typologie est simple : Ève est la porte d’entrée du péché dans l’histoire (cf. Gn 3), tandis que Marie devient la porte d’entrée du Salut, par la naissance du Nouvel Adam, Jésus-Christ. Dans la tradition syriaque, ce rapprochement prend un relief particulier grâce à la poésie et aux images d’un auteur comme Éphrem de Nisibe (IVᵉ siècle).
Celui-ci s’exprime ainsi dans son Commentaire de l’Évangile concordant (ou Commentaire sur le Diatessaron) :

« Le serpent par Ève avait tué tout le genre humain. Notre Seigneur prit les armes mêmes dont s’était servi l’adversaire […] Dans la chair qu’il avait reçue d’une femme, il vainquit le monde […]. » 3

Dès l’introduction, l’article souligne que cette opposition Ève/Marie s’inscrit dans la continuité d’une autre opposition tout aussi décisive : Adam/Christ. Comme Adam est le premier homme dont la faute blesse l’humanité, le Christ est le « Nouvel Adam » qui la rachète. Parallèlement, Marie « Nouvelle Ève » se situe dans la même logique de restauration :

« Ce que la femme a perdu est retrouvé par la femme. » 4

3. Objectif de l’étude

L’article « La relation typologique Ève–Marie dans la tradition syriaque » vise à manifester l’originalité des Pères syriaques (en particulier Éphrem) dans l’élaboration de cette typologie. Trois points y sont mis en valeur :

  1. Le fondement biblique : Les textes de Luc et Jean servent de base pour voir comment Marie est associée à la lutte contre le Mal (cf. Lc 2, 34-35 ; Jn 19, 26-27).
  2. La conceptualisation patristique : La relecture de Gn 3, 15 selon laquelle Marie et sa descendance écrasent la tête du serpent — écho à la victoire du Christ sur Satan.
  3. La dimension poétique et spirituelle propre à l’Orient syriaque : Éphrem insiste notamment sur l’« écoute » (l’oreille d’Ève qui accueille la mort, versus l’oreille de Marie qui accueille la Vie) et le thème du « pain » (Ève donnant un aliment de mort, Marie donnant corps au Pain de Vie).

NB. Fait intéressant, l’écoute de la Parole et le pain de Vie incarnent ce que la liturgie continue d’appeler aujourd’hui : « les deux tables ».

Éphrem résume la vocation de Marie à inverser le drame de la Chute :

« La mort était entrée par l’oreille d’Ève ; c’est pourquoi la vie entra par l’oreille de Marie. » 5

On mesure, dans ce seul exemple, l’ampleur du contraste que veut peindre la tradition syriaque : là où Ève a écouté la voix du serpent, Marie écoute la voix de l’ange. L’objectif déclaré de l’article est donc de montrer comment, dans l’exégèse syriaque, cette confrontation entre les deux femmes (l’une cause de mort, l’autre cause de vie) éclaire l’unité de l’histoire des hommes.


En somme

L’article montre la portée mariale et ecclésiale de cette typologie : ce qui avait été entamé négativement avec Ève, Dieu le restaure et l’accomplit définitivement en Marie, mère du Sauveur et figure de l’Église, « mère de tous les vivants ».

Historiquement, les Pères cherchent à articuler création et rédemption, et associent naturellement Adam/Christ et Ève/Marie.

Théologiquement, la tradition syriaque met l’accent sur des images fortes (l’écoute, la nourriture, la lumière, etc.), qui intensifient le contraste entre Ève et Marie.


1. Allusions bibliques dans Luc et Jean

a) Luc : la Présentation au Temple et l’écho de Gn 3, 15

L’article souligne qu’André-Marie Dubarle identifie chez Luc (Lc 2, 34-35, le récit de la Présentation de Jésus au Temple) un écho direct à la lutte annoncée en Gn 3, 15 entre la descendance de la femme et le Serpent. Siméon prédit que Jésus sera « signe de contradiction » (Lc 2, 34), et cette confrontation avec les forces hostiles rappelle l’« inimitié » instaurée par Dieu entre le Serpent et la femme :

« Dans le récit de la Présentation au Temple de Luc, la prédiction de Siméon […] évoque une lutte à venir avec des forces hostiles […] Marie sera mêlée à cette lutte et participera à sa manière au combat et à la victoire sur le mal. » 6

De plus, Luc est l’évangéliste qui fait remonter la généalogie de Jésus jusqu’à Adam (Lc 3, 38). Selon Dubarle, cela renforce la lecture d’une victoire contre Satan, amorcée déjà dans la Genèse :

« Que saint Luc ait vu dans la malédiction prononcée contre le Serpent un “Protévangile”, cela me semble aussi ressortir d’une parole du Christ qui lui est seul à rapporter (Lc 10, 18-19) […] interprétée dans le sens d’une victoire. » 7

b) Jean : la scène au pied de la Croix et Marie “mère des vivants”

« Dans le récit de la mort de Jésus en Jean, la parole de Jésus à Marie […] peut être interprétée comme un écho du verset de Gn 3, 20 où Adam appelle sa femme Ève mère des vivants. » 8

Marie, en recevant le disciple Jean comme fils, s’élargit symboliquement à tous les croyants, devenant la Mère de l’humanité spirituelle “née de Dieu”. Ici se dessine la Nouvelle Ève, source de vie là où la première femme avait introduit la mort.


2. Le texte central de l’Annonciation

Si Luc 2 et Jean 19 offrent déjà des pistes, l’article affirme que le récit de l’Annonciation (Lc 1, 26-38) est considéré par la tradition patristique—et plus encore syriaque—comme le moment-clef pour comprendre la typologie Ève–Marie. En effet, il existe un parallèle frappant entre Ève accueillant la parole du serpent et Marie recevant celle de l’ange :

« Le récit de la visite de l’ange à Marie apparaît comme le récit de la rencontre entre Ève et le serpent. […] Dans les deux cas, un ange, par sa parole, sera l’intermédiaire par lequel Ève et Marie seront sollicitées. » 9

Les Pères (Justin, Irénée) et les auteurs syriaques (notamment Éphrem) insistent sur l’opposition entre la désobéissance d’Ève et l’obéissance de Marie :

  • Ève cède à la séduction du serpent, entraînant Adam dans la faute.
  • Marie, en revanche, questionne l’ange (« Comment cela se fera-t-il… ? », Lc 1, 34) puis s’en remet à la volonté de Dieu (« Je suis la servante du Seigneur… » Lc 1, 38), donnant ainsi naissance au Christ, “Nouvel Adam”.

Irénée de Lyon parlera même d’un “nœud” noué par la désobéissance d’Ève, que seule l’obéissance de Marie peut “dénouer”. Dans la tradition syriaque, cette notion s’enrichit de l’idée que l’écoute (par l’oreille) est le lieu où « tout se joue » :

« Le parallèle entre ces deux scènes permet de mettre en lumière comment à la source de la mort se trouve la désobéissance d’Ève à Dieu et, au contraire, comment l’obéissance de Marie à Dieu sera source de la vie. » 10


En résumé

Ces bases scripturaires (Luc et Jean notamment) s’articulent avec la promesse de Gn 3, 15 (déjà lue de manière messianique) :

  • Luc 2 (et 3, 38) : l’hostilité entre le Christ et Satan renvoie à l’inimitié femme/serpent. Marie y est associée à la victoire de son Fils.
  • Jean 19 : Marie, “femme” au pied de la Croix, devient mère de tous les croyants, écho à Ève, mère des vivants.
  • Luc 1 (Annonciation) : sommet de la typologie pour les Pères syriaques, mettant face à face l’obéissance de Marie et la faute initiale d’Ève.

C’est sur cette trame biblique que se construit la théologie patristique (et particulièrement syriaque), voyant en Marie la « Nouvelle Ève » dont l’obéissance fait naître la Vie divine, tandis qu’Ève avait introduit la mort.

II. Bases scripturaires de la typologie Ève–Marie

La tradition patristique, et singulièrement la tradition syriaque, puise dans le Nouveau Testament les assises de la comparaison entre Ève et Marie. Deux passages évangéliques — chez Luc et chez Jean — jouent un rôle clé ; ils sont relus à la lumière de Genèse 3, 15, texte appelé parfois « Protoévangile » puisqu’il annonce déjà la victoire de la descendance de la femme sur le serpent.


1. Allusions bibliques dans Luc et Jean

a) L’écho de Genèse 3, 15 dans Luc

Selon André-Marie Dubarle, deux textes du Nouveau Testament peuvent mettre en relief la typologie Ève–Marie. Le premier se trouve en Luc, plus particulièrement dans l’épisode de la Présentation de Jésus au Temple (Lc 2, 34-35) :

« Dans le récit de la Présentation au Temple de Luc, la prédiction de Siméon […] évoque une lutte à venir avec des forces hostiles et une contradiction auxquelles le Fils de Marie sera soumis. Ce passage peut être perçu comme un écho de l’inimitié prophétisée par Dieu entre la race humaine et le Serpent (c’est-à-dire Satan). » 11

Luc souligne la généalogie de Jésus jusqu’à Adam (Lc 3, 38), signifiant que le Christ est associé à l’humanité tout entière, depuis les origines ; dès lors, son combat face au mal renvoie directement à celui auquel Adam et Ève avaient fait face en Genèse 3. Ainsi, dans la perspective lucanienne, la mère de Jésus est aussi incluse dans cette confrontation : elle participe à sa manière à la lutte contre Satan et à la victoire définitive du Christ.

Dubarle insiste sur ce lien en rappelant que, chez Luc, la parole de Jésus en Lc 10, 19 (sur la puissance donnée à ses disciples contre les serpents et les scorpions) fait également écho à la malédiction du Serpent en Gn 3, 15.

b) Marie “mère des vivants” dans l’Évangile selon Jean

Le deuxième texte retenu par Dubarle est la scène au pied de la Croix en Jean (Jn 19, 25-27). Jésus s’adresse à sa mère : « Femme, voici ton fils », et au disciple : « Voici ta mère ». Cette scène, apparemment intime, a reçu une interprétation théologique :

« Dans le récit de la mort de Jésus en Jean, la parole de Jésus à Marie, […] peut être interprétée comme un écho du verset de Gn 3, 20 où Adam appelle sa femme Ève mère des vivants. Marie, en effet, en la personne de Jean devint mère de tous ceux qui sont nés de Dieu par une nouvelle naissance. » 12

À ce titre, Marie incarne donc celle qui, à l’opposé d’Ève — instrument de la faute —, entre dans l’économie du salut comme mère de la communauté croyante, désormais réconciliée avec Dieu.


2. Le texte central de l’Annonciation : rencontre inversée d’Ève et de Marie

Au-delà de ces deux épisodes (Luc 2 et Jean 19), l’article souligne que le récit de l’Annonciation (Lc 1, 26-38) est considéré comme la clé de la typologie Ève–Marie par la tradition patristique, et plus encore par la tradition syriaque. Il y a un parallèle structurel :

« Le récit de la visite de l’ange à Marie (récit de l’Annonciation) apparaît comme le récit de la rencontre entre Ève et le serpent. […] L’obéissance de Marie à Dieu sera source de la vie, là où la désobéissance d’Ève avait été source de mort. » 13

a) Le renversement de l’écoute

La tradition syriaque souligne l’opposition entre l’écoute d’Ève et celle de Marie. Éphrem de Nisibe, par exemple, utilise l’image de la conception par l’oreille pour souligner que, là où Ève a laissé entrer la mort dans son cœur, Marie accueille la Vie :

« La mort était entrée par l’oreille d’Ève ; c’est pourquoi la vie entra par l’oreille de Marie. » 14

Cette formule montre bien la dimension symbolique de l’écoute :

  • Ève n’exerce pas de discernement et adhère trop vite au discours trompeur du serpent.
  • Marie, au contraire, questionne l’ange (Lc 1, 34 : « Comment cela se fera-t-il…? ») et choisit librement d’obéir (« Je suis la servante du Seigneur… », Lc 1, 38).

b) Une obéissance source de vie

Toujours chez Éphrem, cette obéissance de Marie est essentielle, car elle permet au Verbe de prendre chair en elle. La parole de l’ange, accueillie dans son cœur, engendre la venue du Sauveur. Inversement, la parole du serpent, reçue par Ève, avait enfanté la mort spirituelle. C’est pourquoi l’Annonciation est considérée comme le moment décisif du renversement de la faute.

Les Pères syriaques (à la suite de Justin Martyr et Irénée de Lyon) verront donc en Marie l’inverse exact d’Ève : la femme qui “dénoue le nœud” de la désobéissance, pour reprendre la fameuse métaphore d’Irénée.


En résumé

  1. Luc 2 (avec la Présentation au Temple) et Jean 19 (la scène au pied de la Croix) sont lus comme des échos explicites de Gn 3,15 et 3,20. Marie se trouve liée à la lutte contre le Mal et reçoit une maternité nouvelle, en parallèle à la maternité d’Ève.
  2. Le récit de l’Annonciation (Lc 1, 26-38) est le pivot majeur pour comprendre la typologie Ève–Marie : deux rencontres (l’une avec le serpent, l’autre avec l’ange), deux écoutes (une trompeuse, l’autre salvifique).
  3. Selon Éphrem de Nisibe, ce contraste s’exprime magnifiquement par l’idée que la mort est entrée par l’oreille d’Ève, mais la vie est entrée par l’oreille de Marie. Toute la tradition syriaque développe alors le thème de la “Nouvelle Ève”, soulignant que si Ève a enfreint la Parole de Dieu, Marie, en l’acceptant, enfante le Christ, “Nouvel Adam”.

Ainsi, la base scripturaire de cette typologie repose autant sur les récits proprement mariaux (Annonciation, Présentation, Croix) que sur une lecture approfondie de Genèse 3 (animosité entre la femme et le serpent). L’arc narratif biblique va de la chute (Ève) à la restauration (Marie) en passant par l’Incarnation et la Croix, où s’accomplit finalement la réconciliation du genre humain.


III. La relation typologique Ève–Marie dans la tradition syriaque

Après avoir établi la base scripturaire de cette comparaison (Évangiles de Luc et de Jean relus à la lumière de Gn 3), l’article montre comment les auteurs syriaques — en particulier Éphrem le Syrien — ont développé et approfondi cette typologie. Ils l’enrichissent d’images fortes (écoute, nourriture, lumière/ténèbres) et affirment qu’Ève fut l’instrument par lequel la mort est entrée dans le monde, tandis que Marie est la mère de Celui qui apporte la vie et la rédemption.


1. Quatre grandes perspectives de la tradition syriaque

L’article identifie quatre grandes thématiques dans l’exégèse syriaque :

  1. L’écoute : source de mort ou de vie
  2. Le pain de mort vs. le pain de vie
  3. Le combat entre les ténèbres et la lumière
  4. La “revanche” ou le rachat d’Ève grâce à Marie

Chacune de ces pistes illustre la même conviction de foi : Ève, par son acte, introduisit la mort pour l’humanité, tandis que Marie, par son obéissance et l’enfantement du Christ, apporte le salut.


1) L’écoute qui engendre la mort ou la vie

Dans la mentalité syriaque, l’oreille joue un rôle décisif : c’est le lieu de la conception spirituelle. Ainsi, Éphremenseigne que si la mort est venue à Ève par l’écoute du serpent, la vie est venue par l’écoute de Marie à la parole de l’ange :

« La mort était entrée par l’oreille d’Ève ; c’est pourquoi la vie entra par l’oreille de Marie. » 15

  • Ève : écoute naïve et trompée. Elle ne questionne pas le serpent.
  • Marie : écoute obéissante et confiante, mais aussi lucide (cf. Lc 1, 34 : « Comment cela se fera-t-il… ?»).

Dans une Hymne De Ecclesia, Éphrem décrit comment le manque de discernement d’Ève a laissé entrer le mal, tandis que la vigilance de Marie a permis à la Parole divine de s’incarner 16. On voit donc l’enjeu capital de l’oreille : par elle, la femme peut enfanter (au sens spirituel) la mort ou la vie.


2) Un “pain” de mort contre un “pain” de vie

La tradition syriaque recourt souvent à la symbolique de la nourriture :

  • Ève donne à son mari le “fruit” défendu (Gn 3), devenu un « pain de peine » (Gn 3, 19). Ainsi, elle nourrit l’humanité de mortalité et de souffrance.
  • Marie, en donnant un corps au Fils de Dieu, donne le « Pain de vie » (Jn 6, 48-51). Christ, né de Marie, s’offrira lui-même comme nourriture eucharistique.

Éphrem, dans ses Hymnes Pascales, souligne ce renversement :

« C’est le Pain du repos / Que nous donne Marie / Au lieu du Pain de peine (Gn 3,19) / Qu’Ève bailla jadis. » 17

La figure d’Ève s’associe ainsi à la malédiction du travail pénible et de la mort, tandis que Marie est liée à la bénédiction de la vie nouvelle, en faisant naître le Christ, Pain vrai et éternel.

 »La multiplication des pains » par Claude II Audran 1637-1684

3) Le combat de la lumière et des ténèbres

Une autre image chère aux Pères syriaques est celle de la lutte entre lumière et ténèbres. Ève est dépeinte comme ayant plongé le monde dans l’obscurité du péché ; Marie, à l’inverse, fait resplendir dans le monde la lumière de Dieu. Éphrem évoque une métaphore :

« Elles [Ève et Marie] ressemblent en figure à un corps dont un œil
Est aveugle et ténébreux, tandis que l’autre œil,
Limpide et lumineux, illumine toute chose. » 18

  • Ève, œil aveugle du corps, a laissé l’humanité tâtonner dans l’erreur (l’idolâtrie, les faux dieux).
  • Marie, œil limpide, apporte la Lumière céleste en enfantant le Verbe incarné.

Ainsi, la faute originelle se voit décrite comme une intrusion des ténèbres dans la condition humaine, que l’Incarnation, soutenue par le “oui” de Marie, vient dissiper.


4) La revanche d’Ève : rachat et restauration

Enfin, l’article souligne la thématique de la “revanche” d’Ève. Ce n’est pas simplement Marie qui triomphe de Satan, mais Ève elle-même, réhabilitée par la maternité de Marie :

« Elle [Marie] fut comme des pieds pour sa mère. La jeune fille porta l’aïeule, pour qu’en son lieu d’antan elle respire la vie. Ève vieillit et se recroquevilla ; elle enfanta Marie et elle fut rajeunie. Et l’enfant de sa fille accepta de racheter les dettes de son ancêtre. » 19

L’idée est que Marie, fille d’Ève, engendre le Christ, qui lui-même est le Rédempteur de toute l’humanité. À travers cette naissance, Ève se retrouve “portée”, comme rachetée. De même, Éphrem use de l’image de Gn 3, 15 (la descendance de la femme qui écrase la tête du serpent) pour montrer que la victoire du Christ (nouvel Adam) est associée à l’obéissance de Marie (nouvelle Ève).


2. Synthèse : Marie, cause de salut là où Ève fut cause de mort

Les Pères syriaques (Éphrem, Cyrillonas, etc.) insistent donc sur la même opposition :

  1. Ève : désobéissance, manque de discernement, introduction du mal, pain de peine, ténèbres, chute sous la griffe du serpent.
  2. Marie : obéissance, discernement, porteuse de vie, Pain du repos (le Christ), lumière, participation à la victoire sur Satan.

L’emploi de l’expression « Ève cause de mort, Marie cause de vie » ne met jamais sur le même plan l’action de Marie et celle du Christ (qui est l’unique Sauveur). Toutefois, la tradition syriaque voit dans le “oui” de Marie l’indispensable coopération de l’humanité féminine pour mettre au monde le Rédempteur. Marie reprend ainsi ce qui était potentiellement confié à Ève (la foi, l’obéissance), mais que celle-ci n’a pas réalisé.


3. Retombées spirituelles et ecclésiales

  • Pour la figure de la femme : Marie réhabilite la dignité de la femme, injustement discréditée à cause du rôle d’Ève. Les Pères syriaques célèbrent Marie comme la “fierté” féminine.
  • Pour la compréhension de l’Église : Marie anticipe la vocation de l’Église, appelée à écouter la Parole de Dieu et à la mettre au monde. Ce qui est dit de Marie s’applique aussi à l’Église toute entière.
  • Pour l’économie du salut : La création et la recréation s’unissent en un seul plan : Adam et Ève inaugurent la création, le Christ et Marie inaugurent la “nouvelle création”.

Comme l’écrit l’article :

« Cette relation typologique entre Ève et Marie souligne le lien entre le temps du “commencement” et le temps de l’“achèvement” ; […] elle éclaire l’unité de l’économie divine et le rôle indispensable de la femme. » 20


Conclusion

La tradition syriaque développe la typologie Ève–Marie avec une richesse particulière, en recourant à des images fortes (écoute, nourriture, lumière) et en insistant sur la restauration d’Ève grâce à Marie. Ainsi, l’obéissance de Mariedevient le contrepoint théologique de la faute d’Ève, manifestant la cohérence du dessein divin : la création blessée(Gn 3) est relevée par l’Incarnation (Lc 1), et c’est au sein même de la famille humaine (Ève/Marie) que la promesse de Gn 3,15 s’accomplit, aboutissant à la victoire du Christ sur le Mal.

« Ce que la femme a perdu est retrouvé par la femme. » 21
(Yves Congar, cité dans l’article)

En somme, la typologie syriaque met en lumière la place essentielle de Marie dans l’économie du salut, tout en réintégrant Ève dans la perspective d’un salut offert à toute l’humanité.


IV. Comparaison avec la tradition grecque (Justin, Irénée, etc.)

Après avoir exploré l’originalité de la tradition syriaque dans le développement de la typologie Ève–Marie, il est utile de comparer ces approches avec celles d’autres Pères de l’Église dits « grecs », notamment Justin Martyr (IIᵉ siècle) et Irénée de Lyon (fin IIᵉ siècle). On verra que, bien qu’ils emploient des formules ou des métaphores parfois différentes, ils partagent avec les Syriens l’idée centrale d’une « nouvelle Ève » opposée à la première.


1. Justin Martyr (Dialogue avec Tryphon)

Justin Martyr, un des premiers apologistes chrétiens, propose déjà une comparaison explicite entre Ève et Marie dans son Dialogue avec Tryphon (chap. 100). À ce stade, on note quelques points essentiels :

  1. Communauté de situation : Justin relève que toutes deux étaient « vierges », dans le sens où Ève était vierge avant de s’unir à Adam, et Marie est vierge à la conception de Jésus.
  2. La désobéissance vs. l’obéissance :
    • Ève « conçut la parole du serpent » et engendra la mort.
    • Marie a reçu la parole de l’ange et enfante le Sauveur.

Justin n’emploie pas exactement les mêmes images que la tradition syriaque — l’idée d’une “conception par l’oreille” n’y est pas formulée ainsi — mais la structure est la même : deux femmes, deux écoutes, deux résultats opposés (mort/vie). L’article le rappelle :

« Justin compare les deux scènes dans son Dialogue avec Tryphon, 100, 4-5 […]. Il souligne la désobéissance d’Ève et la fidélité de Marie […] et leur commune virginité. » 22 23

En somme, Justin confirme déjà l’essentiel de la comparaison : Marie, “Nouvelle Ève”, inverse le mouvement provoqué par la première femme.


2. Irénée de Lyon : le nœud de la désobéissance

Irénée de Lyon (vers 130–202), originaire de Smyrne (côte d’Asie Mineure), reprendra cette typologie dans deux de ses principaux écrits :

  1. Le Contre les hérésies (Livre III, 22)
  2. La Démonstration de la prédication apostolique (chap. 33)

a) Dénouer le nœud

Dans le Contre les hérésies, Irénée donne l’image d’un nœud :

  • La désobéissance d’Ève noue le nœud, rendant l’humanité captive du péché.
  • L’obéissance de Marie dénoue ce même nœud, libérant la créature.

Il écrit :

« Ève, en désobéissant, devint cause de mort pour elle-même et pour tout le genre humain ; Marie, en obéissant, est devenue cause de salut pour elle-même et pour tout le genre humain. […] Le nœud de la désobéissance d’Ève fut dénoué par l’obéissance de Marie. » 24

Cette image dynamique du nœud sera souvent reprise dans la tradition ultérieure. Là encore, même si le langage diffère de celui d’Éphrem, le principe est identique : deux femmes aux destinées inverses, l’une ouvrant la porte au péché (Ève), l’autre ouvrant la voie au Salut (Marie).

b) La récapitulation

Irénée est particulièrement connu pour la doctrine de la récapitulation (anakephalaiôsis) :

  • Le Christ récapitule en Lui l’histoire d’Adam, c’est-à-dire qu’Il refait, en sens inverse, le chemin de la désobéissance pour nous ramener à l’obéissance filiale.
  • Dans la Démonstration de la prédication apostolique, Irénée évoque explicitement que, de même qu’Adam est récapitulé par le Christ, Ève est récapitulée par Marie. L’obéissance de Marie “refait” en bien ce que la désobéissance d’Ève avait défait.

Ainsi, Irénée note (cité dans l’article) :

« […] Il fallait qu’Adam fût récapitulé dans l’immortalité par le Christ, et il fallait qu’Ève le fût aussi en Marie […] détruisant la désobéissance d’une vierge par l’obéissance d’une Vierge. » 25


3. Spécificités syriaques vs. grecs

En comparent la tradition syriaque (Éphrem, Cyrillonas, etc.) et ces auteurs grecs, on observe :

Même structure de fond :

  • Deux femmes : Ève (désobéissance, mort) et Marie (obéissance, vie).
  • Le Christ, « Nouvel Adam », récapitule Adam et s’appuie sur le “oui” de Marie pour opérer la Rédemption.

Différences d’accent et de style :

  • Les Syriens (Éphrem) développent l’imaginaire poétique (oreille, pain, lumière/ténèbres, piétinement du serpent, etc.).
  • Justin et Irénée insistent davantage sur la dimension rationnelle et l’argumentation apologétique : Justin établit un parallélisme concret (vierge/vierge, parole reçue/entendue).
  • Irénée élabore une théologie de la récapitulation (nœud, sens inverse, anakephalaiôsis).

Le rôle de la désobéissance/obéissance :

  • Chez Irénée, c’est l’idée maîtresse : la désobéissance cause la mort, l’obéissance cause le salut.
  • Chez Éphrem, on retrouve la même idée, mais exprimée par la métaphore “par l’oreille d’Ève est entrée la mort, par l’oreille de Marie, la vie”.

Ces nuances ne masquent pas la profonde convergence : Marie est la Nouvelle Ève parce qu’elle fait advenir, avec le Christ, la vie, là où Ève avait introduit le péché.


4. Regard d’ensemble : une tradition patristique unifiée

Cette brève comparaison montre que toute la tradition patristique, qu’elle s’exprime en langue grecque (Justin, Irénée) ou syriaque (Éphrem, Cyrillonas), s’accorde sur :

  • Le rôle décisif de Marie, qui entre dans l’économie du salut comme la femme de l’obéissance, en contraste à la femme de la faute (Ève).
  • La dimension christocentrique : c’est toujours le Christ qui est le Sauveur. Marie ne fait que collaborer de manière unique à sa venue au monde.

Les Syriens ont peut-être affiné la réflexion en recourant à un langage poétique plus marqué (figures d’opposition : nourriture, lumière/ténèbres, serpent piétiné, etc.). Mais Justin et Irénée avaient déjà jeté les bases, en parlant de Marie comme la Nouvelle Ève dans la mesure où elle accueille et “enfante” la Parole divine, là où Ève a accueilli et transmis la parole du tentateur.


Conclusion

La tradition grecque (Justin, Irénée) et la tradition syriaque (Éphrem, Cyrillonas) s’inscrivent dans une même lignée de pensée : démontrer comment Marie “inverse” le mouvement initié par Ève, et ainsi mettre en lumière la cohérence entre la Création (Adam/Ève) et la Rédemption (Christ/Marie). La particularité de la tradition syriaque réside dans la richesse symbolique et le style hymnique qui mettent en relief :

  • L’idée que l’écoute est le lieu où tout se joue.
  • Le motif du rachat d’Ève (Ève retrouvant sa gloire grâce à Marie).
  • L’accent sur la grandeur de la Vierge dans la lutte contre Satan.

Mais sur le fond, Syriens et Grecs proclament la même vérité : par Ève est venue la mort, par Marie vient la Vie, dans le Christ « Nouvel Adam ». On comprend alors pourquoi Irénée, dès le IIᵉ siècle, pouvait résumer cette réalité en déclarant que la Vierge Marie est devenue « cause de salut pour elle-même et pour tout le genre humain », écho direct de la certitude syriaque selon laquelle Marie, en accueillant la Parole, réouvre la porte du Paradis fermée par la faute d’Ève.

V. Portée théologique et ecclésiale

La relation typologique entre Ève et Marie n’est pas seulement un exercice exégétique ni une comparaison littéraire ; elle débouche sur des implications théologiques et ecclésiales majeures. Dans la foulée de Justin, d’Irénée ou d’Éphrem, les Pères de l’Église — tant grecs que syriaques — ont vu dans cette opposition (Ève cause de mort / Marie cause de vie) un moyen de comprendre :

  1. L’unité de l’économie du salut : De la création à la rédemption, tout est lié.
  2. La revalorisation de la femme et de sa place dans l’histoire sainte.
  3. Le rôle maternel de Marie à l’égard de l’Église et la dimension mariale de cette dernière.

1. Unité de l’économie du Salut : entre commencement et achèvement

L’article souligne que cette typologie montre la cohérence entre :

  • Le temps du commencement (Création), où Adam et Ève ont déchu en introduisant la mort,
  • Le temps de l’achèvement (Incarnation et Rédemption), où le Christ, Nouvel Adam, réalise la victoire sur le péché, soutenu par le « oui » de Marie, Nouvelle Ève.

Ainsi, dans l’histoire du salut, la Chute (Gn 3) trouve son remède dans l’Annonciation (Lc 1) et la Croix (Jn 19). Les Pères syriaques, tout comme Irénée de Lyon, insistent sur cette unité : la récapitulation en Christ (Adam) inclut la “récapitulation” d’Ève en Marie. Cela renforce la conviction qu’il existe un seul dessein divin qui commence à la création et s’accomplit en Jésus, Fils de Marie.


2. Réhabilitation de la femme et dimension “mariale” de l’humanité

Le texte explicite également la revalorisation de la femme : à travers le rôle d’Ève, la femme fut longtemps perçue comme l’instrument du péché et de la chute. Mais par Marie, la femme se voit associer à la victoire du Christ. Plusieurs citations syriaques rappellent que si Ève a introduit la mort, Marie est devenue la mère du Vivificateur, et par là toute la gent féminine est réhabilitée :

« Que les femmes remercient la pure Marie,
Car en Ève leur Mère grand fut leur déboire
Mais en Marie leur Sœur a grandi leur victoire. » 26

Dans ce sens, Marie annule l’ancienne accusation portée contre Ève — et, indirectement, contre toutes les femmes — et manifeste que la femme peut être instrument de la grâce divine. Cette réflexion nourrit également une théologie de la vocation féminine, où la femme n’est plus la “cithare du diable” (selon un cliché ascétique cité chez Aphraate 27⁾), mais bien “cocon” de la nouvelle vie en Christ.


3. Marie, figure de l’Église

Les Pères remarquent que, déjà chez Paul (cf. Ga 4, 4), c’est avant tout l’Église qui apparaît comme la “Nouvelle Ève”, « mère de tous les croyants ».

Dès lors, Marie n’est pas seulement un modèle individuel : elle incarne en sa personne la vocation maternelle de l’Église. Les pères conciliaires de Vatican II (Lumen gentium, chap. 8) reprendront cette intuition en considérant Marie comme type (ou figure) de l’Église. Ce qui est dit de Marie — sa foi, son obéissance, sa maternité — anticipe et résume ce que l’Église toute entière est appelée à vivre :

  • Porter le Christ dans le monde,
  • Enfanter les croyants à la vie de Dieu,
  • Combattre le mal et transmettre l’Évangile.

4. Dimension pastorale et catéchétique

La typologie Ève–Marie, en plus d’être un cadre théologique, a servi et sert encore d’enseignement catéchétique :

  • Catéchèse sur la création et le péché : Montrer l’impact de la désobéissance originelle et le besoin d’un Sauveur.
  • Catéchèse sur l’Incarnation : Souligner l’importance du “oui” de Marie, son exemple d’humilité et d’écoute de la Parole de Dieu.
  • Réconciliation : Insister sur le fait que l’histoire humaine, entachée par la faute, est réorientée par le plan divin ; ce n’est plus la mort mais la vie qui a le dernier mot.

Dans la tradition syriaque, l’utilisation d’hymnes et de symboles (l’oreille, le levain, le pain, le serpent vaincu, etc.) a un grand impact pastoral : ces images simples et puissantes aident les croyants à comprendre et à méditer la re-création opérée par le Christ à travers Marie.


5. Enjeux pour la théologie mariale et la place de Marie aujourd’hui

Enfin, cette typologie Ève–Marie a un écho dans la théologie mariale contemporaine :

  1. Christocentrisme : Marie n’est pas un second Sauveur, mais associée au Christ, unique Rédempteur, “Nouvel Adam”.
  2. Médiation maternelle : Sa coopération (obéissance, foi, don de soi) en fait la “Mère” des croyants, selon Jn 19, 26.
  3. Dialogue œcuménique : La figure de Marie comme Nouvelle Ève peut parfois susciter des incompréhensions, mais en soulignant l’aspect scripturaire et christologique (cf. Ga 4, 4), elle peut aussi devenir un terrain d’unité.
  4. Femme et Église : Alors que la réflexion ecclésiale sur le rôle de la femme s’est accrue au XXᵉ-XXIᵉ siècle, la typologie Ève–Marie témoigne déjà d’une haute estime pour la vocation féminine au sein du dessein divin.

Conclusion du cinquième point

La typologie Ève–Marie, loin d’être une simple comparaison historique, investit profondément la théologie du salut et la vie ecclésiale. Elle montre que Dieu, qui a créé le monde, n’abandonne pas sa création après la faute d’Adam et Ève : au contraire, il offre une re-création, un nouvel Adam, et appelle une femme, Marie, à coopérer au salut. Cette coopération mariale implique :

  • Un retournement de la culpabilité d’Ève,
  • Une élévation de la femme,
  • Un modèle pour l’Église entière.

Ainsi, la portée théologique est vaste : elle unie Création et Rédemption, réhabilite la figure féminine et inscrit la Vierge Marie comme icone de l’Église, “mère des vivants” au sens spirituel. L’article rappelle en conclusion que “ce que la femme a perdu, c’est par la femme qu’il est retrouvé” (Yves Congar), affirmant de manière concise que la maternité de Marie referme ce que la faute d’Ève avait ouvert — et confirme l’espérance que l’histoire humaine est, au fond, une histoire de salut.

VI. Conclusion

Le parcours proposé à travers la typologie Ève–Marie met en évidence la richesse de la pensée patristique et plus particulièrement syriaque sur le rôle de Marie dans l’économie du Salut. En revisitant successivement :

  1. Les fondements bibliques de la comparaison entre la première femme (Ève) et Marie (Nouvelle Ève).
  2. Le développement de cette typologie chez les auteurs syriaques (Éphrem, Cyrillonas), soulignant l’écoute, la nourriture, la victoire sur le serpent, la revanche d’Ève.
  3. Les parallèles avec la tradition grecque (Justin, Irénée, etc.).
  4. Les implications théologiques et ecclésiales (unité de l’économie du salut, réhabilitation de la femme, rôle de Marie pour l’Église)…

…on voit se dégager une synthèse globale : l’histoire du salut s’unit en un tout cohérent, du péché d’Adam et Ève à la Rédemption accomplie par le Christ et coopérée par Marie.


1. La cohérence d’un dessein de création-recréation

Le premier enjeu de cette typologie, fortement appuyé par les Pères syriaques, est de relier la Création à la Rédemption. De même que toute l’humanité (et la création) est blessée en Adam et Ève, toute l’humanité est relevée en Christ (le Nouvel Adam) et en Marie (la Nouvelle Ève).

Cette perspective souligne que Dieu n’abandonne pas son œuvre après la faute initiale : au contraire, il fait surgir une nouvelle genèse, à travers l’Incarnation et l’obéissance de la Vierge Marie.


2. Ève/Marie : opposition et rachat

Le texte montre combien la tradition syriaque a développé des motifs poétiques (oreille, pain, lumière vs. ténèbres) pour opposer le chemin d’Ève et celui de Marie :

  • Là où Ève donne un “pain de peine”, Marie donne naissance au “Pain de vie”.
  • Là où le serpent ruse avec Ève, Marie et son Fils piétinent la tête du serpent.
  • Là où Ève sombre dans les ténèbres, Marie fait entrer la lumière divine dans le monde.

Cette structure dialectique aboutit au thème du rachat (notamment chez Cyrillonas et Éphrem), où l’on voit Ève, en quelque sorte, “réhabilitée” dans le salut, grâce à Marie, « fille de sa fille ».


3. Une théologie au service de la foi et de la catéchèse

En plus d’être un discours théologique, la typologie Ève–Marie a dès l’origine servi d’outil catéchétique. Les images fortes (écoute, pain, serpent) sont aisément transmissibles, et incarnent des vérités profondes :

  • La coopération de l’humanité (Marie) au plan divin.
  • La revalorisation de la femme, qui n’est pas définitivement associée à la faute (Ève) mais appelée à participer activement au salut (Marie).
  • La récapitulation : ce qui a été noué par la désobéissance (Irénée) est dénoué par l’obéissance.

4. Marie, icône de l’Église et de la femme restaurée

Enfin, cette typologie renseigne sur la dimension ecclésiale de la figure de Marie. Le contraste avec Ève devient préfiguration :

  • Comme Ève était la “mère des vivants” dans l’ordre naturel, Marie devient la “mère des croyants” dans l’ordre de la grâce (Jn 19, 26-27).
  • Marie apparaît comme la personnalisation de l’Église : recevant la Parole de Dieu, engendrant le Christ dans le cœur des fidèles, combattant le mal, accompagnant l’œuvre du Rédempteur.
  • Pour la théologie contemporaine, cette perspective mariale fonde une espérance nouvelle pour la femme et pour l’humanité entière : si le péché est entré par Ève, la salut est arrivé par Marie (en Christ).

Bilan et perspectives

La typologie Ève–Marie fait donc ressortir l’unité et la logique du dessein divin :

  • Dieu n’a pas voulu que la faute d’Ève soit l’ultime mot sur la femme.
  • Par Marie, « ce que la femme a perdu est retrouvé par la femme » (Yves Congar).

C’est un fil rouge qui traverse toute l’histoire du salut, depuis la Genèse jusqu’aux Évangiles, et qui se prolonge dans la théologie patristique, en particulier syriaque, par l’utilisation de symboles puissants et d’hymnes destinés à l’édification des fidèles.

En définitive, on ne saurait mieux conclure qu’en rappelant que, selon Éphrem, Marie n’a pas seulement “corrigé” Ève, elle a « racheté les dettes de son ancêtre » en donnant au monde le Sauveur (Cyrillonas, L’Agneau véritable, V, 3). Ainsi, la tradition syriaque affirme hautement la vocation privilégiée de la Vierge dans le dessein divin de restauration, alors que la tradition grecque (Justin, Irénée) jette les fondations doctrinales en parlant de “nouveau Adam” et “nouvelle Ève”. Dans tous les cas, c’est la vie et non la mort qui triomphe, grâce à la libre obéissance de Marie associée à l’œuvre du Christ.


  1. Connaissance des Pères de l’Eglise Marie p. 27-41 ↩︎
  2. Ibid p. 27 ↩︎
  3. Éphrem, Commentaire de l’Évangile concordant, SC 121, p. 42 ↩︎
  4. Yves Congar, op. cit., « Marie et l’Église dans la pensée patristique », Revue des sciences philosophiques et théologiques, 38, 1954 p. 5 ↩︎
  5. Éphrem, Commentaire de l’Évangile concordant, p. 366-367 ↩︎
  6. A.-M. Dubarle, o.p., « Les fondements bibliques du titre marial de nouvelle Ève », Recherches de science religieuse, t. XXXIX, n° 2/4, avril-octobre 1951, pp. 49-64 ↩︎
  7. Le Père Dubarle souligne que cette référence aux premiers chapitres de la Genèse n’est pas incongrue, car Luc est celui qui fait remonter la généalogie du Christ jusqu’à Adam : « Que saint Luc ait vu dans la malédiction prononcée contre le Serpent un “Protévangile”, cela me semble aussi ressortir d’une parole du Christ qui lui est seul à rapporter (10, 18-19) et qui, à travers un passage du psautier (91, 13), fait allusion à Genèse 3, 15 interprétée dans le sens d’une victoire » (Dubarle, ibid., p. 60). ↩︎
  8. Connaissance des Pères de l’Eglise Marie p. 27 ↩︎
  9. Ibid. ↩︎
  10. Ibid. ↩︎
  11. Ibid. p.28 ↩︎
  12. Ibid. ↩︎
  13. Ibid. ↩︎
  14. Éphrem, Commentaire de l’Évangile concordant, SC 121, p. 366-367 ↩︎
  15. Ibid. ↩︎
  16. Éphrem le Syrien, Le Combat chrétien, Hymnes De Ecclesia, XLIX, 7 ↩︎
  17. Hymnes pascales, VI, 6-7, SC 502, p. 84 ↩︎
  18. Éphrem, Eccl., XXXVII, 3-7 ↩︎
  19. Cyrillonas, L’Agneau véritable, V, 3 ↩︎
  20. Connaissance des Pères de l’Eglise Marie p. 27 ↩︎
  21. Yves M.-J. Congar, « Marie et l’Église dans la pensée patristique », Revue des sciences philosophiques et théologiques, 38, 1954, pp. 3-38 ↩︎
  22. Connaissance des Pères de l’Eglise Marie p. 28 ↩︎
  23. Justin compare les deux scènes dans son Dialogue avec Tryphon, 100, 4-5, voir Philippe Bobichon, Dialogue avec Tryphon, édition critique, traduction, commentaire, Fribourg, Academic Press, coll. « Paradosis » 47/1 et 2, 2003, pp. 455-457. Irénée de Lyon retient uniquement lui aussi ces deux scènes et fera, semble-t-il, de l’opposition entre la désobéissance d’Ève et l’obéissance de Marie la caractéristique essentielle de l’aspect typologique de la relation entre ces deux figures féminines.
    ↩︎
  24. Contre les hérésies, III, 22, 4 ↩︎
  25. Résumé d’après Démonstration, § 33 ↩︎
  26. Éphrem de Nisibe, Nat., XXIII, 31, SC 459, p. 261.
    ↩︎
  27. Aphraate le Sage Persan, Exposé 6, Sur les membres de l’Ordre, paragraphe 6, dans Les Exposés I, traduction du syriaque par Marie-Joseph Pierre, Paris, Éd. du Cerf, SC 349, 1989, pp. 379-380.
    ↩︎


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