Préambule
Dans les semaines à venir, deux thématiques majeures seront explorées : la Mariologie d’Irénée de Lyon et l’Écclésiologie chez les premiers Pères de l’Église. Cet article n’a pas été spécialement rédigé pour compléter ou préciser les dernières remarques de M. Georgel concernant la formation du canon des Écritures. Toutefois, cette opportunité permet de signaler que cet article, ainsi que les suivants portant sur l’Écclésiologie, compléteront et répondront partiellement à ses assertions.
À travers cette exploration, l’objectif est d’éclaircir ces points et d’offrir une compréhension plus approfondie des contributions d’Irénée et des premiers Pères de l’Église, tout en répondant aux questionnements que peuvent avoir les suiveurs de M. Georgel . Cette démarche vise à enrichir le débat théologique et à renforcer la réflexion autour de ces sujets fondamentaux de la foi chrétienne.

1. Introduction
Le sensus fidelium, ou « sens de la foi » du peuple chrétien, est au cœur de nombreux débats ecclésiologiques contemporains. Souvent associé à une conception plus tardive de la théologie – particulièrement à partir du Concile Vatican II et du document Le sensus fidei dans la vie de l’Église (Commission théologique internationale, 2014) – il trouve pourtant ses premières racines dans les écrits des Pères de l’Église. Parmi eux, Irénée de Lyon (IIᵉ siècle) occupe une place privilégiée pour comprendre comment le témoignage et l’autorité des Apôtres se poursuivent dans la communauté chrétienne tout entière. Dans son ouvrage Adversus Haereses (désormais abrégé en AH), Irénée s’affronte directement aux doctrines gnostiques qui émergent alors, et cherche à offrir aux fidèles des critères clairs pour discerner la vérité de l’erreur.
1.2. Irénée de Lyon face à la « déviance gnostique »
Dans le contexte du IIᵉ siècle, la montée des doctrines gnostiques inquiète les responsables d’Église. Se présentant comme des enseignements « supérieurs » réservés à une élite spirituelle, les mouvements gnostiques risquent de fracturer la communion ecclésiale en séparant nettement les « parfaits » (pneumatiques) et la « masse » (psychiques). Dès lors, Irénée se demande : quels repères offrir à l’ensemble des fidèles pour conserver la foi reçue des Apôtres ? C’est précisément cet enjeu qu’il désigne lorsqu’il affirme vouloir « affermir l’esprit des néophytes pour qu’ils gardent inébranlablement la foi qu’ils ont reçue de l’Église, cette gardienne fidèle, et pour qu’ils ne se laissent en aucune façon corrompre par ceux qui tentent de leur enseigner l’erreur » (AH, V, Préf.)1.
1.3. Critères de vérité et dimension ecclésiale
Pour lutter contre ces déviances, l’évêque de Lyon développe plusieurs « critères de vérité ». Il insiste d’abord sur la succession des presbytres – « depuis les apôtres » – comme garantie historique de la continuité de la foi. Cependant, ainsi que l’a relevé le professeur Alexandre Faivre, « Irénée est le premier à relier la régulation de la foi à l’organisation ecclésiale conçue comme succession des évêques à partir des apôtres » 2. Cette thèse, rejointe par Jacques Fantino, met en évidence une focalisation sur le rôle hiérarchique dans la transmission de la foi. Toutefois, la présente étude souligne que, pour Irénée, le peuple chrétien – les fidèles – demeure lui aussi dépositaire de la Tradition, participant ainsi au discernement de la vérité. L’auteure du texte que nous allons analyser, Mme Marie-Laure Chaieb 3, remarque notamment que « les communautés, les fidèles sont aussi explicitement actifs dans le discernement de la vérité »4.
1.4. Vers une première articulation du sensus fidelium
L’idée maîtresse est que la foi, transmise d’abord par la prédication apostolique, puis ensuite consignée par écrit, se perpétue au sein des communautés grâce à une Tradition vivante, portée à la fois par les presbytres et par l’ensemble du peuple chrétien. Pour reprendre les termes d’Irénée :
« [Les apôtres] ont d’abord prêché ; ensuite, par la volonté de Dieu, ils nous l’ont transmis dans des Écritures, pour qu’il [l’Évangile] soit le fondement et la colonne de notre foi » 5.
C’est dans ce jeu permanent entre Tradition orale et Écriture, entre autorité apostolique et réception communautaire, qu’émerge ce que l’on appelle aujourd’hui le sensus fidelium. Certes, Irénée n’emploie pas le terme, mais il en expose déjà le principe : une capacité spirituelle, donnée à l’Église tout entière, de reconnaître et de garder la vérité de l’Évangile, même face à des propositions novatrices ou déviantes.
1.5. Objectif de la recherche
L’objectif de la présente contribution – intitulée « Aux origines du sensus fidelium, la ‘règle de vérité’ d’Irénée de Lyon » – est donc de :
- Replacer le rôle de la succession des presbytres dans le contexte global du discernement ecclésial.
- Montrer que le charisme de la hiérarchie ne s’oppose pas à la participation active des fidèles, mais l’implique au contraire.
- Déceler les premiers linéaments d’un sensus fidelium, bien avant la formulation explicite de ce concept au cours des siècles suivants.
En somme, il s’agit de voir comment l’évêque de Lyon, loin de se limiter à l’institution, souligne que le peuple de Dieu est aussi « gardien » de la foi transmise, manifestant déjà une intuition théologique : l’Église toute entière – ministres et fidèles – chemine ensemble dans la même vérité.
2. Le contexte d’Irénée : lutte contre la déviance gnostique
Pour comprendre la problématique du sensus fidelium chez Irénée de Lyon, il est indispensable de replacer son œuvre dans son cadre historique et théologique. Au IIᵉ siècle, l’Église doit faire face à la floraison de doctrines qui prétendent s’appuyer sur l’enseignement chrétien tout en s’en démarquant fortement. Parmi elles, les courants gnostiques occupent une place majeure. Ils se caractérisent par :
- Une dissociation radicale entre un Dieu suprême inconnu (souvent appelé « Père innommable ») et le Dieu Créateur (le « Démiurge »), présenté comme inférieur ou mauvais.
- Une conception élitiste de la connaissance : seuls quelques « initiés » seraient capables de saisir les mystères divins, laissant la majorité des croyants dans l’ignorance.
- Un refus (ou une réinterprétation extrême) de l’Incarnation du Christ et de la réalité de sa Passion, jugées incompatibles avec l’idée d’un Sauveur céleste immatériel.
2.1. Les figures clés du gnosticisme
- Valentin († vers 160-180) : fondateur d’une « école » gnostique influente, dont l’enseignement insiste sur l’émission d’« éons » depuis le Dieu suprême.
- Marcion († vers 160) : souvent classé à part, il rejette l’Ancien Testament et oppose le Dieu « juste » de l’Ancien Testament au Dieu « bon » de l’Évangile.
- Basilide, Cérinthe, etc. : ces maîtres gnostiques proposent chacun leur propre spéculation cosmique ou christologique, prétendant détenir un savoir réservé aux initiés.
Chacune de ces approches se présente comme une « connaissance supérieure » (gnôsis). Irénée résume leur position commune ainsi :
« Cette sagesse, chacun d’eux veut qu’elle soit celle qu’il a découverte par lui-même, autrement dit une fiction de son imagination. Aussi est-il normal que, d’après eux, la vérité soit tantôt chez Valentin, tantôt chez Marcion, tantôt chez Cérinthe, puis chez Basilide… » 6
2.2. Les enjeux pour la « grande Église »
L’essor de ces doctrines menace l’unité de la communauté chrétienne. Les gnostiques constituent des cercles privés, cultivant un ésotérisme qui contredit la catholicité (universalité) de la foi, transmise à tous. Irénée s’inquiète d’une possible « fracture ecclésiale » :
- Sur le plan doctrinal : les gnostiques donnent une interprétation plurielle et souvent contradictoire des Écritures, brouillant le sens du témoignage apostolique.
- Sur le plan communautaire : la division en « pneumatikoï » (spirituels) et « psychikoï » (simples croyants) met à mal la vocation de l’Église à rassembler tous les baptisés dans la même foi.
- Sur le plan pastoral : les néophytes et les fidèles peu formés risquent de se laisser séduire par ces spéculations, croyant y trouver une forme de « connaissance supérieure ».
Irénée l’affirme :
« Nous nous appliquons […] à affermir l’esprit des néophytes pour qu’ils gardent inébranlablement la foi qu’ils ont reçue de l’Église, cette gardienne fidèle, et pour qu’ils ne se laissent en aucune façon corrompre… » 7
2.3. La réponse d’Irénée : un cadre théologique et pastoral
Face à ce danger, Irénée entreprend une double tâche :
- Inventorier et réfuter les idées gnostiques. Dans le Livre I d’Adversus Haereses, il recense les thèses des différents maîtres (Valentin, Basilide, etc.) ; dans le Livre II, il entreprend une réfutation rationnelle, montrant les contradictions de ces systèmes.
- Proposer des « critères de vérité » : dans le Livre III, il ancre la foi chrétienne dans la succession apostolique (l’autorité historique des Églises fondées par les apôtres) et dans la « règle de vérité » (ou « règle de foi »), c’est-à-dire dans le contenu essentiel de la Tradition reçue dès les origines.
Ce faisant, il veut démontrer que l’enseignement authentique du Christ et des apôtres – conservé et vivifié dans l’Église – n’a pas besoin d’ajouts ésotériques pour exprimer la vérité intégrale. En d’autres termes, l’Évangile est complet et, comme il l’affirme, il a été « déposé » par les Apôtres dans l’Église (AH, III, 4, 1).
2.4. Une lutte qui engage tous les fidèles
Si Irénée souligne souvent la valeur de la succession des presbytres (critère hiérarchique), il ne s’adresse pas qu’aux ministres ordonnés. Il vise l’ensemble des baptisés, leur rappelant qu’ils sont capables de discerner la vérité grâce à la Tradition vivante qu’ils ont reçue. Marie-Laure Chaieb :
« Les communautés, les fidèles sont aussi explicitement actifs dans le discernement de la vérité. »8
Ainsi, la réception de l’Évangile et le rejet des doctrines hérétiques ne relèvent pas d’un simple décret venu d’en haut ; c’est tout le corps ecclésial qui, conscient de la richesse qu’il tient des apôtres, s’oppose aux spéculations mensongères. Cela prépare la voie à l’idée d’un sensus fidelium : une entente commune de la vérité, portée par tous les croyants.
2.5. Conclusion
Le « contexte gnostique » met en lumière l’urgence pour l’Église d’affirmer son identité et son message :
- Non pas en cherchant une nouvelle révélation ou un enseignement réservé à quelques-uns,
- Mais en redécouvrant la dimension catholique, communautaire et apostolique de la foi.
C’est précisément dans cette défense contre la Gnose qu’Irénée élabore la notion de « règle de vérité » et qu’il réaffirme la place centrale de la succession apostolique. Toutefois, comme on le verra dans le point suivant, l’Église ne se limite pas à la hiérarchie : les fidèles ont également un rôle actif dans la transmission et la préservation de l’enseignement authentique. C’est ainsi que s’ébauche la première esquisse d’un sensus fidelium, dans lequel la foi commune de l’ensemble du peuple chrétien se révèle critère décisif de vérité.
3. Au-delà de la succession : la place des fidèles dans le discernement de la vérité
Dans ses écrits, Irénée de Lyon ne se limite pas à affirmer l’autorité de la succession des presbytres pour assurer la continuité de la foi : il souligne également le rôle actif de l’ensemble du peuple chrétien. Cette perspective met en évidence ce qui deviendra plus tard le sensus fidelium, c’est-à-dire la capacité de tous les baptisés à saisir et à conserver la vérité de l’Évangile.
3.1. La Tradition vivante reçue par l’ensemble du peuple
Dès le début du Livre III d’Adversus Haereses, Irénée clarifie la notion de « Tradition qui vient des apôtres ». Celle-ci se transmet d’abord par la prédication orale, avant d’être consignées dans les Écritures. L’évêque de Lyon écrit :
« Car ce n’est pas par d’autres que nous avons connu l’économie de notre salut, mais bien par ceux par qui l’Évangile nous est parvenu. Cet Évangile, ils l’ont d’abord prêché ; ensuite, par la volonté de Dieu, ils nous l’ont transmis dans des Écritures… » 9
Cette dynamique de la Tradition met en lumière un point essentiel : la Bonne Nouvelle se déploie dans la vie concrète des communautés chrétiennes, avant même d’être lue dans les textes. Les fidèles, loin d’être de simples récepteurs passifs, deviennent témoins de cet enseignement vivant. Irénée insiste sur l’universalité de cette transmission :
« Ayant donc reçu cette prédication et cette foi, ainsi que nous venons de le dire, l’Église, bien que dispersée dans le monde entier, les garde avec soin… et elle les prêche, les enseigne et les transmet d’une voix unanime, comme ne possédant qu’une seule bouche. Car, si les langues diffèrent à travers le monde, le contenu de la Tradition est un et identique.» 10
Le rôle des fidèles apparaît ici clairement : ils sont collectivement engagés dans la préservation et la proclamation de la foi reçue des apôtres. C’est ce que l’on désigne aujourd’hui par une forme de sensus fidelium, c’est-à-dire le « sens de la foi » exercé par le peuple chrétien dans son ensemble.
3.2. L’exemple clé des « barbares convertis » (III, 4, 1-2)
Un passage particulièrement frappant illustre concrètement ce discernement de la vérité par les simples fidèles : celui des « barbares convertis ». Irénée évoque des peuples qui ne disposent pas de l’Écriture dans leur langue, mais qui gardent néanmoins la foi authentique, transmise par la Tradition orale. Il écrit :
« À supposer même que les apôtres ne nous eussent pas laissé d’Écritures, ne faudrait-il pas alors suivre l’ordre de la Tradition qu’ils ont transmise à ceux à qui ils confiaient ces Églises ? C’est à cet ordre que donnent leur assentiment beaucoup de peuples barbares qui croient au Christ : ils possèdent le salut, écrit sans papier ni encre par l’Esprit dans leurs cœurs […] Et s’il arrivait que quelqu’un leur annonçât les inventions des hérétiques… aussitôt ils se boucheraient les oreilles et s’enfuiraient au plus loin. » 11
Ici, l’Esprit Saint grave la vérité de l’Évangile dans le cœur des fidèles. Incapables de lire les textes grecs ou latins, ces « barbares » se montrent pourtant d’une grande fermeté face aux hérésies. Cette illustration concrète révèle qu’un croyant n’a pas besoin d’un savoir exégétique poussé pour reconnaître la déviance ; la Tradition vivante suffit à lui donner un « flair » de la vérité. Irénée en tire la conclusion que, loin d’être un privilège réservé à quelques experts, la faculté de discerner la véritable doctrine appartient à toute la communauté croyante, dans la mesure où elle demeure en communion avec le dépôt apostolique.
3.3. Un dynamisme collectif, non un conservatisme figé
On pourrait penser que cette insistance sur la Tradition orale aboutit à un « conservatisme » rigide. Or, Irénée souligne au contraire la vitalité de cette Tradition :
« Cette foi, que nous avons reçue de l’Église, nous la gardons avec soin, car sans cesse, sous l’action de l’Esprit de Dieu, tel un dépôt de grand prix renfermé dans un vase excellent, elle rajeunit et fait rajeunir le vase même qui la contient. » 12
Trois éléments se dégagent ici :
- Un « dépôt » vivant : l’image du dépôt peut suggérer l’idée d’un simple coffre-fort, mais Irénée prend soin de préciser qu’il « rajeunit » le cœur du croyant. La Tradition n’est pas un trésor mort, mais un principe de renouvellement spirituel.
- Le rôle actif de chaque fidèle : la capacité de discerner la foi authentique repose sur l’adhésion intime à l’Évangile et la communion ecclésiale. Irénée l’exprime en recourant au « nous » qui englobe à la fois presbytres et laïcs :« Telle étant donc la manière dont la Tradition issue des apôtres se présente dans l’Église et perdure au milieu de nous… » (AH, III, 5, 1)
- L’adaptation et la créativité : dans la mesure où elle est un « processus de transmission », la Tradition doit être reformulée de manière toujours nouvelle, sans toutefois se détacher de son contenu apostolique. C’est cette dynamique ecclésiale qui permet de répondre aux questions nouvelles et de résister aux déviations doctrinales.
Ainsi, la Tradition n’est pas un frein à la pensée ni une simple conservation du passé : c’est un mouvement vivant où chaque baptisé, uni à ses pasteurs, participe au discernement. On entrevoit déjà l’intuition du sensus fidelium : la foi de l’Église est portée par tous, ce qui offre un moyen sûr de reconnaître l’erreur et de rester uni au Christ.
3.4. Conclusion
À travers ces développements, on constate qu’Irénée de Lyon :
- Articule l’importance de l’autorité apostolique (succession des presbytres) avec la participation effective de tous les fidèles.
- Souligne que la vérité est gardée dans l’Église entière, laquelle inclut le peuple chrétien sous la conduite de ses pasteurs.
- Anticipe ainsi, dès le IIᵉ siècle, l’idée d’un sensus fidelium : une « capacité de discerner » qui habite l’ensemble de la communauté croyante, bien avant qu’on n’emploie ce vocabulaire.
En défendant la Tradition contre la Gnose, Irénée met donc en relief un équilibre capital : celui de l’autorité hiérarchique unie au sens de la foi des fidèles, tous deux enracinés dans le même « dépôt » transmis par les apôtres. Cet équilibre donne à l’Église sa force pour demeurer fidèle au Christ, quel que soit le défi doctrinal ou pastoral auquel elle fait face.
4. La « règle de vérité » (regula veritatis) : critère dynamique au service du sensus fidelium
Après avoir souligné l’importance de la succession apostolique et le rôle décisif des fidèles dans la préservation de la foi, Irénée présente un autre critère majeur de discernement : la « règle de vérité » (ou regula veritatis). Cette expression, qui apparaît pour la première fois sous sa plume, désigne un principe d’unité et de cohérence de l’enseignement reçu des apôtres. Dans cette section, nous verrons comment Irénée conçoit la « règle de vérité » non pas comme un simple résumé dogmatique figé, mais comme un principe dynamique, enraciné dans la Tradition vivante, et permettant à l’ensemble du peuple de Dieu d’exercer le sensus fidelium.
4.1. Définition et contenu de la « règle de vérité »
Le terme « règle de vérité » (canôn tês alêtheias en grec) désigne, chez Irénée, une référence fondamentale pour l’interprétation correcte de la foi chrétienne. Il y revient à plusieurs reprises, par exemple :
« Cette sagesse, chacun d’eux [les gnostiques] veut qu’elle soit celle qu’il a découverte par lui-même […]. Aussi est-il normal que, d’après eux, la vérité soit tantôt chez Valentin, tantôt chez Marcion, tantôt chez Cérinthe… Car chacun d’eux, corrompant la règle de vérité (regulam veritatis), ne rougit pas de se prêcher lui-même. » 13
Contrairement aux spéculations gnostiques – mouvantes et individuelles –, Irénée voit dans la regula veritatis le « cadre » où se déploie la véritable foi, transmise d’abord oralement par les Apôtres, puis attestée dans l’Écriture. De nombreux chercheurs la rapprochent d’un embryon de confession de foi (ou « symbole »), tant son contenu recoupe ce que l’on appellera plus tard le Credo :
- Un seul Dieu, Père et Créateur, qui a fait le ciel et la terre.
- Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur et Rédempteur, vraiment incarné.
- L’Esprit Saint, présent et agissant dans l’Église.
- Le dessein de salut, accompli par le Christ, puis annoncé et vécu dans l’Église.
Ces éléments-clés apparaissent dans différentes « professions de foi » énoncées par Irénée (AH, III, 1, 2 ; III, 3, 3 ; III, 4, 2 ; III, 5, 3), qui varient dans leur formulation mais expriment une même réalité.
4.2. Caractères dynamiques de la « règle de vérité »
Si cette « règle » est un repère doctrinal, elle ne se réduit pas pour autant à une liste de dogmes immuables. Pour Irénée, la regula veritatis est avant tout un principe interprétatif qui :
Appartient à l’ensemble des fidèles
- Dans AH, I, 9, 4, Irénée lie explicitement la règle de vérité au baptême :« Ainsi en va-t-il de celui qui garde inébranlablement en soi la Règle de vérité qu’il a reçue par son baptême : il pourra reconnaître les noms, les phrases et les paraboles provenant des Écritures, il ne reconnaîtra pas le système blasphématoire inventé par ces gens-là. »
- Cela signifie que, dès l’initiation chrétienne, tout croyant reçoit un « sens » de la foi lui permettant d’identifier la tromperie doctrinale.
Constitue un critère de discernement vivant
- En AH, II, 28, 1, Irénée décrit la « réflexion sur le mystère » :« Nous possédons la règle même de la vérité et un témoignage tout à fait clair sur Dieu […]. Nous devons bien plutôt, en orientant la solution des questions dans le sens qui a été précisé, nous exercer dans une réflexion sur le mystère et sur l’‘économie’ du seul Dieu existant. »
- La regula veritatis sert ainsi de boussole qui oriente l’étude et la compréhension toujours plus profonde du mystère chrétien. On n’est pas dans un système fermé, mais dans un mouvement constant de croissance dans la foi.
S’articule avec le salut universel
- Irénée rappelle que cette « règle » est donnée pour que tous soient sauvés (AH, III, 15, 1) :« …en gardant ainsi inaltérée la règle de vérité, tous puissent être sauvés. »
- La finalité en est éminemment pastorale : il ne s’agit pas de multiplier les distinctions théoriques, mais d’éviter que les croyants ne s’égarent dans des systèmes fermés (gnostiques) et de veiller à ce qu’ils demeurent dans la communion.
En somme, la « règle de vérité » est un réservoir commun à l’Église, soutenant la compréhension et la transmission de la foi. Elle n’est pas un code secret réservé à des érudits, mais un bien partagé par tous les baptisés, signe majeur d’un sensus fidelium déjà présent.
4.3. Articulation avec la dimension hiérarchique
La critique souvent adressée à Irénée est la suivante : insisterait-il essentiellement sur l’autorité hiérarchique (la succession apostolique) au détriment de la communauté croyante ? En réalité, la regula veritatis lie les deux pôles :
- Ministres apostoliques : responsables de conserver, expliciter et confirmer la foi, en fidélité à la prédication originelle.
- Communauté entière : non pas une masse passive, mais un peuple actif qui, par son baptême, reçoit la même règle de vérité et la garde dans son cœur.
Comme le note A. Faivre, « la règle de vérité est, pour Irénée, la propriété d’un ‘nous’ », c’est-à-dire d’un corps ecclésial, et non de quelques individus 14. C’est pourquoi, lorsque se pose une question de doctrine nouvelle ou marginale, Irénée invite à recourir tant aux Églises fondées par les apôtres qu’à l’accord tacite de toute la communauté qui vit selon la Tradition :
« Eh quoi ! S’il s’élevait une controverse sur quelque question de minime importance, ne faudrait-il pas recourir aux Églises les plus anciennes, […] pour recevoir d’elles sur la question en cause la doctrine exacte ? » 15
Dans ce processus de vérification, la « règle de vérité » n’est pas purement institutionnelle : elle est autant le trésor des presbytres que celui des fidèles qui, tous ensemble, partagent la même foi reçue des Apôtres.
4.4. Conclusion
La « règle de vérité » apparaît donc comme :
- Un condensé de la foi apostolique, englobant le Dieu créateur, le Christ Sauveur et l’œuvre de l’Esprit.
- Un principe herméneutique pour lire les Écritures et éviter les dérives individuelles ou ésotériques.
- Un bien commun, reçu dès le baptême, que chaque chrétien peut et doit exercer (dimension du sensus fidelium).
- Un pont entre la Tradition et les Écritures, garantissant une interprétation conforme à l’enseignement des Apôtres.
Par là même, Irénée rejoint l’idée que l’Église tout entière – hiérarchie et fidèles – vit d’une même foi, discernée et mise en œuvre dans la communion. Loin de réduire le critère de la vérité à l’institution ou à un texte, il affirme que la fidélité à l’Évangile repose sur une Tradition vivante, animée par l’Esprit, où la regula veritatis se déploie comme un rallying point pour préserver l’unité de la foi. Dès lors, ce n’est pas seulement la théologie « savante » ou le magistère qui préserve l’orthodoxie, mais bien toute l’Église, bénéficiant du sensus fidelium, déjà en germe dans la pensée d’Irénée.
5. Sensus fidelium chez Irénée : un équilibre entre autorités et communautés
Arrivé à ce stade, il est clair que, pour Irénée de Lyon, la foi de l’Église se déploie dans une double articulation : d’une part, l’autorité des présbytres (successeurs des apôtres) et, d’autre part, la participation active de tous les fidèles. Cette articulation reflète déjà ce que l’on nommera plus tard le sensus fidelium, c’est-à-dire la capacité spirituelle de l’Église tout entière à reconnaître et conserver la vérité. Dans ce point, nous examinerons :
- Comment Irénée situe la catholicité de l’Église et la succession apostolique sans les opposer.
- En quoi cette conception favorise une foi « inventive » et universelle, portée par l’ensemble du peuple chrétien.
- Les implications d’un tel équilibre pour la théologie du sensus fidelium.
5.1. L’apostolicité et la catholicité : deux dimensions complémentaires
Irénée insiste souvent sur la succession apostolique pour réfuter les prétentions gnostiques. En effet, il affirme que seules les Églises où s’est transmise la prédication originelle peuvent garantir la continuité du message évangélique. Cette insistance ne signifie pas pour autant que l’autorité réside exclusivement dans la hiérarchie. Au contraire, la notion de « catholicité » – dans le sens d’universalité de l’Église – prend tout son sens lorsque Irénée évoque le peuple chrétien, dispersé à travers le monde, qui professe la même foi :
« […] l’Église, bien que dispersée dans le monde entier, les garde avec soin [la foi et la prédication], comme n’habitant qu’une seule maison […], et elle les prêche, les enseigne et les transmet d’une voix unanime… » 16
Cette universalité implique la participation de tous : la « grande Église » n’est pas un cercle restreint de docteurs, mais la communauté de tous les baptisés. L’autorité (dans la succession presbytérale) et la catholicité (le peuple dispersé qui professe la même foi) se conjuguent donc, l’une n’allant pas sans l’autre.
5.2. Une foi « inventive » et missionnaire
5.2.1. Le dynamisme de la Tradition
Comme nous l’avons vu, la Tradition n’est pas un dépôt inerte ; Irénée la décrit comme un principe vivant qui « rajeunit » le croyant (AH, III, 24, 1). Ce caractère vivant se vérifie dans la capacité d’adaptation et la créativité des communautés chrétiennes :
- Adaptation linguistique : l’exemple des « barbares convertis » (AH, III, 4, 2) montre que, même sans accès direct aux textes grecs, ils gardent la foi authentique.
- Adaptation contextuelle : lorsque surviennent des interrogations nouvelles ou des débats (fussent-ils « de minime importance », (AH, III, 4, 1), Irénée invite à consulter les Églises apostoliques. Signe que la Tradition peut s’exprimer et se clarifier en fonction des besoins pastoraux.
5.2.2. L’impulsion missionnaire
Ce dynamisme se double d’une volonté de rejoindre tous les hommes dans leur diversité. Irénée rappelle que l’Évangile se destine à l’humanité entière, sans distinction élitiste. Les hérésies gnostiques, en revanche, s’adressent à quelques « initiés ». On voit donc qu’une Église unie, gardant la même foi sous l’action de l’Esprit, devient naturellement missionnaire, car elle est sûre que le dépôt qu’elle transmet est complet et accessible à tous. Ainsi, l’équilibre autorité-communauté favorise l’essor universel de l’Évangile.
5.3. Implications pour la notion de sensus fidelium
5.3.1. Un rôle actif de tous les baptisés
Déjà chez Irénée, la vie de l’Église ne repose pas uniquement sur les décisions d’une instance hiérarchique. Les fidèles ne sont pas de simples récepteurs passifs : ils disposent, par leur baptême, de la « règle de vérité » (AH, I, 9, 4) et de la Tradition vivante. Ce qui sera plus tard conceptualisé comme sensus fidei fidelium (le sens de la foi propre à chaque baptisé) est ici en acte :
- Les fidèles discernent l’orthodoxie de la prédication.
- Ils rejettent spontanément ce qui est en contradiction flagrante avec le kérygme reçu.
- Ils nourrissent la foi de l’Église par leurs propres expressions de la vérité (professions de foi, hymnes, témoignages, pratiques sacramentelles…).
5.3.2. Une communion ecclésiale
La condition pour que ce sensus fidelium s’exerce authentiquement est la communion avec la succession apostolique. Séparés de l’unité de l’Église, les croyants risquent de dériver. De même, une hiérarchie isolée du peuple courrait le risque du formalisme ou de l’abus de pouvoir. Irénée anticipe en quelque sorte la fameuse formule selon laquelle « l’Église est tout entière dans les évêques et les évêques dans l’Église » (cf. plus tard, Lumen Gentium, 27) :
« Pour nous, suivant le Seigneur comme unique et seul vrai Maître et prenant ses paroles pour règle de vérité, tous et toujours nous entendons d’une manière identique les mêmes textes… » 17
Cette unanimité, entretenue par l’Esprit Saint, offre un signe tangible de la vérité. Le sensus fidelium est ainsi indissociable de la communion.
5.4. Conclusion
Irénée présente donc une vision organique de l’Église, où autorités et communautés avancent ensemble :
- L’apostolicité assure la continuité avec la prédication originelle.
- La catholicité implique que cette même foi est reçue, vécue et transmise par tous.
- La dynamique de la Tradition rend l’Église capable d’adapter son langage et de répondre aux défis nouveaux.
- Le sensus fidelium, déjà perceptible chez Irénée, souligne l’unité profonde entre hiérarchie et fidèles : tous participent au discernement du vrai.
En défendant la communauté chrétienne contre le danger gnostique, Irénée jette les bases d’une ecclésiologie participative, où la foi du peuple de Dieu, sous la conduite légitime des pasteurs, est garante de l’unité et de l’authenticité de la Tradition. Cet équilibre se révélera déterminant pour la compréhension ultérieure du sensus fidelium dans l’histoire de la théologie chrétienne.
6. Conclusion
Dans l’ensemble du parcours que nous venons d’effectuer à travers l’œuvre d’Irénée de Lyon, une idée centrale se dégage : l’Église tout entière – hiérarchie et peuple de Dieu – est dépositaire de la foi apostolique et, par l’action de l’Esprit, sait discerner et transmettre la vérité de l’Évangile. Cette conviction éclaire plusieurs aspects fondamentaux de sa pensée, qui préfigurent ce qu’on appellera plus tard le sensus fidelium.
6.1. Synthèse de la démarche
- Contexte gnostique et urgence de vérité
Face à la prolifération des doctrines gnostiques, Irénée a dû clarifier les critères de vérité permettant de réfuter ces spéculations ésotériques. Il montre que l’Évangile ne repose pas sur des révélations cachées, mais sur un témoignage ouvert à tous, confié aux apôtres. - Succession apostolique et rôle du peuple
La succession des presbytres (ou évêques) garantit la continuité historique de la prédication. Cependant, Irénée ne réduit pas la vérité à la seule autorité hiérarchique ; il souligne l’implication de l’ensemble des fidèles : « les communautés, les fidèles sont aussi explicitement actifs dans le discernement de la vérité ». - Tradition vivante et « règle de vérité »
La « Tradition qui vient des apôtres » est d’abord orale, puis consignée dans l’Écriture, et conservée par l’Église. Sa sauvegarde incombe aussi bien aux presbytres qu’au peuple croyant, lequel reçoit et reformule la foi au fil des générations. La « règle de vérité » (ou regula veritatis) est à la fois un socle doctrinal et un principe herméneutique vivant, garantissant l’unité de la foi contre les interprétations individuelles ou élitistes. - Une ecclésiologie d’équilibre
Dans la vision d’Irénée, la primauté apostolique s’exerce de concert avec la catholicité : les ministres ordonnés et le peuple, ensemble, forment une communauté organique où la vérité est reçue, vécue et proclamée. Loin d’écraser l’un ou l’autre pôle, son ecclésiologie valorise la contribution de tous.
6.2. Actualité et fécondité de la pensée d’Irénée
- Pertinence pour l’ecclésiologie contemporaine
L’accent mis par Irénée sur la participation de tout le peuple de Dieu rappelle que la foi n’est pas affaire de spécialistes ; elle est le patrimoine de chaque baptisé. Cette intuition s’est trouvée confirmée au XXᵉ siècle par le Magistère, notamment lors du Concile Vatican II (Lumen Gentium, 12 ; 35) et par la Commission théologique internationale (Le sensus fidei dans la vie de l’Église, 2014). - Dimension pastorale et missionnaire
L’universalité de la foi et la capacité de chaque fidèle à discerner la vérité impliquent une dynamique missionnaire : si le salut est offert à tous, alors l’Église est appelée à rejoindre les « barbares » de chaque culture et à reformuler inlassablement le kérygme pour que chacun puisse l’accueillir. - Ouverture à la recherche théologique
De multiples travaux récents revisitent Irénée pour approfondir notre compréhension de la Tradition, de l’autorité et de la participation des fidèles. L’étude de la regula veritatis élargit encore le champ de la recherche, en montrant comment une « règle » peut être, non pas un texte figé, mais un mouvement vivant, continuellement réapproprié.
6.3. Pistes de réflexion à prolonger
- La place des laïcs et la figure du « simple fidèle » : Irénée en donne déjà des illustrations (notamment avec l’exemple des « barbares »), mais on peut se demander comment cette intuition s’est structurée dans l’Église postérieure, jusqu’à l’époque patristique avancée et aux conciles ultérieurs.
- Le lien entre exégèse et sensus fidelium : Si la « règle de vérité » est un guide herméneutique, la réception que font les fidèles des Écritures constitue-t-elle un frein ou un moteur dans le développement théologique ?
- L’actualité de la pensée irénéenne pour la synodalité : Dans le contexte de la redécouverte de la synodalité (processus d’écoute et de consultation dans l’Église), la vision organique d’Irénée – hiérarchie et peuple unis dans une même foi – peut éclairer la manière de dialoguer, discerner et avancer ensemble.
6.4. Conclusion finale
En définitive, le génie d’Irénée réside dans sa capacité à penser ensemble l’autorité héritée des apôtres et l’engagement concret de tous les chrétiens. Loin d’une simple répartition des rôles, il met en avant la communion entre pasteurs et fidèles, qui s’enracinent dans la même Tradition, vivent de la même regula veritatis et visent le même salut pour le monde entier. Cette écclésiologie d’équilibre contient en germe la notion de sensus fidelium, bien avant qu’elle ne soit formalisée : une intuition forte qui résonne encore avec vigueur dans le débat ecclésial contemporain, rappelant que la vérité de l’Évangile concerne toujours l’Église universelle, peuple saint rassemblé dans l’unité de la foi et de la charité.
Références des citations
(Les renvois aux livres d’Irénée de Lyon suivent la numérotation de l’édition des Sources Chrétiennes. Pour les extraits les plus fréquemment cités : Livre I, SC 263–264 ; Livre II, SC 293–294 ; Livre III, SC 210–211 ; Livre IV, SC 100-1–100-2 ; Livre V, SC 152–153.)
- Irénée de Lyon, Adversus Haereses, V, Préf., éd. critique dans Sources Chrétiennes (SC 152-153). ↩︎
- A. Faivre, « Irénée, premier théologien ‘systématique’ ? », Revue des Sciences Religieuses 65 (1991), p. 11-32, spéc. p. 11. ↩︎
- Marie-Laure Chaieb : « Les Pères de l’Eglise à l’écoute du peuple de Dieu – Sensus fidelium et discours autorisés durant l’antiquité tardive » ↩︎
- Marie-Laure Chaieb, p. 25-41 : « Aux origines du sensus fidelium, la ‘règle de vérité’ d’Irénée de Lyon » ↩︎
- Irénée de Lyon, AH, III, 1, 1, éd. critique dans SC 210-211. ↩︎
- AH, III, 2, 1, SC 210-211 ↩︎
- AH, V, Préf., SC 152-153 ↩︎
- Marie-Laure Chaieb, « Aux origines du sensus fidelium, la ‘règle de vérité’ d’Irénée de Lyon »p. 41 ↩︎
- AH, III, 1, 1, éd. SC 210-211 ↩︎
- AH, I, 10, 2, éd. SC 263-264 ↩︎
- AH, III, 4, 1-2, éd. SC 210-211 ↩︎
- AH, III, 24, 1, éd. SC 210-211 ↩︎
- AH, III, 2, 1, SC 210-211 ↩︎
- A. Faivre, « Irénée premier théologien ‘systématique’ ? », Revue des Sciences Religieuses 65 (1991), p. 21. ↩︎
- AH, III, 4, 1 ↩︎
- AH, I, 10, 2, éd. SC 263-264 ↩︎
- AH, IV, 35, 4, SC 100 ↩︎
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5 commentaires sur “Irénée de Lyon et le sensus fidelium : comment la “règle de vérité” assure la transmission de la foi dans l’Église face à la Gnose”