Préambule
Lors de son débat contre Arnaud Dumouch, Maxime Georgel utilise une citation de ce qu’il nomme lui-même « un spécialiste » pour soutenir son argumentation concernant la Vierge Marie. Il s’appuie notamment sur une citation attribuée à Chrysostome, reprise par Luigi Gambero, pour tenter de démontrer que Marie aurait pu être pécheresse. Cette citation, souvent extraite de son contexte et interprétée de manière simpliste, trahit à la fois l’intention réelle de Chrysostome et l’analyse nuancée du spécialiste en question, Luigi Gambero.
Le présent texte vise à clarifier ce malentendu en replaçant Chrysostome et l’analyse de Gambero dans leur contexte respectifs, tout en montrant pourquoi cette tentative de manipulation des sources ne tient pas.
Introduction
Lorsque le Diatessaron aborde l’épisode des Noces de Cana, Les spécialistes interprètent ce passage de l’œuvre à une visée pastorale. De même, Luigi Gambero souligne que les homélies de Chrysostome adoptent également une perspective pastorale, il l’explique en ces termes. :
« Il ne faut pas non plus oublier que Chrysostome était avant tout un moraliste, et seulement ensuite un théologien spéculatif. Sa principale préoccupation portait sur les problèmes pratiques de la conduite chrétienne. Dans cette optique, il n’hésite pas à attribuer des défauts et des imperfections à Marie, attirant l’attention de son auditoire sur ces aspects comme un moyen de leur donner des exemples d’attitudes et de conduites à éviter ou à corriger dans leur vie religieuse et morale. En particulier, il interprète certains passages évangéliques de manière à attribuer à la Vierge des défauts tels que l’incrédulité ou la vanité. »1
Marie comme modèle idéalisé selon Chrysostome
À l’époque de Chrysostome, la Vierge Marie était largement honorée et proposée comme un modèle de foi et de sainteté, soutenue par de nombreux Pères de l’Église tels que saint Ambroise, saint Grégoire de Nysse et même Origène etc. Cette vénération avait pour effet de la présenter parfois comme une figure si parfaite qu’elle en devenait inaccessible pour les fidèles ordinaires.
Dans ce contexte, Chrysostome semble vouloir contrer cette idéalisation en soulignant certains traits humains, qu’il attribue à Marie dans certaines interprétations des Évangiles. L’objectif était pastoral : rendre Marie plus proche des croyants. Luigi Gambero explique cette démarche :
« À première vue, notre docteur ne semble pas particulièrement intéressé par la doctrine mariale, (…) On peut mieux comprendre ces faits si l’on se rappelle que Chrysostome a reçu son éducation à l’école d’Antioche, où l’accent était davantage mis sur la nature humaine du Christ que sur sa divinité. De plus, le titre marial de « Mère de Dieu » (Theotókos), déjà utilisé par différents Pères orientaux à cette époque, était presque inconnu parmi les théologiens d’Antioche. »2
Cependant, comme le souligne Gambero, même si l’intention de Chrysostome peut être biaisée par sa formation antiochienne, sa finalité n’est pas de dire que Marie est pécheresse. Il cherche avant tout à répondre à une finalité pratique et pastorale : enseigner et former les fidèles dans leur vie chrétienne.
Une Interprétation déformée des propos de Luigi Gambero
Certains pourraient être tentés de s’appuyer sur la citation suivante de M. Georgel pour affirmer que Chrysostome attribuait le péché à Marie. Il est important de noter que cette citation correspond exactement à celle mentionné précédemment, mais elle a été tronquée de manière à exclure un contexte essentiel :
« [Chrysostome] n’hésite pas à attribuer à Marie des défauts et des imperfections. Il interprète certains passages de l’Évangile de telle sorte qu’il attribue à la Vierge Marie des défauts tels que l’incrédulité ou la vanité. »
L’interprétation proposée par M. Georgel, qui s’appuie sur des citations issues des enseignements de Chrysostome, repose sur une double déformation : celle de l’intention réelle de l’auteur et celle de l’analyse présentée par Luigi Gambero.
« Cette optique », « de sorte que », « de cette manière » (cf. Supra), reflète une intention précise de Chrysostome. Prenons l’exemple d’un humoriste caricaturant une personne sainte : son objectif n’est pas de déclarer qu’elle est ridicule, mais de la ridiculiser pour faire rire. De la même manière, un pédagogue qui attribue des péchés à Marie ne signifie pas qu’elle a réellement péché, mais qu’il la rend pécheresse pour la rapprocher de l’expérience humaine.
L’intention réelle et la distinction entre discours pastoraux et discours doctrinaux
Saint Jean Chrysostome a articulé son enseignement à travers deux grands types de discours : les enseignements moraux et les enseignements doctrinaux. Cette distinction est cruciale pour comprendre la cohérence de sa pensée et éviter des interprétations erronées.
1. Les enseignements moraux : Une pédagogie pour des fidèles en cheminement
Les enseignements moraux de Chrysostome étaient destinés à un auditoire populaire, souvent composé de fidèles en cheminement vers une vie de sainteté. Ils avaient pour but d’encourager la vertu, de corriger les comportements et de guider les croyants sur leur parcours spirituel.
Pour cela, Chrysostome adoptait une rhétorique adaptée, recourant parfois à des exagérations ou des simplifications pour rendre son message plus accessible. Les propos qui semblent attribuer des « imperfections » à Marie s’inscrivent dans ce cadre pédagogique : ils visent à souligner son humanité commune pour inspirer les fidèles et les encourager à imiter ses vertus, sans remettre en question sa sainteté. Ces enseignements ne doivent pas être interprétés comme des affirmations doctrinales, mais comme des outils destinés à édifier moralement.
2. Les enseignements doctrinaux : Une défense de la Foi dans la Tradition
Les écrits doctrinaux de Chrysostome, quant à eux, s’inscrivent dans le contexte des grands débats théologiques de son époque, notamment face aux hérésies. Ces textes, rigoureux et systématiques, exposent avec clarté les vérités fondamentales de la foi chrétienne.
En se positionnant en faveur de la virginité perpétuelle de Marie (cf. Infra), Chrysostome rejoint implicitement une Tradition largement répandue parmi les Pères de l’Église : cette virginité perpétuelle n’est pas seulement comprise comme une intégrité physique, mais également comme le reflet de qualités spirituelles et morales, telles que la pureté, la sainteté et même, la nature immaculée de la Vierge. (NB. La thématique autour de la Virginité Perpétuelle n’est pas encore finie.)
Chez Chrysostome, ses affirmations doctrinales, bien que parfois marquées par l’influence de son contexte antiocchien, restent profondément fidèles à la Tradition universelle de l’Église. Confondre ses enseignements pédagogiques avec ses écrits doctrinaux revient à mal comprendre son intention et à dénaturer sa pensée, en particulier concernant sa vision mariale.
3. L’approche de Luigi Gambero et d’autres détournements
Luigi Gambero propose une analyse nuancée de la pensée de Chrysostome, en mettant en lumière l’influence de l’école d’Antioche, qui privilégiait une insistance sur l’humanité du Christ. Gambero souligne que, bien que Chrysostome ait été marqué par cette tradition, il demeure pleinement en accord avec les enseignements de l’Église dans ses affirmations doctrinales concernant Marie.
Cependant, certains critiques, comme M. Georgel, détournent cette analyse en omettant ces nuances essentielles. Ils interprètent les propos pédagogiques de Chrysostome comme des remises en question de la sainteté de Marie, alors même que Gambero reconnaît la cohérence globale de sa pensée avec la Tradition ecclésiale. Ces lectures biaisées réduisent injustement les intentions pédagogiques de Chrysostome à des positions dogmatiques erronées.
En Conclusion
Comprendre Jean Chrysostome nécessite de respecter la distinction essentielle entre ses discours pédagogiques et ses écrits doctrinaux. Les premiers, destinés à un public en quête de perfection morale, s’appuient sur des outils rhétoriques accessibles et parfois exagérés, tandis que les seconds, enracinés dans la Tradition, exposent avec rigueur les vérités fondamentales de la foi. Toute confusion entre ces deux approches méthodologiques conduit inévitablement à une lecture erronée de son œuvre et de sa pensée théologique.

La Tradition dans sa dimension humaine
Cet exemple met en lumière une vérité importante : la Tradition, bien que précieuse, est façonnée par les contextes et les priorités de chaque époque. Lire la Tradition, ce n’est pas la même chose que lire la Bible, façon protestant… Chrysostome, comme tout Père de l’Église, a parlé dans un cadre précis, influencé par sa formation antiochienne, où l’accent était mis sur la nature humaine du Christ. C’est pourquoi, cela ne peut pas être lu comme une remise en cause de la sainteté de Marie.
Gambero lui-même semble indulgent envers Chrysostome, reconnaissant qu’il a agi selon son contexte et ses priorités, sans intention de développer une doctrine ni de rejeter les enseignements mariaux promus par d’autres écoles théologiques comme Alexandrie.
Un Chrysostome doctrinal : la défense des mystères mariaux
Saint Jean Chrysostome ne se limite pas à une approche pastorale dans son œuvre. Ses écrits doctrinaux révèlent une profonde réflexion théologique sur la maternité divine de Marie, sa virginité perpétuelle, et le mystère unique de l’Incarnation. Ces passages offrent un contraste notable avec les enseignements pastoraux souvent invoquées pour critiquer sa vision de Marie. Replaçons ces citations dans leur contexte et examinons leur portée.
1. La maternité divine de Marie et le mystère de l’Incarnation
Dans ses commentaires, Chrysostome affirme avec force que Jésus a pris véritablement sa chair de Marie, réfutant toute vision réductionniste de l’Incarnation. Il écrit :
« Ni l’ange Gabriel ni l’évangéliste Matthieu ne peuvent dire autre chose que la naissance du Christ fut l’œuvre du Saint-Esprit, mais aucun des deux n’explique comment l’Esprit l’a réalisée, car un tel mystère dépasse totalement les mots. Ne croyez pas avoir compris le mystère simplement parce que vous entendez les mots « du Saint-Esprit ». Car même après avoir appris cela, il reste beaucoup de choses que nous ne savons pas. Par exemple : Comment l’Infini a-t-il pu être contenu dans un sein ? Comment la Vierge a-t-elle pu donner naissance tout en demeurant vierge ? »3
Chrysostome insiste sur le fait que Jésus n’est pas simplement « passé par le sein de sa mère comme par un canal« , mais qu’il a réellement pris sa chair de Marie. Il ajoute :
« Si cela avait été le cas, quel besoin y aurait-il eu du sein de la Vierge ? Et qu’aurait-il eu de commun avec nous, car sa chair aurait été différente de la nôtre, puisqu’elle n’aurait pas été dérivée de la même substance humaine que la nôtre ? (…) Sous quel prétexte Marie aurait-elle été appelée sa Mère ? Comment serait-il issu de la lignée de David ? (…) Et comment Paul aurait-il pu dire aux Romains que « d’eux [= les Juifs] est issu le Christ selon la chair, lui qui est Dieu au-dessus de tout » (Rm 9, 5) ? »4
Cette insistance sur la réalité de l’Incarnation, enracinée dans la chair de Marie, est une affirmation théologique forte de sa maternité divine. Chrysostome défend ici une vision profondément orthodoxe du mystère de l’Incarnation.
2. La virginité perpétuelle de Marie : un point non négociable
Chrysostome clarifie également la signification de l’expression « jusqu’à » dans Matthieu 1,25, souvent mal interprétée pour suggérer une relation conjugale entre Marie et Joseph après la naissance de Jésus. Il déclare :
« L’expression « jusqu’à » ne doit pas vous amener à croire que Joseph l’a connue par la suite ; elle est plutôt utilisée pour vous informer que la Vierge n’a pas été touchée par un homme avant la naissance de Jésus. (…) L’évangéliste utilise cette expression pour établir ce qui s’est passé avant la naissance de Jésus, vous laissant le soin d’en déduire ce qui s’est passé ensuite. »5
Chrysostome poursuit, affirmant que Joseph, en homme juste, se serait abstenu de toute relation conjugale avec Marie, reconnaissant la dignité unique de celle qui avait donné naissance au Christ :
« Il a lui-même dit ce que vous aviez besoin d’apprendre à son sujet : que la Vierge n’a pas été touchée par un homme jusqu’à la naissance. Il vous laisse le soin de tirer la conclusion évidente et nécessaire, à savoir que cet homme juste (Joseph), même après la naissance du Christ, s’est abstenu de s’approcher de celle qui était devenue mère de cette manière et qui avait été jugée digne d’un mode d’enfantement nouveau.»6
Il réfute également l’idée que Jésus aurait eu des frères biologiques, en expliquant que ces « frères » mentionnés dans les Évangiles sont des parents éloignés ou des disciples, conformément à l’usage de l’époque :
« Pourquoi notre Seigneur, sur la Croix, aurait-il confié sa mère à son disciple, lui commandant de la prendre chez lui, comme si elle n’avait personne d’autre pour s’occuper d’elle ? Pourquoi alors, me demandez-vous, Jacques et d’autres sont-ils appelés les « frères » de Jésus-Christ ? Ils sont appelés frères de Jésus de la même manière que Joseph est appelé l’époux de Marie. »7
3. La préfiguration biblique de la virginité de Marie
Chrysostome établit également un lien entre la virginité de Marie et les préfigurations de l’Ancien Testament, notamment le sol vierge d’Éden :
« Il l’a donc appelé « Éden » ou « sol vierge », parce que cette vierge [le sol du paradis] était une figure de cette autre Vierge. De même que le premier sol produisit pour nous le jardin d’Éden sans aucune semence, la Vierge donna naissance au Christ pour nous sans recevoir de semence masculine. » Si un Juif vous demande comment la Vierge a pu enfanter, répondez-lui ainsi : Comment un sol vierge a-t-il pu faire surgir des plantes merveilleuses ? Car, en hébreu, « Éden » signifie « sol vierge »8
Ces commentaires montrent que Chrysostome ancre la virginité perpétuelle de Marie dans une continuité théologique et biblique, insistant sur son caractère unique et extraordinaire.
4. Chrysostome et Marie Eve nouvelle
Peux tu faire un petit commentaire de cette citation : « Par une femme, la mort est venue, par une femme, la vie est venue. Ève a conduit au péché, Marie a conduit à la justice. Par Ève, le mal a pris racine ; par Marie, le bien a germé. » 9
Saint Jean Chrysostome établit un parallèle entre Ève et Marie :
- Par Ève, la mort et le péché sont entrés dans le monde à cause de sa désobéissance.
- Par Marie, la vie et la justice ont été restaurées grâce à son obéissance.
Il utilise l’image de la racine et du germe :
- Ève est la racine du mal qui s’est propagé à l’humanité.
- Marie est la terre féconde où germe le bien, en donnant naissance au Christ, le Sauveur.
Ainsi, Marie devient la « Nouvelle Ève », associée à la rédemption comme Ève l’était à la chute, révélant le plan divin de salut par l’obéissance et l’humilité.
Incohérence des critiques basées sur Chrysostome
Ces citations doctrinales réfutent clairement les critiques qui utilisent les homélies pastorales pour prétendre que Chrysostome aurait nié la sainteté ou la virginité de Marie. Peut-on affirmer que :
- Chrysostome démontre que Marie a péché ? Non.
- Peut-on affirmer qu’il pensait qu’elle était sans péché ? Non plus.
Ces deux propositions étant invalides, il est désormais évident qu’on ne peut pas s’appuyer sur Chrysostome pour soutenir une position claire et tranchée sur la question.
Cependant, ses affirmations doctrinales sur la maternité divine, la virginité perpétuelle, et l’Incarnation démontrent son alignement avec la Tradition et son rôle dans le développement de la théologie mariale. Toute tentative de manipulation ou de décontextualisation de ses propos trahit leur véritable portée.
Conclusion : Marie, toujours immaculée
Utiliser les propos de Chrysostome pour prétendre que Marie aurait péché, c’est faire dire à l’auteur ce qu’il n’a jamais vraiment voulu affirmer. C’est aussi trahir l’analyse équilibrée de Luigi Gambero, qui montre que cette approche était contextuelle et pastorale, non dogmatique. Une telle manipulation des textes est donc non seulement injuste, mais intellectuellement malhonnête.
- Luigi Gambero Mary and the fathers of church p. 172 ↩︎
- Ibid ↩︎
- Homélie sur Matthieu 4, 3 ; PG 57, 43. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Homélie sur Matthieu 5, 2 ; PG 57, 58. ↩︎
- Ibid., 5, 3 ; PG 57, 58. ↩︎
- Ibid ↩︎
- Le Changement des Noms 2, 3 ; PG 51, 129. ↩︎
- Homélie sur la Nativité, PG 56, 385 ↩︎
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2 commentaires sur “Maxime Georgel face à Chrysostome : Une interprétation déformée de la figure de Marie ?”