Henri Crouzel, prêtre jésuite et spécialiste reconnu d’Origène, est l’auteur de l’introduction aux Homélies sur saint Luc publiées dans la collection Sources Chrétiennes. Crouzel est connu pour son expertise sur la pensée d’Origène, particulièrement en théologie et en exégèse. Son objectif principal ici est de clarifier les thèmes centraux des Homélies, notamment l’importance de la mariologie dans l’œuvre d’Origène, et d’analyser leur portée exégétique et théologique.
Historiquement, les Homélies s’inscrivent dans un contexte où la lecture typologique et spirituelle des Écritures prédomine. Origène, figure clé de l’Alexandrie du IIIᵉ siècle, répond aux controverses théologiques de son temps, telles que les polémiques avec les Docètes et les Gnostiques, tout en développant une vision christologique et mariale approfondie.
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Origène, un « docteur marial » méconnu
Une reconnaissance posthume inattendue
Origène, l’un des penseurs les plus prolifiques et audacieux du christianisme antique, a vu sa réputation fluctuée au fil des siècles. Si certaines de ses doctrines, jugées trop spéculatives ou en désaccord avec les dogmes ultérieurs, ont été condamnées, il n’en reste pas moins une figure majeure de la théologie chrétienne. C’est dans ce contexte, au XIIᵉ siècle, que la tradition chrétienne latine lui attribue le titre de « docteur marial ». Cette reconnaissance est particulièrement surprenante, car Origène n’a pas systématiquement développé une théologie mariale structurée, comme cela sera le cas avec des figures postérieures comme saint Bernard de Clairvaux ou saint Thomas d’Aquin. Pourtant, ses réflexions sur Marie, dispersées dans ses nombreux écrits, témoignent d’une profondeur et d’une originalité qui ont marqué la postérité.
Le témoignage de Sainte Élisabeth de Schönau
Cette reconnaissance du XIIᵉ siècle est illustrée par une vision mystique rapportée par Sainte Élisabeth de Schönau, une moniale rhénane. Obéissant à son frère, l’abbé Ekbert, elle interroge la Vierge Marie sur le salut d’Origène. Marie répond en soulignant que ses erreurs ne provenaient pas de la malice, mais «de la ferveur excessive avec laquelle il s’est plongé dans les profondeurs des saintes Écritures qu’il aimait»1. Plus encore, la Vierge.
Une théologie mariale centrée sur l’Incarnation
Marie, clé du mystère de l’Incarnation
Origène place la figure de Marie au cœur de sa théologie de l’Incarnation. Pour lui, la vérité fondamentale du christianisme repose sur cette affirmation : « Jésus est vraiment né de la Vierge Marie »2. Cette déclaration dépasse la simple reconnaissance d’un fait historique. Elle constitue une confession de foi essentielle qui relie indissociablement l’humanité et la divinité du Christ. À travers la maternité de Marie,
Origène affirme que :
- L’humanité véritable du Christ est confirmée : Jésus a tiré sa chair de la chair de Marie, ce qui démontre qu’il est un homme authentique, non une illusion d’humanité.
- La conception virginale révèle sa divinité : le miracle de cette naissance virginale manifeste que l’enfant conçu est aussi le Fils de Dieu.
Cette double affirmation traverse les écrits d’Origène et constitue une réponse directe aux hérésies qui, en son temps, remettaient en cause l’une ou l’autre de ces vérités.
Une polémique contre les hérésies de son époque
Origène inscrit son enseignement sur la maternité de Marie dans un contexte de polémique théologique.
Il s’oppose particulièrement à deux courants majeurs :
- Les docètes, qui prétendaient que le Christ n’avait qu’une apparence humaine. Origène répond en insistant sur le fait que Jésus a pris un corps réel, né de la Vierge : « Il a pris un corps semblable à notre corps, différent seulement de lui sur ce point, qu’il est né de la Vierge et de l’Esprit-Saint »3.
- Les gnostiques, comme les marcionites, qui niaient la conception humaine du Christ et voyaient son corps comme un simple véhicule céleste. Origène réfute cette idée en déclarant que le Christ est né « de (ex) Marie » et non « par (per) Marie »4, insistant ainsi sur l’origine charnelle du corps de Jésus.
Pour Origène, nier l’origine humaine de Jésus, c’est nier la réalité de la Rédemption. En effet, seul un Christ pleinement humain pouvait racheter l’humanité dans son intégralité, et cette humanité, il l’a reçue de Marie. « Jésus n’a pas été fait par Marie comme un instrument, mais « de Marie comme une origine réelle », écrit-il pour contrer les fausses doctrines.
La double nature du Christ révélée par Marie
Origène articule sa théologie mariale avec une christologie profondément ancrée dans le mystère de l’union hypostatique. La naissance virginale devient un signe visible de la double nature du Christ :
- Humanité : En naissant d’une femme, le Christ assume pleinement la condition humaine.
- Divinité : En naissant sans intervention d’un homme, par la puissance de l’Esprit-Saint, il révèle son origine divine.
Origène voit dans cet événement unique un témoignage de la gratuité du Salut offert par Dieu. La maternité virginale de Marie dépasse les lois naturelles et manifeste l’intervention directe de Dieu dans l’histoire humaine. Cette idée se reflète dans ses commentaires sur la prophétie d’Isaïe 7, 14 : « Voici, une vierge concevra et enfantera un fils. » Pour Origène, seul un miracle pouvait convenir à la venue de Dieu parmi les hommes.
La conception virginale comme signe de la foi chrétienne
Origène ne limite pas la conception virginale à une réalité biologique ou un miracle historique ; il y voit un événement porteur d’un sens spirituel profond. Il affirme que cette conception témoigne de la pureté et de la sainteté du Christ. En effet, parce qu’il est né d’une vierge, Jésus échappe à la transmission du péché originel par la semence humaine. Ainsi, il écrit dans son Commentaire sur les Romains : « La chair du Fils de Dieu n’était pas péché, mais ressemblance de chair de péché, car elle n’était pas née de la semence de l’homme et de la femme se rencontrant dans le sommeil »5 .
Origène voit également dans la conception virginale un appel adressé à tous les chrétiens. En méditant sur la parole de l’ange Gabriel à Marie, « Une puissance du Très-Haut t’ombragera » (Lc 1, 35), il invite chaque croyant à imiter Marie en recevant spirituellement le Christ en son âme : « Fais donc en sorte de pouvoir saisir son ombre, et lorsque tu auras été fait digne de cette ombre, viendra à toi, pour ainsi dire, son corps d’où naît l’ombre »6 .
Une maternité humaine et divine au cœur du Salut
Enfin, Origène relie la maternité de Marie à l’économie de la Rédemption. Dans son commentaire sur la Visitation, il montre que Marie n’est pas seulement une mère biologique, mais qu’elle participe activement à l’œuvre de Salut, en offrant au monde le Sauveur. La maternité de Marie devient ainsi un modèle pour l’Église, appelée elle aussi à donner naissance au Christ dans le monde, à travers les sacrements et l’évangélisation.
Par sa théologie mariale, Origène pose les bases d’une vision unifiée de l’Incarnation. Il ne sépare pas la maternité humaine de Marie de sa signification théologique, mais montre que cette maternité est le lieu où s’opère la rencontre entre Dieu et l’humanité. La Vierge devient ainsi une figure clé, non seulement pour comprendre l’Incarnation, mais aussi pour vivre pleinement la foi chrétienne.
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Marie, modèle spirituel et type de l’Église
Une maternité spirituelle pour tous les croyants
Origène ne limite pas le rôle de Marie à sa maternité physique de Jésus. Pour lui, la Vierge dépasse son rôle historique et devient un modèle spirituel universel. Il écrit : « À quoi me sert-il de dire que Jésus est venu seulement dans la chair qu’il a reçue de Marie, si je ne montre pas qu’il est venu aussi dans ma chair ? ».7 Ce passage souligne une vérité fondamentale : chaque croyant est appelé à imiter Marie en accueillant spirituellement le Christ en lui-même.
Marie incarne l’âme fidèle, celle qui, par sa foi et son humilité, permet à Dieu de naître en elle. Origène explique que la conception et la naissance de Jésus en Marie trouvent leur prolongement dans l’expérience spirituelle de chaque chrétien. En effet, tout croyant est invité à devenir un temple vivant où le Verbe peut prendre chair.
Marie comme type de l’Église
Pour Origène, Marie est également une figure prophétique de l’Église. Tout comme Marie a donné naissance au Christ dans la chair, l’Église donne naissance au Christ dans l’âme des fidèles par la prédication de la Parole et les sacrements. Ainsi, Marie et l’Église partagent une vocation commune : engendrer spirituellement le Christ pour le Salut du monde.
Origène développe cette idée en méditant sur l’ombre de la puissance divine qui couvre Marie lors de l’Annonciation (cf. Lc 1, 35). Il interprète cette ombre comme l’humanité du Christ, par laquelle Dieu se rend accessible à l’homme. Dans cette perspective, la maternité de Marie devient une préfiguration de la mission de l’Église, qui est d’être l’instrument par lequel Dieu entre dans le monde.
De même, Origène compare souvent la pureté de Marie à celle de l’Église. Comme la Vierge, l’Église est appelée à rester pure et chaste, totalement dédiée à son époux, le Christ. Cette analogie reflète l’idéal spirituel d’Origène, où l’Église devient une communauté sanctifiée, unie à Dieu dans une relation intime et féconde.
La naissance spirituelle du Christ dans l’âme
Un thème central de la théologie mariale d’Origène est la croissance du Verbe dans l’âme humaine. Marie devient un modèle pour chaque croyant, appelé à vivre une relation mystique avec Dieu. Origène déclare : « Fais donc en sorte de pouvoir saisir son ombre, et lorsque tu auras été fait digne de cette ombre, viendra à toi, pour ainsi dire, son corps d’où naît l’ombre »8. Ce passage révèle une spiritualité profondément dynamique : l’âme ne doit pas simplement recevoir le Christ, mais le laisser croître en elle.
Cette progression spirituelle, Origène la décrit comme un cheminement de l’ombre à la vérité. Pour lui, l’humanité du Christ est une médiation qui permet à l’âme de s’élever vers la divinité. Marie, en donnant naissance à Jésus, devient ainsi une figure exemplaire pour chaque chrétien, car elle montre que cette union avec Dieu est possible par la foi et la grâce.
La Visitation comme clé du rôle de Marie dans la Rédemption
Origène médite également sur l’épisode de la Visitation (Lc 1, 39-45) pour approfondir le rôle de Marie dans l’économie du Salut. Il voit dans cette rencontre entre Marie et Élisabeth une illustration du rôle actif de la Vierge dans la transmission de la grâce. Par son salut et son Magnificat, Marie révèle la mission de tout croyant : reconnaître et proclamer la grandeur de Dieu.
Dans ses commentaires, Origène insiste sur le fait que Marie n’est pas une spectatrice passive du mystère du Salut. Au contraire, elle joue un rôle actif en portant le Christ en elle et en le communiquant au monde. Cette réflexion s’inscrit dans une vision plus large où chaque chrétien est appelé, à l’image de Marie, à devenir porteur du Christ pour les autres.
Une maternité à imiter
Origène ne se contente pas de contempler la figure de Marie ; il invite ses lecteurs à l’imiter. Pour lui, la maternité spirituelle de Marie n’est pas réservée à elle seule, mais est une vocation universelle. Dans un commentaire sur le Cantique des Cantiques, il explique que tout progrès spirituel commence « à l’ombre du Christ, c’est-à-dire par son humanité »9. Cette ombre, c’est la foi initiale qui ouvre l’âme à la présence de Dieu. Mais l’âme ne doit pas s’arrêter là : elle est appelée à progresser pour atteindre la vérité divine.
Ainsi, Origène voit dans la maternité de Marie un modèle pour tout chrétien. À l’image de la Vierge, chaque croyant est appelé à :
- Accueillir le Christ par la foi.
- Le faire grandir en lui par une vie spirituelle nourrie de prière et des sacrements.
- Le donner au monde par une vie de témoignage et de charité.
Marie, figure eschatologique
Enfin, Origène relie la figure de Marie à la destinée ultime de l’Église et de l’humanité. Pour lui, la virginité de Marie annonce l’état eschatologique où l’humanité tout entière sera unie à Dieu dans une relation parfaite. Il voit dans la Vierge un signe prophétique de l’Église triomphante, purifiée de tout péché et totalement consacrée à Dieu.
Marie devient ainsi non seulement un modèle pour la vie chrétienne, mais aussi une promesse de ce que l’humanité est appelée à devenir dans la gloire éternelle. Origène exprime cette idée en affirmant que la maternité spirituelle de Marie s’étend à tous les croyants, car elle symbolise la fécondité de l’âme unie à Dieu.
Conclusion
Pour Origène, Marie n’est pas seulement la mère de Jésus, mais aussi un modèle spirituel universel et un type de l’Église. À travers ses réflexions sur la maternité spirituelle, la Visitation et la croissance du Verbe dans l’âme, Origène invite chaque croyant à suivre l’exemple de Marie. Il leur montre que, comme elle, ils peuvent devenir porteurs du Christ pour le monde et participants actifs de l’économie du Salut.
Défense de la maternité divine et de la virginité perpétuelle
Marie, Mère de Dieu : une affirmation avant-gardiste
Origène défend l’idée que Marie est véritablement la Mère de Dieu (Θεοτόκος), bien avant que cette appellation ne soit solennellement reconnue au Concile d’Éphèse (431). Bien que le terme Θεοτόκος ne soit pas explicitement utilisé dans les textes conservés d’Origène, il est clair que sa théologie mariale repose sur cette affirmation implicite. Origène considère Marie comme ayant donné naissance au Verbe incarné dans une union parfaite de l’humanité et de la divinité. Ainsi, il écrit : « Marie n’a pas eu d’autre fils que Jésus, selon ceux qui pensent sainement d’elle »10. Cette précision vise non seulement à affirmer la virginité perpétuelle de Marie, mais aussi son rôle unique dans l’Incarnation du Fils de Dieu.
Origène perçoit la maternité de Marie comme une participation directe au mystère de l’union hypostatique. La chair que le Christ reçoit de Marie est véritablement humaine, mais en raison de la conception virginale, elle est également pure et sans souillure. Cette perspective permet à Origène d’articuler la maternité divine de Marie avec la double nature du Christ.
Défense contre les hérésies : le rôle fondamental de Marie
Origène s’oppose fermement aux hérésies de son époque qui remettaient en cause la conception virginale ou l’humanité réelle du Christ. Parmi ces adversaires, on trouve :
- Les docètes, qui niaient que Jésus ait pris un corps réel. Origène réfute cette idée en soulignant que le Christ a véritablement tiré sa chair de Marie : « Jésus n’a pas été fait par (per) Marie, mais de (ex) Marie »11. Cette distinction met l’accent sur l’origine réelle et humaine du corps du Christ, tout en affirmant sa nature divine.
- Les ébionites, qui considéraient Jésus comme un simple homme né de Joseph et de Marie. Origène répond en affirmant la conception miraculeuse par l’Esprit-Saint, tout en réfutant l’idée que Jésus puisse être réduit à une simple figure humaine adoptée par Dieu.
- Les gnostiques, qui attribuaient au Christ un corps céleste ou astral. Origène insiste sur le fait que le Christ est né d’une femme réelle et que son humanité, reçue de Marie, est essentielle pour accomplir la Rédemption.
Pour Origène, nier la maternité divine ou la conception virginale revient à affaiblir le mystère de l’Incarnation et, par conséquent, le Salut lui-même. La réalité de l’Incarnation est inséparable de la maternité divine de Marie, qui témoigne à la fois de l’humanité et de la divinité du Christ.
La virginité perpétuelle de Marie : un dogme implicite
Origène défend également la virginité perpétuelle de Marie, y compris après la naissance de Jésus. Il considère cette croyance comme une vérité appartenant à la foi apostolique. Dans un passage de son Commentaire sur Jean, il affirme que : « Marie n’a pas eu d’autre fils que Jésus, selon ceux qui pensent sainement ». Cette expression, « ceux qui pensent sainement », ne désigne pas simplement une opinion pieuse, mais une vérité reconnue par la tradition ecclésiale.
Origène soutient cette doctrine en s’appuyant sur plusieurs arguments :
L’intégrité physique de Marie : Origène interprète la prophétie d’Isaïe 7, 14 (« Voici, une vierge concevra et enfantera un fils ») comme une affirmation non seulement de la conception virginale, mais aussi de l’intégrité permanente de Marie.
La défense des traditions ecclésiales : Dans ses écrits, Origène cite des témoignages de traditions anciennes affirmant la virginité post-partum de Marie, y compris un fragment apocryphe grec rapportant que Zacharie, père de Jean-Baptiste, aurait été tué pour avoir défendu cette vérité dans le temple.12
La maternité divine comme clé de la Révélation
Origène relie directement la maternité divine de Marie à la Révélation de Dieu dans l’histoire. Pour lui, la maternité divine n’est pas un simple attribut, mais un acte par lequel Dieu entre pleinement dans le monde. La conception virginale devient ainsi un signe de l’intervention divine et de la gratuité du Salut. Origène écrit : « La naissance de Jésus a eu son début dans l’ombre et s’est achevée dans la vérité ». Cette phrase illustre sa vision : la maternité de Marie est un mystère qui commence dans l’humilité de la condition humaine, mais s’élève à la gloire divine.
En défendant la maternité divine et la virginité perpétuelle de Marie, Origène montre que ces vérités ne sont pas secondaires, mais qu’elles participent directement au mystère du Salut. La pureté de Marie et sa disponibilité à la grâce divine deviennent le modèle de la collaboration entre Dieu et l’humanité dans l’œuvre de la Rédemption.
Marie, médiatrice de la Révélation
Pour Origène, la maternité divine de Marie la place dans un rôle unique de médiatrice entre Dieu et l’humanité. En donnant naissance au Verbe incarné, elle devient la première à introduire le Christ dans le monde. Cette fonction dépasse son rôle biologique et la hisse au rang d’intercesseur spirituel. Marie n’est pas seulement la mère de Jésus selon la chair, mais elle est aussi un type de l’Église, appelant chaque âme à donner naissance au Christ en elle.13
Ce rôle spirituel de Marie est particulièrement visible dans son humilité et son obéissance à la volonté divine, qui permettent à Dieu d’opérer son plan de Salut. Origène invite ainsi les croyants à voir en Marie un modèle de foi et de coopération avec la grâce divine.
Conclusion
Origène défend avec une profondeur remarquable les deux vérités fondamentales de la maternité divine et de la virginité perpétuelle de Marie. Pour lui, ces doctrines ne sont pas seulement des aspects annexes de la foi chrétienne, mais des éléments centraux qui illuminent le mystère de l’Incarnation. En Marie, Origène voit une figure clé de la Révélation, un modèle de sainteté, et un type de l’Église appelée à donner naissance au Christ dans le monde. Cette vision, bien qu’elle soit parfois formulée avec des nuances spéculatives, reste une contribution essentielle à la théologie mariale et à la spiritualité chrétienne.
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Une réflexion à la croisée des mystères
La collaboration de Marie avec la Trinité
Origène accorde une attention particulière au rôle de Marie dans l’économie du Salut, en relation avec l’œuvre conjointe des trois Personnes divines. Dans ses écrits, il souligne que l’Incarnation n’est pas seulement l’œuvre du Père ou du Verbe, mais aussi celle de l’Esprit-Saint, et que Marie y joue un rôle indispensable. Il commente ainsi la parole de l’ange Gabriel : « L’Esprit-Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut t’ombragera » (Lc 1, 35), en affirmant que la puissance divine qui agit en Marie est celle du Verbe, mais que l’Esprit-Saint y participe activement.
Origène interprète cette « ombre » comme une métaphore de l’humanité du Christ. Celle-ci, bien qu’unie à sa divinité, tamise la lumière divine pour que nos yeux d’hommes puissent la supporter14. En assumant cette humanité, le Verbe agit à travers Marie comme un instrument vivant, non passif, dans lequel la coopération humaine et divine atteint son sommet. Ainsi, pour Origène, l’Incarnation est un acte trinitaire, dans lequel Marie est à la fois destinataire et collaboratrice.
Une maternité universelle : Marie et l’Église
Marie est perçue par Origène non seulement comme la mère biologique de Jésus, mais aussi comme une figure ecclésiologique. Son rôle dans l’Incarnation devient paradigmatique pour l’Église, qui est appelée à continuer son œuvre en engendrant le Christ spirituellement dans le monde. Comme Marie a conçu Jésus par l’Esprit-Saint, l’Église conçoit les croyants dans l’eau et dans l’Esprit.15
Cette comparaison reflète une conception profonde de la maternité de Marie : elle est à la fois unique et exemplaire. Unique, car elle donne naissance au Verbe incarné dans une pureté sans égale ; exemplaire, car elle devient un modèle pour l’Église et pour chaque chrétien, appelé à vivre une relation féconde avec Dieu.
L’humanité sanctifiée par l’Incarnation
Pour Origène, la conception virginale de Jésus marque un tournant dans l’histoire du Salut : en entrant dans l’humanité par Marie, le Verbe divin sanctifie non seulement la nature humaine, mais aussi le rôle de la maternité. Origène affirme que Jésus est né « exempt de concupiscence » parce qu’il n’a pas été conçu par l’union charnelle, mais par l’opération de l’Esprit-Saint16. En ce sens, la naissance virginale devient un symbole de la sainteté que Dieu désire pour l’humanité entière.
Origène développe également une réflexion sur la corporéité sanctifiée par le Christ. Il utilise l’image du tombeau neuf où Jésus fut déposé après sa mort : « Comme sa génération avait été plus pure que toute autre, car il n’est pas né d’une union charnelle mais d’une vierge, sa sépulture a eu la même pureté, manifestée symboliquement par le fait que son corps fut déposé dans un tombeau neuf creusé dans un rocher »17. Ainsi, la conception virginale de Marie et la sépulture de Jésus deviennent des signes de la sanctification totale de l’humanité par l’Incarnation et la Résurrection.
La spiritualité de la naissance du Verbe dans l’âme
Origène relie étroitement le mystère de la conception virginale au cheminement spirituel de chaque croyant. Il écrit que la parole de Gabriel à Marie, « La puissance du Très-Haut t’ombragera », est une invitation pour tous les chrétiens à accueillir le Verbe en eux. Pour Origène, la naissance de Jésus en Marie est une préfiguration de la naissance spirituelle du Christ dans l’âme de chaque croyant : « Fais en sorte de pouvoir saisir son ombre, et, lorsque tu auras été fait digne de cette ombre, viendra à toi, pour ainsi dire, son corps d’où naît l’ombre ».
Origène insiste sur le caractère dynamique de cette relation : l’âme doit non seulement accueillir le Christ, mais aussi permettre à sa présence de croître. Cette progression, de l’ombre (l’humanité du Christ) à la vérité (sa divinité), reflète un cheminement spirituel où la foi initiale se transforme en une union toujours plus profonde avec Dieu.
Marie, figure eschatologique et mystique
Enfin, Origène voit en Marie une figure eschatologique, une image de ce que l’humanité est appelée à devenir dans la plénitude du Salut. Sa virginité perpétuelle, son obéissance parfaite et sa maternité divine annoncent l’état glorieux des croyants dans la Jérusalem céleste. Pour Origène, Marie incarne l’idéal de l’âme unie à Dieu, libérée du péché et entièrement consacrée à sa gloire.
Dans ce sens, la maternité de Marie est non seulement un modèle pour la vie terrestre, mais aussi une anticipation de la destinée finale de l’humanité. Origène affirme que la sainteté de Marie est le reflet de ce que chaque croyant peut atteindre en coopérant avec la grâce divine.
Conclusion
La réflexion d’Origène sur Marie à la croisée des mystères de l’Incarnation, de l’Église et de la Rédemption offre une vision intégrée et profonde de la place unique de la Vierge dans l’histoire du Salut. Par sa collaboration avec la Trinité, son rôle de modèle pour l’Église, et son statut de figure eschatologique, Marie apparaît chez Origène comme bien plus qu’une mère physique : elle est une médiatrice, une icône spirituelle et une prophétie vivante de l’union finale entre Dieu et l’humanité. Cette richesse théologique fait de sa théologie mariale une source d’inspiration toujours actuelle pour la foi chrétienne.
Conclusion : Marie, miroir du mystère divin et chemin vers l’union avec Dieu
Origène, dans son œuvre, élève Marie au-delà des simples débats doctrinaux pour en faire une figure vivante de la rencontre entre Dieu et l’humanité. En elle, le mystère de l’Incarnation atteint une profondeur inégalée : Dieu se fait homme, non par contrainte, mais par un acte libre d’amour, et Marie, par son « fiat », devient le lieu où l’humanité accueille pleinement ce don divin. Elle est celle par qui le Verbe entre dans le monde, mais aussi celle par qui le monde est invité à entrer en communion avec Dieu.
Marie, pour Origène, est bien plus qu’un personnage historique. Elle est le modèle de l’âme fidèle, l’exemple parfait de l’Église qui, dans son humilité et sa disponibilité, permet au Verbe de prendre chair en elle. Elle n’est pas seulement la mère biologique de Jésus ; elle est la Mère spirituelle de tous les croyants, les guidant à enfanter le Christ en eux. Origène écrit avec une ferveur particulière que, comme Marie a été « ombragée par la puissance du Très-Haut », chaque âme est appelée à accueillir cette même présence divine, à laisser le Christ croître en elle, et à devenir elle-même un temple vivant.
Mais Marie n’est pas seulement un modèle de foi ; elle est aussi un signe d’espérance. Dans sa virginité perpétuelle, sa maternité divine et son rôle dans l’économie du Salut, elle révèle ce que l’humanité est appelée à devenir : unie à Dieu dans une relation parfaite d’amour et de gloire. Elle incarne la Jérusalem céleste, l’humanité restaurée et transfigurée dans la lumière divine. Par sa coopération avec la Trinité, elle anticipe la plénitude du Royaume, où Dieu sera « tout en tous ».
Origène nous invite ainsi à contempler Marie non seulement comme une figure du passé, mais comme une réalité vivante et dynamique pour notre présent. Elle est une pédagogie divine pour nos vies spirituelles, nous enseignant que la vraie grandeur réside dans l’humilité, que la vraie fécondité est celle de l’âme qui se laisse modeler par la grâce, et que la vraie joie est de participer à l’œuvre de Dieu en portant le Christ au monde.
Dans une époque où la quête de sens et de spiritualité est plus pressante que jamais, la théologie mariale d’Origène résonne comme une invitation universelle. Elle nous rappelle que, comme Marie, nous sommes tous appelés à dire « oui » à Dieu, à ouvrir nos vies à sa lumière, et à devenir des lieux où son amour peut se manifester. En elle, nous voyons le miroir du mystère divin et le chemin par lequel chaque âme peut trouver son repos ultime dans l’union avec Dieu. Que son exemple inspire notre foi et oriente nos pas vers Celui qui, par elle, s’est fait proche de nous.
- Origène, Homélies sur Luc, SC 87, p. 11. ↩︎
- Ibid., p. 12. ↩︎
- Ibid., p. 12; P. Arch., I, praef. 4, GCS 10, 9 (Koetschau). ↩︎
- Ibid., p. 14 ↩︎
- Ibid., p. 34; In Rom. com., I, 1, PG 14, 1204 C. ↩︎
- Ibid., p. 20 ↩︎
- Ibid., p. 20; In Gen. hom., III, 7. Voir SC 7, p. 123 (L. Doutreleau) ↩︎
- In Cant. hom., II, 6. Voir SC 37, p. 91 (O. Rousseau). ↩︎
- Origène, Homélies sur Luc, SC 87, p. 20; Cant 2, 3. ↩︎
- In Jo. com., I, 4, GCS 8, 20 (Preuschen). ↩︎
- Origène, Homélies sur Luc, SC 87, p. 47. ↩︎
- Ibid; PG 14, 1298 A ↩︎
- In Matth. com. ser. 25, GCS 42, 27 (Klostermann-Benz). ↩︎
- In Rom. com., VI, 3, PG 14, 1062 A; In Ps. 38 hom., II, 2, PG 12, 1402 C. Sur le commentaire de Lam. 4, 20, voir notre Théologie de l’Image de Dieu chez Origène, p. 135. ↩︎
- In Jo. com., X, 39, GCS 215, 11 (Preuschen). ↩︎
- Origène, Homélies sur Luc, SC 87, p. 30; In Rom. com., VII, 10, PG 14, 986 c ; voir p. 14. Expression qui sera également vue ultérieurement chez Éphrem de Nisibe, Hymnes sur la Nativité, Hymne X, strophe 7, Sources Chrétiennes 459. ↩︎
- Ibid. ↩︎
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3 commentaires sur “Marie, figure de l’Église et mystère du Salut : Une lecture des Homélies sur saint Luc d’Origène à la lumière des travaux de H. Crouzel”