Une vision sacrée de la virginité
Dans la tradition catholique, l’image de la Vierge Marie en tant que Porte du Ciel (Janua Coeli) est chargée de mystère et de signification. Ce titre, présent dans les Litanies de Lorette, n’est pas une simple métaphore poétique ; il renvoie à une réalité théologique fondamentale. Marie est la porte par laquelle le Christ est entré dans le monde, sans altérer sa virginité perpétuelle. Ce mystère, célébré par les Pères de l’Église, trouve son fondement dans les Écritures et dans une tradition exégétique qui a traversé les siècles.
La prophétie d’Ézéchiel et l’image de la porte fermée
Dans le livre d’Ézéchiel, le prophète décrit une vision saisissante : une porte fermée, qu’il affirme rester close pour l’éternité. Il écrit :
« Cette porte restera fermée ; elle ne sera pas ouverte et personne n’entrera par elle ; car le Seigneur, le Dieu d’Israël, est entré par elle ; elle restera donc fermée. » (Ézéchiel 44, 1-2)
Cette prophétie a été interprétée par les Pères de l’Église comme une préfiguration de la virginité perpétuelle de Marie. Selon cette interprétation, la porte fermée symbolise l’intégrité virginale de la Mère de Dieu. Saint Ambroise, l’un des théologiens les plus influents de l’Antiquité, commente cette vision :
« Le Christ est passé par cette porte, mais il ne l’a pas ouverte. » 1
Ces mots de Saint Ambroise révèlent un mystère profond : le Christ, en prenant chair dans le sein de Marie, n’a pas altéré sa virginité. La porte demeure fermée, signe d’un miracle unique, d’une union entre le divin et l’humain qui transcende les lois naturelles.
La porte du ciel : un symbole d’accès à la vie éternelle
Marie, en tant que Janua Coeli, n’est pas seulement la porte par laquelle le Sauveur est venu au monde. Elle est aussi celle par laquelle les âmes des justes accèdent à la vie éternelle. Cette image trouve un écho dans le Psaume 117 :
« Voici la porte du Seigneur, les justes y entreront » (Ps 117, 20).
« Ce n’est autre que la maison de Dieu et la porte du ciel » (Genèse 28, 17)
La liturgie elle-même, dans l’antienne de l’Évangile de la messe dédiée à Marie sous le titre de Porte du Ciel, célèbre cette réalité :
« La porte du paradis, fermée par le péché d’Ève, a été rouverte par toi, ô Vierge Marie. »
La virginité perpétuelle de Marie dépasse une simple réalité physique ; elle symbolise la pureté spirituelle absolue et l’incorruptibilité du plan divin. Éphrem compare la virginité de Marie à la pureté du tombeau scellé de Jésus après sa mort :
« Le sein te conçut alors qu’il était scellé ; le shéol t’enfanta alors qu’il était cacheté ; c’est contre nature que le sein t’a conçu et le shéol rendu » (St Ephrem Hymne de la Nativité X, strophe 7).
Là où le péché d’Ève avait fermé l’accès à la grâce divine, l’obéissance et la pureté de Marie ont rouvert cette porte. En sa virginité perpétuelle, Marie incarne la restauration de ce que le péché originel avait détruit. Elle est la nouvelle Ève, celle qui par son « oui » à Dieu rétablit le lien entre l’humanité et le Créateur.
Dans ses écrits, Anastase Ier d’Antioche 2 offre un témoignage éloquent sur la vénération de la Vierge Marie, qu’il appelle explicitement « la Porte du Paradis ». Cette désignation n’est pas anodine : elle suggère une vision théologique profonde où Marie est perçue comme le seuil sacré par lequel les âmes retrouvent le chemin du salut. La métaphore de la « porte » illustre non seulement son rôle dans l’Incarnation du Verbe, mais également sa fonction médiatrice pour l’humanité en quête de rédemption.
De son côté, Sévère d’Antioche3, un autre grand théologien du même siècle, développe une réflexion complémentaire et significative. Dans l’une de ses prières, il s’adresse directement à Marie en ces termes :
« Vers toi, nous tous dirigeons notre prière, toi qui es la porte du ciel… »
Ces paroles révèlent une foi commune parmi les Pères de l’Église : Marie est perçue comme l’accès à la félicité céleste, celle par qui l’homme déchu retrouve espoir et élévation. Sévère poursuit en affirmant que, par Marie, ceux qui avaient été chassés et bannis, à l’image d’Adam et Ève, sont désormais appelés à être réintégrés dans la communion divine, élevés à nouveau en hauteur, c’est-à-dire rapprochés de Dieu.
Ces deux citations, provenant respectivement des homélies d’Anastase Ier sur l’Annonciation et de l’Octoechos de Sévère, sont rapportées dans l’ouvrage Primo Millennia (vol. 1 et 2), qui recense les témoignages marquants des premiers siècles du christianisme sur la figure mariale. Ces textes montrent combien la théologie mariale a joué un rôle central dans la compréhension de l’économie du salut.
Chez saint Ambroise, nous retrouvons l’idée de la Vierge Marie agissant comme une médiatrice privilégiée entre ce monde et l’au-delà, guidant les âmes vers le salut éternel. Il la décrit, dans ses œuvres, comme la « Porte du Paradis », une image qui suggère son rôle d’accompagnatrice des âmes, notamment celles des vierges consacrées, de ce monde à la félicité céleste.
Cette figure mariale est ainsi perçue comme une protectrice et une guide spirituelle, celle qui tient la main de ses enfants spirituels, les aidant à franchir la frontière du visible pour les conduire vers l’invisible, le Royaume de Dieu. Marie devient ici un passage, un chemin sûr à travers lequel les âmes s’élèvent de la terre au ciel. Les vierges, qui ont consacré leur vie à Dieu en suivant l’exemple de pureté de Marie, trouvent en elle une mère et une alliée fidèle, les accueillant à la porte du ciel pour leur ouvrir l’accès au Paradis.
Cette conception est un bel exemple de la théologie mariale des premiers siècles, où la Vierge Marie est souvent représentée comme la clé du salut, celle qui unit l’humanité pécheresse à la gloire divine, effaçant ainsi la distance entre le monde terrestre et l’éternité bienheureuse :
St Ambroise De Virginibus II, 17 : Quel cortège ! Quelle joie chez les anges applaudissant l’entrée au ciel de celle qui mena sur terre une vie céleste. Alors Marie, prenant en main le tambourin, entraînera les choeurs de vierges louant le Seigneur qui leur a fait traverser la mer du siècle. Alors chacune dans l’exultation s’exclamera :
« Je monterai à l’autel de mon Dieu, du Dieu qui remplit d’allégresse ma jeunesse » (Ps 42, 4).« J’immole à Dieu un sacrifice de louange, et je rends au Très-Haut ce que j’ai voué » (Ps 49, 14).
Saint Proclus, Homélie I sur la Mère de Dieu. PG 65. 682 : Il est né d’une femme, Dieu, non pas nu, ni un simple homme ; et en naissant de celle qui autrefois avait été la porte du péché, il l’a transformée en porte du salut. Là où le serpent, par la désobéissance, avait injecté son venin, le Verbe, par l’obéissance, est entré pour se construire un temple vivant. Là où avait surgi Caïn, qui détenait le pouvoir du péché, le Rédempteur de l’humanité, le Christ, est venu sans semence. Le Dieu clément n’a pas eu honte de naître d’une femme. Car ce qu’elle portait était la vie ; elle n’a contracté aucune souillure de l’accouchement.
/image%2F6988968%2F20241120%2Fob_bef2db_08a16873-6b28-47db-a8e8-51302dba50c3.jpeg)
La signification contemporaine de la virginité perpétuelle de Marie
Dans notre monde moderne, l’idée de la virginité perpétuelle de Marie peut sembler lointaine, voire incomprise. Pourtant, elle porte une signification spirituelle profonde. La virginité de Marie n’est pas une simple pureté physique ; elle est avant tout un symbole de sa consécration totale à Dieu. Sa virginité perpétuelle illustre une ouverture parfaite à la volonté divine, une disponibilité complète à accueillir le Verbe incarné.
En invoquant Marie comme Janua Coeli, les croyants reconnaissent qu’elle est le passage par lequel la grâce divine est entrée dans le monde et par lequel nous sommes appelés à rejoindre Dieu. Sa virginité perpétuelle est le signe d’une intégrité spirituelle, d’une fidélité absolue à la mission divine, qui nous invite à chercher nous aussi cette pureté intérieure, cette ouverture de cœur qui permet à Dieu de se manifester pleinement en nous.
La porte du Ciel, le songe de Jacob et les Noces de Cana
Dans une perspective mystique contemporaine, nous pourrions envisager une relecture du récit des noces de Cana, en nous attardant notamment sur les sections intitulées « Saint Jean et la nouvelle création » et « Mais pourquoi le troisième jour » de cet article. Celles-ci révèlent une dimension symbolique profondément ancrée dans les Écritures, évoquant un écho mystérieux avec le rêve de Jacob rapporté dans la Genèse (Gn 28, 18-22).
Lors de cet épisode biblique, Jacob, après avoir rêvé d’une échelle reliant la terre au ciel, reconnaît le lieu comme étant la « maison de Dieu » et érige une pierre en signe de consécration. Ce passage a souvent été interprété comme une préfiguration de l’Église et, par extension, du rôle de saint Pierre, le vicaire du Christ, le fondement visible de cette institution divine.
Or, en explorant la figure de Marie dans ce contexte, notamment sous le titre traditionnel de « Porte du Ciel« , nous pouvons percevoir une autre facette de cette symbolique : Marie, apparaît alors comme une figure de l’Église elle-même. En tant que Mère du Christ, elle ouvre le chemin vers le salut, incarnant l’hospitalité divine qui accueille l’humanité dans la nouvelle création initiée par Jésus à Cana. Ce miracle, premier signe de l’Évangile de Jean, n’est donc pas simplement une transformation de l’eau en vin, mais une allégorie puissante de la transformation spirituelle opérée par l’Église à travers les sacrements.
Ainsi, à travers cette relecture, nous sommes invités à voir dans les noces de Cana non seulement un récit historique, mais une révélation théologique où Marie se tient, discrètement mais fermement, comme la porte d’entrée vers la nouvelle alliance et vers le ciel, celle qui conduit les fidèles vers le Christ, source de la véritable communion.
/image%2F6988968%2F20241114%2Fob_8127f7_f29804a1-0fba-4a42-9df9-9226293e5bd4.jpeg)
Conclusion : Marie, la porte scellée qui nous ouvre à la nouvelle naissance
Au terme de ce parcours, une vision sacrée de la virginité de Marie se déploie comme un fil conducteur, reliant les Écritures, les enseignements des Pères de l’Église et la tradition catholique. Le titre de « Janua Coeli« , Porte du Ciel, révèle toute la profondeur de la mission mariale : Marie n’est pas seulement la mère du Sauveur, mais la porte par laquelle l’humanité accède à la grâce divine et à la vie éternelle. À travers elle, l’humanité retrouve le chemin de la communion avec Dieu, perdu par le péché d’Ève et restauré par l’obéissance parfaite de la nouvelle Ève.
La prophétie d’Ézéchiel et l’interprétation patristique de la « porte fermée » nous invitent à contempler le mystère de la virginité perpétuelle de Marie, un signe tangible d’une union surnaturelle entre le divin et l’humain. Cette virginité, loin d’être une simple donnée historique ou biologique, incarne la pureté parfaite et l’intégrité spirituelle, une totale disponibilité à l’action de Dieu. En Marie, la porte fermée devient le symbole d’une réalité transcendante : le Christ entre dans le monde par un acte miraculeux, préservant intacte la virginité de celle qui l’a porté.
Les noces de Cana, réinterprétées dans une lecture mystique contemporaine, prolongent cette réflexion. Dans ce premier signe de l’Évangile de Jean, Marie se présente comme la médiatrice discrète mais essentielle, celle qui, par son intercession, ouvre la voie à la manifestation de la gloire du Christ. À travers le miracle de la transformation de l’eau en vin, c’est toute la mission de l’Église qui se dévoile : transformer, sanctifier, accueillir l’humanité dans la nouvelle création.
Ainsi, Marie, en tant que Janua Coeli, nous guide sur le chemin du salut, nous invitant à franchir cette porte céleste pour entrer dans la communion divine. Sa virginité perpétuelle, symbole de pureté et de consécration totale, demeure un modèle pour les croyants, une invitation à chercher une intégrité intérieure qui permette à Dieu d’agir en nous. À travers elle, la porte du ciel s’ouvre à nouveau, et les fidèles, dans leur pèlerinage terrestre, trouvent une espérance inébranlable : celle d’être accueillis un jour dans la demeure éternelle du Père, où règne le Christ, l’époux véritable de l’Église.
- a. Dans son ouvrage De institutione virginis (8. 57), Saint Ambroise développe la métaphore de la « porte fermée » pour illustrer la virginité perpétuelle de Marie. Cette image, issue de la tradition exégétique patristique, symbolise l’intégrité inviolée de la Vierge, restée intacte avant, pendant et après l’Incarnation du Verbe. Selon Ambroise, le Christ est passé par cette porte sans l’ouvrir, soulignant ainsi le caractère surnaturel de la naissance de Jésus.
b. Par ailleurs, comme le mentionne Manelli dans « All Generations Shall call me Blessed: Biblical Mariology« (pages 75-80), cette interprétation trouve un large écho dans les écrits des Pères de l’Église et dans la liturgie mariale. La « porte fermée » y est systématiquement associée à la virginité de Marie, tandis que la « Porte du Paradis » est envisagée comme le passage par lequel les âmes des justes entrent dans le Royaume des cieux. Ces deux symboles, profondément enracinés dans la théologie mariale, illustrent la fonction de Marie à la fois comme gardienne de la pureté virginale et médiatrice de la grâce divine pour l’humanité. ↩︎ - Anastase Ier d’Antioche, Homélie II sur l’Annonciation, PG 89, 1385c-1389b, cité dans Primo millennia, vol. 2 (Rome, 1989), p. 78. ↩︎
- Sévère d’Antioche, Octoechos, 156-57, 161-62, cité dans Primo millennia, vol. 1, pp. 632, 633-34 :
Hymnes sur la Mère de Dieu
117 — 1 — V. « Je chanterai les louanges de Dieu avec ma bouche. »
En célébrant la mémoire de la Résurrection de notre Sauveur, je découvre que la racine incorruptible de tout cela est la Vierge, la Mère de Dieu. Car celui qui n’est pas compté dans les généalogies s’est incarné à partir d’elle, sans la semence d’un homme. Il a subi et a « pris sur lui » une naissance « dans le temps », et de sa propre volonté, il est devenu fils d’Abraham et de David ; lui qui est le Fils et le Verbe du Père céleste, celui qui était sans mère au commencement en tant que Dieu, et le même à nouveau, un homme sans père, issu de Marie.
Invoquons tous, elle qui est la « porte » du ciel, celle qui a donné naissance sans aucun doute, et qui a fait briller le grand Soleil de justice sur toutes les créatures. ↩︎
En savoir plus sur Ecce Matter Tua
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
