L’Analyse d’un Maître en Exégèse
Ignace de la Potterie, jésuite et théologien belge, est une figure incontournable de l’exégèse biblique contemporaine. Spécialiste du Nouveau Testament, il a consacré sa vie à une lecture attentive et théologique des Évangiles, combinant rigueur scientifique et profondeur spirituelle. Dans ses travaux, il s’est particulièrement intéressé aux Évangiles de st Jean et de st Luc, cherchant à éclairer les significations cachées des textes bibliques.
Dans cet article, de la Potterie explore l’expression mystérieuse « tu concevras en ton sein » (Luc 1, 31), prononcée par l’ange Gabriel lors de l’Annonciation à Marie. Par une analyse minutieuse des termes grecs et une mise en contexte théologique, il révèle la profondeur du message de st Luc, soulignant la conception virginale de Marie comme un acte intérieur, entièrement spirituel, réalisé par l’Esprit Saint.

Introduction : Une annonce divine au cœur du mystère de l’Incarnation
Dans l’Évangile de Luc, le récit de l’Annonciation occupe une place centrale dans l’histoire du salut. C’est ici que se dévoile le projet divin : l’entrée de Dieu dans le monde par l’humanité. Ce moment unique et solennel est rapporté avec une profondeur exceptionnelle, mais aussi une simplicité qui masque parfois la richesse de ses significations théologiques. En effet, au cœur de cette rencontre entre l’ange Gabriel et la Vierge Marie se trouve une déclaration cruciale : « Et voici que tu concevras en ton sein » (Lc 1, 31). Si ces paroles peuvent sembler ordinaires au premier abord, elles renferment en réalité une annonce révolutionnaire, celle d’une conception à la fois corporelle et virginale, entièrement réalisée par l’action de l’Esprit Saint.
Le texte de saint Luc, dans sa sobriété évangélique, exige une lecture attentive pour en percevoir toute la portée. L’ange Gabriel, envoyé par Dieu, s’adresse à Marie, une jeune fille de Nazareth promise en mariage à Joseph. Dès le début, le salut adressé par l’ange, « Réjouis-toi, comblée de grâce, le Seigneur est avec toi » (Lc 1, 28), établit une réalité unique : Marie est habitée par une grâce spéciale qui la prépare à sa mission divine. Le terme grec utilisé ici, kecharitōmēnē, traduit au parfait passif, désigne une action accomplie dans le passé et dont les effets perdurent. Comme le souligne Ignace de la Potterie, cette expression « indique qu’il s’agit d’une action passée de la grâce sur Marie, une action, donc, antérieure à l’Annonciation ». En d’autres termes, Marie n’est pas seulement choisie à ce moment précis : elle a été préparée depuis toujours à devenir la mère du Sauveur.
Cette préparation divine se manifeste dans un désir intérieur profond, que les saints théologiens ont souvent mis en lumière. Saint Thomas d’Aquin parle ainsi d’un « désir de virginité » qui animait déjà Marie, une inclination orientée vers une vocation unique. De son côté, saint Bernard évoque la « grâce de la virginité » qui caractérisait la jeune fille de Nazareth. Cette disposition intérieure, fruit d’une grâce divine, faisait de Marie un terrain spirituel prêt à accueillir la réalisation du mystère de l’Incarnation.
C’est dans ce contexte de préparation que l’ange annonce à Marie : « Voici que tu concevras en ton sein, tu enfanteras un fils et tu lui donneras le nom de Jésus » (Lc 1, 31). Ces mots, d’apparence simple, méritent une attention particulière, car ils renferment une double révélation. D’une part, l’annonce d’une conception véritablement corporelle – Jésus sera un homme réel, né d’une femme, comme l’évoque aussi saint Paul : « né d’une femme, né sous la loi » (Ga 4, 4). D’autre part, cette conception sera intégralement intérieure, réalisée par l’action fécondante de l’Esprit Saint, sans intervention humaine. Cette particularité, unique dans l’histoire de l’humanité, est soulignée par l’expression « en ton sein », que Luc emploie de manière spécifique pour Marie. Comme l’explique Ignace de la Potterie, cette formule désigne une conception « totalement intérieure », une œuvre divine qui échappe aux processus ordinaires de la nature humaine.
L’expression choisie par Luc, « concevoir en son sein », diffère des formules classiques utilisées dans l’Ancien Testament, telles que « recevoir dans son sein » ou « avoir en son sein », qui impliquent toujours une contribution masculine. Ici, Luc innove en utilisant une expression nouvelle et paradoxale, destinée à souligner la singularité de l’événement. En cela, l’évangéliste s’inscrit dans la continuité de la prophétie d’Isaïe : « Voici que la vierge concevra et enfantera un fils » (Is 7,14), tout en enrichissant cette annonce d’une précision supplémentaire : la conception de Marie sera virginale et entièrement opérée par Dieu.
Cette annonce dépasse la simple dimension corporelle : elle révèle une action divine qui touche à la fois le corps et l’âme de Marie. La virginité n’est pas ici un détail secondaire, mais le signe visible de l’intervention directe de Dieu. L’ange explique plus loin : « L’Esprit Saint viendra sur toi et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre » (Lc 1, 35). Ce sera par cette action fécondante de l’Esprit que Jésus, le Fils de Dieu, sera conçu.
Ainsi, dès ce verset clé de Lc 1,31, se profile la cohérence parfaite entre la préparation de Marie par la grâce, son désir de virginité et l’annonce de sa mission unique. En mettant en lumière la spécificité de cette conception virginale, Luc nous introduit dans le mystère de l’Incarnation : Jésus, vrai Dieu et vrai homme, entre dans l’histoire humaine non par la voie ordinaire, mais par un acte créateur, une initiative directe de Dieu. Cette annonce place Marie au cœur du salut, comme celle par qui la Parole devient chair, conformément au plan éternel de Dieu.
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Le contexte antérieur : Marie préparée par la grâce
Lorsque l’ange Gabriel se présente à Marie pour lui annoncer l’Incarnation imminente, ce moment n’est pas une irruption soudaine dans la vie de la jeune fille de Nazareth. Au contraire, l’Évangile de Luc, par la richesse de son récit, nous permet de comprendre que Dieu avait déjà préparé Marie depuis longtemps à cette mission unique. Cette préparation, profondément enracinée dans l’histoire du salut, est révélée dès les premiers mots de Gabriel : « Réjouis-toi, comblée de grâce, le Seigneur est avec toi » (Lc 1, 28).
Une annonce enracinée dans une grâce divine passée
Le terme grec utilisé par l’ange, kecharitōmēnē (traduit par « pleine de grâce »), est particulièrement significatif. Ce verbe, employé au parfait passif, désigne une action accomplie dans le passé, mais dont les effets se prolongent dans le présent. Autrement dit, Marie n’est pas simplement gratifiée d’une grâce au moment de l’Annonciation : elle a été comblée de cette grâce bien avant, de manière durable et irrévocable. Comme le souligne Ignace de la Potterie, ces mots indiquent une « action passée de la grâce sur Marie, une action, donc, antérieure à l’Annonciation ».
Cette grâce particulière oriente Marie vers une mission bien précise. Elle est, depuis toujours, préparée à devenir la Mère du Fils de Dieu. Ce privilège singulier trouve son fondement dans la volonté divine, qui a sanctifié Marie dès le début de son existence. Ce mystère de préparation divine est ce que l’Église appelle l’Immaculée Conception : Marie, en vue de sa mission unique, est préservée du péché originel, afin d’être un sanctuaire pur pour accueillir le Sauveur.
Un désir profond et mystérieux de virginité
Cette préparation ne se limite pas à une disposition extérieure ou accidentelle. Elle touche l’être même de Marie, transformant son cœur et son esprit. Les théologiens de l’Église ont souvent mis en avant un « désir de virginité » qui habitait Marie bien avant l’Annonciation. Saint Thomas d’Aquin, par exemple, affirme que Marie avait ressenti en elle une inclination mystérieuse, orientée vers une vie consacrée à Dieu. De même, saint Bernard parle de la « grâce de la virginité » comme une disposition intérieure conférée par Dieu.
Cette virginité, loin d’être une simple caractéristique physique, est une grâce spirituelle qui traduit une orientation complète de Marie vers Dieu. Elle exprime son ouverture totale à l’œuvre divine et son refus de toute autre attache. Ignace de la Potterie résume ainsi cette dynamique intérieure : Marie « avait éprouvé en elle un profond ‘désir de virginité’ », qui n’est rien d’autre que la réponse libre de son cœur à l’appel de la grâce.
Une mission prophétisée et attendue
Cette préparation de Marie trouve un écho dans les Écritures, qui anticipent depuis des siècles l’avènement du Messie. Le prophète Isaïe, dans un passage clé de l’Ancien Testament, avait annoncé : « Voici que la jeune fille est enceinte, elle enfantera un fils et elle lui donnera le nom d’Emmanuel » (Is 7, 14). Cette prophétie ne désignait pas seulement une naissance ordinaire, mais un événement unique dans l’histoire du salut : la naissance du Messie par une vierge.
Luc, en décrivant Marie comme parthenos (« vierge »), établit un lien direct avec cette prophétie. La virginité de Marie n’est pas un détail anecdotique ; elle est la marque visible de son élection divine et de l’accomplissement du plan de Dieu. Dans le récit de l’Annonciation, Luc précise même que Marie était « promise en mariage à un homme du nom de Joseph » (Lc 1, 27), mais il souligne aussi qu’elle déclare : « Je ne connais point d’homme » (Lc 1,34), confirmant ainsi son engagement à vivre selon ce désir de virginité.
Une grâce en attente d’accomplissement
Le texte de Luc laisse également entrevoir une dimension d’attente et de mystère. Marie, bien que préparée par la grâce, ne connaît pas encore les détails de sa mission. Elle est consciente d’être orientée vers quelque chose de grand, mais cette orientation reste voilée. Ignace de la Potterie note que Marie avait senti depuis longtemps qu’elle était « intérieurement orientée vers un événement futur, encore inconnu ». Ce sentiment d’attente est lui-même un fruit de la grâce, une disposition intérieure qui rend Marie prête à accueillir pleinement le dessein divin.
Ainsi, lorsque l’ange Gabriel lui annonce qu’elle concevra et enfantera le Fils de Dieu, cette révélation vient comme un accomplissement de tout ce que Marie portait en elle depuis toujours. La grâce qui l’avait façonnée trouve son aboutissement dans l’Incarnation, où Marie devient à la fois la servante du Seigneur et le sanctuaire vivant de Dieu.
En somme, le contexte antérieur à l’Annonciation révèle une préparation divine minutieuse. La plénitude de grâce de Marie, son désir de virginité et son orientation intérieure vers Dieu s’accordent parfaitement avec l’annonce de Gabriel. C’est dans ce cadre, déjà riche de sens, que l’ange déclare à Marie : « Tu concevras en ton sein » (Lc 1, 31), inaugurant ainsi le mystère de l’Incarnation.
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Analyse textuelle du verset Lc 1,31
Au cœur du récit de l’Annonciation, le verset Lc 1, 31 joue un rôle central en dévoilant progressivement le mystère de l’Incarnation. L’ange Gabriel déclare à Marie : « Et voici que tu concevras en ton sein, tu enfanteras un fils et tu lui donneras le nom de Jésus. » Ces mots, bien qu’apparemment simples, renferment une signification profonde et paradoxale. Par son choix de vocabulaire et sa construction narrative, st Luc articule en quelques phrases une vérité théologique d’une portée immense : la conception virginale du Fils de Dieu. Une analyse précise du texte révèle la richesse et la singularité de cette annonce.
Une structure en trois étapes
Le verset se divise en trois parties successives, qui forment une progression logique et théologique :
- « Tu concevras en ton sein » : L’annonce de la conception.
- « Tu enfanteras un fils » : La confirmation de l’humanité réelle de cet enfant.
- « Tu lui donneras le nom de Jésus » : L’attribution d’un nom porteur de mission.
Cette structure, simple en apparence, reflète la solennité de l’annonce. En premier lieu, l’ange indique que Marie sera la mère d’un enfant ; ensuite, il précise la nature humaine de cet enfant ; enfin, il révèle son identité en lui attribuant un nom significatif, Jésus, qui signifie « Dieu sauve ». Comme le souligne Ignace de la Potterie, ce découpage révèle une progression cohérente qui mène de la conception au salut. Chaque étape prépare la suivante, en dévoilant peu à peu l’identité divine et messianique de l’enfant à naître.
« En ton sein » : une expression singulière et paradoxale
Parmi les trois parties du verset, les mots « en ton sein » méritent une attention particulière. Cette expression, loin d’être une simple redondance anatomique, possède une signification théologique unique. Dans l’Ancien Testament, les récits de conception utilisent des formules comme « avoir en son sein » (par exemple, Gn 25, 22; Am 2, 3), qui impliquent une action conjugale et l’intervention d’une semence masculine. Ces expressions soulignent le caractère naturel et ordinaire des conceptions décrites.
Luc, cependant, innove en utilisant le verbe grec sullambánô (« concevoir »), auquel il ajoute la précision « en ton sein ». Comme le souligne Ignace de la Potterie, cette combinaison est « absolument unique dans toute la Bible » et ne se retrouve que dans deux passages de Luc, tous deux relatifs à Marie (Lc 1, 31 et 2, 21). Ce choix délibéré de l’évangéliste indique une conception « totalement intérieure », réalisée sans l’intervention d’une semence virile. Il s’agit d’une action divine, opérée par le Saint-Esprit, dans l’intimité corporelle et spirituelle de Marie.
Cette spécificité est renforcée par le contraste avec le récit de la conception d’Élisabeth, la mère de Jean-Baptiste. Dans ce cas, Luc utilise le même verbe sullambánô, mais sans l’ajout de « en son sein » : « Élisabeth, sa femme, conçut et se tint cachée pendant cinq mois » (Lc 1, 24). L’absence de cette précision souligne le caractère ordinaire de la conception d’Élisabeth, contrairement à celle de Marie, qui est exceptionnelle. Ce détail linguistique met en lumière une vérité fondamentale : l’Incarnation est un événement unique, surnaturel et virginal.
Une référence implicite à la prophétie d’Isaïe
Luc, par son choix de mots, établit également une connexion implicite avec la prophétie d’Isaïe 7, 14 : « la vierge concevra ». En employant l’expression « concevoir en ton sein », Luc rappelle cette prophétie, tout en lui donnant une interprétation nouvelle et plus précise. Contrairement à Isaïe et à Matthieu (Mt 1, 23), qui utilisent l’expression « avoir en son sein » (en gastri exei), Luc opte pour le verbe sullambánô, afin de souligner l’originalité de l’événement.
Le passage d’Isaïe, prophétisant la naissance d’un enfant par une vierge, avait déjà suscité une interrogation dans la tradition juive : comment une vierge pourrait-elle concevoir et enfanter ? Luc, par son récit, répond à cette question en introduisant une conception intégralement réalisée par Dieu, sans intervention humaine. Cette conception virginale devient ainsi un signe tangible de l’accomplissement des Écritures et de l’intervention directe de Dieu dans l’histoire.
Une conception à la fois réelle et miraculeuse
Le choix des mots dans Lc 1, 31 reflète également une double vérité essentielle :
- Une conception réelle et physique : L’utilisation du verbe sullambánô indique que Jésus sera véritablement conçu dans le corps de Marie. Ce n’est pas une abstraction ou un symbole, mais un événement historique qui implique pleinement l’humanité de Marie.
- Une conception miraculeuse et virginale : L’ajout de « en ton sein » exclut toute contribution masculine, soulignant que cette conception est entièrement l’œuvre de l’Esprit Saint. Ce miracle est confirmé plus loin par les paroles de l’ange : « L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre » (Lc 1, 35).
Ignace de la Potterie résume cette tension entre le réel et le miraculeux en affirmant que « cette conception physique devait être intégralement intérieure […] demandant une action fécondante spirituelle. » L’Incarnation, en ce sens, est à la fois une réalité humaine et une intervention divine, unissant le visible et l’invisible.
Ainsi, le verset Lc 1, 31, par sa structure et ses choix linguistiques, révèle l’originalité de l’Incarnation. La conception de Jésus dans le sein de Marie est présentée comme un événement unique, à la fois corporel et surnaturel, qui accomplit les prophéties de l’Ancien Testament tout en inaugurant une ère nouvelle dans l’histoire du salut. Ce verset est un point de basculement, annonçant que le Fils de Dieu s’incarne dans le monde, tout en respectant la virginité de sa Mère, signe de son intervention divine.
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